CHAPITRE vm
comment elle est vraie, voilà, hélas, ce qu’il nous faudra attendre longtemps encore (1).
(1) Il est difficile de n’être pas frappé de la prudence de cette restriction, et, en général, du soin que met W. James à limiter la portée et la valeur des localisations cérébrales. Cette réserve a de quoi surprendre, en effet, si l’on songe que ce chapitre fut écrit il y a quelque vingt ans, c’est-à-dire à une époque où tout le monde s’accordait à voir dans les localisations une conquête définitive de la science, et où presque tout le monde prétendait y trouver l’explication intégrale du langage, sinon de l’intelligence elle-même.
Depuis lors, cette tranquille « possession » de la science a été cruellement interrompue. Voici bientôt trois ans que le docteur P. Marie est venu troubler la quiétude des physiologistes sur ce point. Il fit d’abord porter ses coups sur la localisation de Broca, la première et la plus célèbre de toutes, en présentant des cas d'aphémie sans lésion de la troisième circonvolution frontale, et des cas de lésion de cette circonvolution sans aphémie. Puis il nia résolument l’existence des quatre centres d’images, par quoi la théorie classique expliquait les quatre aphasies, — soit les centres d’images motrices d’articulation et d’écriture {aphémie et agraphie = aphasies motrices) et les centres d’images visuelles et auditives des mots {cécité mentale et surdité mentale = aphasies sensorielles). Il proposait en même temps une « théorie nouvelle » pour expliquer sans localisations d’images tous les troubles du langage, qu’il ramenait soit à des troubles d’articulation et de phonation, localisés dans la zone lenticulaire, soit à des troubles de la compi’éhension des perceptions et des mots, localisés dans la zone de Wernicke (1).
Depuis lors, la question reste en suspens et fait l’objet d’âpres discussions (2). Il n’appartient pas aux psychologues d’intervenir ni de prendre position dans un débat qui, par sa nature même, relève des physiologistes seuls. Toutefois les psychologues ne peuvent s’en désintéresser, pour peu qu’ils admettent le postulat du conditionnement des faits psychiques
(1) Cf. les articles du docteur P. Marie dans la Semaine ^médicale, 23 mai 1906, 17 octobre 1906, etc. ; et le livre de son élève F. Moutier sur V Aphasie de Broca, 1908.
(2) Cf. les comptes rendus officiels de la Société de neurologie de Paris, séances des 11 juin, 9 et 23 juillet 1908, dans la Revue neurologique, 30 septembre 1908, etc.
LES FONCTIONS DU CERVEAU
Avant d’aborder l’étude des états de conscience proprement dits, je vais parler de deux ou trois
par des faits cérébraux ; ils ont toujours intérêt à savoir quels sont au juste ces faits cérébraux auxquels ils se réfèrent de confiance. De ce point de vue, qui est celui de la psychologie de W. James, le problème des localisations a un^ sens fort précis et une portée très restreinte.
1) Ce qui est en question, ce n’est pas la doctrine des localisations en général, mais simplement la valeur de quelques localisations communément adoptées jusqu’ici. En effet, nul ne songe encore à contester l’existence de localisations proprement sensorielles (centres des sensations de la vue, de l’ouïe, etc.), ni l’existence de localisations proprement motrices (centres de mouvements déterminés correspondant à des muscles déterminés), ni même, et ceci est intéressant à noter, l’existence de la localisation proprement intellectuelle de la fonction de compréhension des mots. La « théorie nouvelle » ne touche point à ces localisations-là. Même elle les utilise et les trouve suffisantes pour expliquer physiologiquement tous les troubles du langage, qu’elle ramène exclusivement à ^ des troubles de phonation et de compréhension. La seule différence que l’on puisse relever entre les deux théories à propos des localisations qu’elles s’accordent à accepter, c’est que l’une aime à parler de centres nets, et l’autre de zones à frontières moins bien délimitées. C’est une simple différence dans les coefficients des affirmations, quelque chose comme la différence du dogmatisme au probabilisme.
2) Le fond du débat porte sur la question de savoir si nous avons des centres d’images, autrement dit s’il y a lieu de croire à des localisations proprement imaginatives ou mémorielles. Et ce sens précis du débat se trouve dissimulé par l’ancienne tèrminologie qui parle constamment de « centres sensoriels » et de « centres moteurs » du langage, alors qu’il ne s’agit nullement de sensations ni de mouvements, mais exclusivement à'images de sensations et de mouvements. La sensation du mot lu se localise avec les autres sensations visuelles dans le centre de vision ; la sensation du mot entendu dans le centre d’audition ; le mouvement du mot prononce dans le centre moteur du larynx ; le mouvement du mot écrit dans le centre moteur du bras. Mais où et comment localiser les images de ces sensations ou perceptions et de ces mouve-