CHAPITRE VIII
courant nerveux ne va aux muscles qu après être passé par le centre ; mais dans les centres inférieurs sa voie de sortie est toute tracée par des réflexes peu nombreux et fixes, tandis que dans les hémisphères les réflexes sont nombreux et instables. C’est, on le voit, une différence de degrés et non de nature, le type de l’acte réflexe demeurant intact de part et d’autre. Tonte action est conforme à ce type ; c’est là le principe fondamental de la physiologie nerveuse moderne. Mais ce principe a conduit à deux théories opposées sur la nature des rapports du système nerveux et de la conscience. Partant de ce fait que les fonctions volontaires les plus élevées semblent exiger une direction consciente, certains auteurs concluent qu’une conscience préside également aux réflexes inférieurs, conscience qui est du ressort exclusif de la moelle épinière, et qui reste ignorée de la conscience supérieure des hémisphères. Partant de cet autre fait que les actes réflexes et semi-automatiques peuvent, malgré leur parfaite adaptation, se réaliser dans une inconscience apparemment absolue, d’autres auteurs arrivent à une conception contradictoire, et professent que la parfaite adaptation des actes contrôlés par les hémisphères ne doit rien à la conscience qui les y enveloppe de son attention ; là comme ailleurs les actes ne seraient que le produit pur et simple de mécanismes physiologiques.
On comprendra mieux cette dernière doctrine en l’illustrant de quelques exemples. Les mouvements de notre langue et de notre plume, l’éclat de nos yeux dans la conversation, sont naturellement des faits d’ordre physiologique, et partant leurs antécédents causais peuvent être purement mécaniques. Si nous connaissions parfaitement le système nerveux de Shakespeare, et parfaitement aussi toutes les circonstances de temps et de milieu, nous pourrions, suivant
LES FONCTIONS DU CERVEAU
la théorie mécaniste, dire pourquoi, à telle période donnée de sa vie, sa main traça sur certaines feuilles de papier ces pattes de mouche biscornues que, pour faire court, nous appelons le manuscrit de Hamlet. Nous comprendrions la raison de tous les grattages et de toutes les ratures qu’il contient, et tout cela sans faire état le moins du monde de l’existence de pensées dans l’esprit de Shakespeare. Les mots et les phrases seraient pour nous non les signes d’une réalité plus profonde, mais de simples petits faits mécaniques, sans plus. Nous pourrions également écrire une biographie exhaustive de ces deux cents livres de matière albuminoïde qui furent Martin Luther, sans avoir même à supposer que cette masse fut jamais l’habitat d’une conscience.
Mais, par contre, tout cela ne saurait nous empêcher d écrire d’autres biographies, non moins complètes que les précédentes, de Shakespeare et de Luther, biographies spirituelles où il y aurait place pour la moindre étincelle de pensée ou d émotion. Pour chacun de ces deux génies nous aurions ainsi deux histoires, côté esprit et côté corps ; histoires parallèles, toutes symétriques de partie à partie, et pleinement indépendantes l’une de l’autre. Telle la mélodie s’échappe des cordes de la harpe sans jamais en ralentir ou en précipiter les vibrations. Telle encore l’ombre suit le promeneur sans influer sur
ses pas. ^ !
Je ne sais rien de plus séduisant que le mécanisme physiologique radical, pourvu qu’on n’y voie qu’une théorie, c’est-à-dire une niéthode subjective d interprétation des faits, pourvu encore qu’on ne lui demande que l’explication des réactions nerveuses dans les centres. Mais à côté des centres il y a la conscience ; elle est une donnée de l’expérience tout comme eux ; et elle est une fonction . or i