CHAPITRE V
Caractères distixctifs des sociétés
Il est une définition commune à tous les organismes : tout organisme est une substance constituée par des principes immédiats plus ou moins nombreux, appartenant à des classes distinctes de phénomènes et unis entre eux par combinaison spéciale et dissolution réciproque, avec, en outre, le caractère plus complexe, spécial aux corps vivants, d'avoir une structure d'ensemble, c'est-à-dire des arrangements spéciaux appropriés à un service général.
Si cette définition classique n'avait pas été perdue de vue, on ne serait jamais tombé dans les erreurs consistant à représenter les sociétés comme des agrégats soit matériels.
soit idéologiques, soit matériels d'un coté et idéologiques de l'autre.
Principaux caractères distinctifs des superorganismes sociaux :
1" Leur masse est plus considérable que celle des organismes. Les limites do cette masse sont très variables ; cependant elles sont déterminées dans tous les cas par le genre de combinaison des unités humaines avec le milieu de ces unités biologiques. C'est cette combinaison qui fixe et délimite à chaque moment, à chaque stade, la structure sociale. C'est elle, qui constitue l'équilibration constante des structures collectives, comme on le voit dans les sociétés chasseresses, pastorales, industrielles, commerçantes, agricoles ou mixtes. C'est la même combinaison qui leur imprime à toutes leur caractère soit pacifique ou militaire, soit égalitaire ou inégalitaire, soit libéral ou despotique.
Une grande masse sociale est naturellement favorable à la multiplication des rapports, des combinaisons et des variations, en un mot des différenciations. A cet égard, bien que les sociétés despotiques et inégalitaires puissent être très étendues, leurs limites sont nécessairement plus étroites et plus hautes, leurs relations moins nombreuses et complexes que celles des sociétés dont l'organisation est plus égalitaire, plus pacifique, plus contractuelle. Les grands empires ont toujours fini par se disloquer ; leur mode de coordination sociale s'affaiblit naturellement à mesure que ces empires s'imposent à des parties plus disparates ; même leur différenciation progressive intérieure et en dehors de toute conquête les précipite vers leur ruine. Comme les énormes animaux préhistoriques, ces grands empires représentent des formes Ijrimitives qui ont cessé d'être adaptées à des conditions de vie plus complexes.
Les formes contractuelles collectives sont plus aptes à coordonner des sociétés plus vastes, plus différenciées, même et surtout les sociétés de sociétés.
Il n'est guère possible de déterminer d'une façon absolue les limites de la masse sociale en ce qui concerne la pojîulation ; celle-ci est toujours en rapport avec les subsistances, avec l'étendue du territoire et avec l'intensité môme de la civilisation dans une foule de directions autres que la
fonction génésique et qui dès lors limitent celle-ci. Dans tous les cas, le territoire est toujours limité en étendue ; la plus vaste société ou combinaison sociale concevable, dans l'état actuel de nos connaissances et de notre puissance, ne peut dépasser la structure mondiale.
Cependant une société quelconque, la plus petite et la plus rudimentairc, dépasse comme masse tous les autres organismes. Ce caractère distinctif et primaire ne constitue toutefois qu'une supériorité quantitative.
2° Les sociétés sont plus complexes que les organismes
Cette complexité supérieure est la conséquence du fait même que toute société est formée de la combinaison d'un territoire et d'un chiffre quelconque de population supérieur tout au moins à l'unité. Dès lors, la société la plus petite, la plus simple, représente une combinaison plus composite que n'importe quel organisme individuel le plus complexe, l'homme par exemple considéré au seul point de vue biologique. Envisagée à part, cette complexité supérieure de toute société, ne constitue encore une fois qu'une différence quantitative. A elle seule cette différence ne permettrait pas de classer à part les sociétés humaines pas plus que l'hommeindividu, malgré la complexité supérieure de son organisation, ne peut être classé en dehors du règne animal.
3° Les sociétés sont plus divisibles, moins continues que les organismes surtout supérieurs.
En effet, les sociétés peuvent se scinder ou se fusionner, former des nations, des fédérations, être partagées. Cependant la discontinuité sociale n'est pas absolue ; elle n'est que relative ; la loi do continuité domine la vie sociale mais cette loi elle-même a été à tort envisagée comme absolue ; ce n'est qu'une question de degré, une différence quantitative.
4° La durée de la vie sociale est supérieure à celle do la vie individuelle ; elle peut même dans une organisation mondiale de la société devenir adéquate à la durée de l'espèce. La durée des sociétés est généralement en raison directe de leur masse, de leur complexité, do leur différenciation et de leur coordination. Cependant une société très simple et petite peut durer très longtemps à condition que ses conditions d'existence no varient que très faiblement. En somme la dui'ce de la vie sociale dépend de son adaption
aux conditions de la vie. Des organismes très simples peuvent être quasi éternels, la mort semble même être la condition naturelle des organismes pluricellulaires et spécialement des plus élevés. Ici, encore, nous n'observons entre sociétés et organismes que des différences quantitatives.
