CHAPITRE VI
l'adaptation sociale et le progrès
Aq nombre des lois permanentes de l'évolution sociale, à côté de l'Imitation et de l'Opposition, nous avons placé l'Adaptation.
Grâce à cette loi, des courants imitatifs interfèrent d'une façon harmonique ; ils convergent dans le cerveau d'un individu pour y déterminer une invention. C'est donc le cerveau, le génie individuel de l'inventeur qui est le siège véritable de toute adaptation sociale. L'individu, par son pouvoir propre de concentration des influences ambiantes devient le primum movens de toute une orientation nouvelle de l'évolution sociale. Toute découverte consiste en une rencontre mentale de connaissances déjà anciennes. En quoi consiste la thèse de Darwin? à avoir proclamé la concurrence vitale? Non; mais à avoir pour la première fois combiné cette idée avec celles de variabilité et d'hérédité.
Les adaptations sociales, en s'accumulant ou en se substituant les unes aux autres, donnent naissance au progrès.
Nous allons dire quelques mots ici de cette notion de progrès.
Il est bien entendu que nous ne prenons pas ici ce mot dans un sens absolu et métaphysique, mais dans un sens relatif et tout humain. Il s'agit pour nous de ce que M. Bagehot appelle quelque part le progrès (( vérifiable' ». Quelle idée nous ferons-nous de ce progrès vérifiable?
1. Bagehot, Lois scientifiques du déceloppenient des N'allons.
M. Bagehot, comparant un village de colons anglais à une tribu d'indigènes australiens, ramène aux trois points suivants le contenu de l'idée du Progrès : « Si nous laissons de côté les points les plus élevés de la morale et de la religion, je crois que les avantages les plus clairs et les mieux reconnus des Anglais sont ceux-ci : premièrement, ils ont en somme un plus grand empire sur les forces de la nature. Secondement, ce pouvoir n'est pas seulement extérieur, il est aussi intérieur. Les Anglais ne possèdent pas seulement de meilleures machines pour agir sur la nature, ils sont eux-mêmes de meilleures machines... Troisièmement, l'homme civilisé n'exerce pas seulement sur la nature un pouvoir plus étendu, mais il sait aussi s'en servir mieux. Quand je dis mieux, j'entends qu'il en tire un meilleur parti pour la santé et le bien-être de son corps et de son esprit... Ces trois avantages sont résumés pour la j^lus grande partie, sinon en entier dans cette phrase de M. Spencer : que le progrès est un accroissement dans l'adaptation de l'homme à son milieu, c'est-à-dire dans l'adaptation de ses forces et de ses désirs intérieurs à sa destinée et à sa vie extérieure \ ))
La conception du Progrès présentée par M. de Greef dans son livre Le l^vansformisme social se rapproche de la précédente. Elle se rattache aussi aux idées de M. Spencer. « Le progrès social, dit M. de Greef, est en raison directe de la masse sociale, de la différenciation de cette masse et de la coordination des parties différenciées. )) ^L Tarde reproche avec raison à ces définitions d'être trop exclusivement mécaniques et pas assez téléologiques. « Si je vois, dit-il, que les sociétés, en se divisant et en se coordonnant, se perfectionnent, je vois aussi que souvent, — sous les apparences d'un même labeur, elles travaillent à atteindre
1. Ban^ehot, Loift scientifiques^ du déi-eloppemont des Nations. ïx. 227.
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des tins toutes différentes et que cet idéal caractéristique où se suspend le tissu plus ou moins compliqué de leurs activités lui donne seul son prix et son rang véritables. Parmi les sociétés, les unes en travaillant, songent à la guerre et à la gloire, les autres au commerce et à la richesse; les autres au salut des chrétiens et à la vision éternelle de Dieu, les autres au plaisir et à l'amour. Sous des dehors tout semblables parfois, une civilisation voluptueuse et une civilisation ambitieuse n'en diffèrent pas moins essentiellement, et c'est d'après l'élévation de leur idéal, non d'après la division ou la cohésion de leur travail en vue de cet idéal, qu'il est permis de les classer'.
D'après AI. de lioberty, le progrès consiste avant tout dans le développement de ce qu'il appelle la aévie mentale ou intellectuelle, vaste hiérarchie composée de (|uatre grandes classes de conceptions qui se suivent dans un ordre nécessaire et régulier : les idées scientifiques, les idées philosophiques et religieuses, les idées esthétiques et les idées pratiques ou techniques. Le progrès scientifique domine et entraîne tous les autres. (( Le progrès de la connaissance est la seule espèce possible de progrès social. Tout phénomène qui, dans n'im porte quelle autre branche de l'activité collective, s'offre à nos yeux comme un progrès doit pouvoir exprimer ou appliquer un surcroît de connaissance, doit pouvoir donner corps à une idée théorique. Lorsqu'il devient avéré que tel n'est pas le cas, la prétendue marche en avant dans l'art, dans la politique, dans l'industrie, dans la })hilosophie, dans les mœurs, dans les lois, n'est qu'une illusion qui souvent recouvre un recul, une déchéance-. » A cette question : Le Progrès existe-t-il? M. de Roberty répond affirmativement. Le progrès scientifique existe. 11 est de l'essence du savoir non