5° Les mutations ([ui s'opèrent dans les sociétés sont plus nombreuses ; elles se succèdent plus lentement que celles des organismes individuels ; elles sont moins synclironiques ou simultanées. Par exemple les effets d'une réforme économique ne se font pas immédiatement sentir dans les autres institutions sociales ni dans l'ensemble de la société ; au contraire, une modification du régime alimentaire retentit très vite et à peu près en même temps sur tout l'individu. De môme la révolution de 1789 a eu une longue incubation préparatoire et ses effets se sont produits encore longtemps après et même actuellement ; la révolution russe se fait dans les mêmes conditions.
La lenteur des mutations sociales s'observe aussi en ce que l'histoire ne nous montre en somme que la succession d'une demi-douzaine de systèmes économiques bien caractérisés, d'une douzaine de grandes religions et de métaphysiques, d'un nombre réduit de formes de types politiques ; seulement, entre ces mutations très distantes en apparence, il 3'^ a en réalité une infinité de mutations transitoires plus ou moins rapides. La différence entre organisme et société n'est donc que quantitative.
G'^ Les sociétés sont susceptibles d'une différenciation supérieure; il est même impossible de fixer des limites à leur différenciation croissante. On peut donner comme exemple l'accroissement continu des spécialités professionnelles dans les sociétés qui se développent ; à côté des industries qui tendent à se socialiser il en nait constamment de nouvelles soit sous forme immédiatement collective, soit sous forme individuelle ; mais même sous sa forme individualiste cette industrie est sociale. L'échelle des différenciations sociales est plus large, elle a plus d'échelons ou est susceptible d'en avoir plus que l'échelle des êtres organisés, et surtout chaque société est par elle-même plus différenciée que le plus différencié des organismes ; mais la différence elle-même entre organisme et société reste quantitative.
7° De même que toutes les parties d'un organisme sont d'autant plus solidaires entre elles et indispensables à l'organisme total que ce dernier est i^lus différencié, de même cette solidarité et cette dépendance réciproque du tout et des parties se manifestent dans les sociétés et entre sociétés dans la mesure de leur différenciation. C'est même ce processus de différenciation qui a fait que, par exemple, l'alimentation de l'Angleterre dépend pour la plus grande partie du reste du monde et que ce pays a déjà une existence surtout mondiale. Une autre conséquence non moins importante de la solidarité croissante des sociétés fortement différenciées est aussi la conception et la réalisation d'une équivalence et d'une dignité croissantes de toutes les fonctions et professions spécialisées, d'où la tendance à une rémunération équivalente. Dans la vie sociale pratique, la solidarité souvent méconnue n'en existe pas moins dans ses effets, mais n'en est-il pas de môme dans les perturbations de la vie organique ? Différence quantitative.
8" Les sociétés ont des modes spéciaux de multiplication.
Cliez les organismes ces modes sont asexuels ou sexuels. Les sociétés se multiplient par différenciation, par spécialisation en groupements en partie distincts sans que cette multiplication entraîne une diminution ni, à plus forte raison, une abolition do la vie de la société antérieure ou mère. Au contraire, beaucoup d'organismes inférieurs se détruisent en se reproduisant ; chez les organismes plus élevés, la reproduction coïncide avec la maturité et précède le déclin. Cependant peut-on dire que lorsqu'une société se transforme en une société internationale elle ne perd pas, au moins en partie, son existence particulière ? Toute société transformée n'est elle pas une société nouvelle succédant à une société morte avec cette seule différence que l'opération transformiste et qui constitue en réalité le caractère essentiel du passage de la vie à la mort et de celle-ci à une autre existence n'est pas aussi tranchée ni aussi rapide pour les sociétés que pour les individus ? Il n'y a donc pas ici de différence si ce n'est quantitative.
9° Les tjqjes sociaux sont moins fixes et symétriques que les organismes ; cela parait, en effet incontestable. Ne pourrait-on pas cependant, tout en ne niant pas absolument
cette différence quantitative, soutenir que les soeiélcs nous paraissent moins symétriques parce que nous no connaissons pas encore suffisamment leur organisation ?
10" Pour les organismes surtout supérieurs, le premier pas dans la vie est un pas vers la mort ; dans les sociétés, tout progrès assure la continuation et le développement de la vie. Nous venons de voir cependant qu'on ne peut dire d'une façon absolue que les sociétés, comme telles, même progressives, perdurent; leurs limites et leur contenu changent, dès lors aussi leur individualité, seulement ce qui i^eut persister c'est la conscience du changement opéré. Cependant cette conscience de leur descendance existe chez les hommes. Pour les organismes, la mort des individus est favorable à la perpétuité et au développement de l'espèce ; c'est un facteur de progrès ; la mort individuelle favorise le libre jeu des variations que manifestent toujours les descendants et qui influent sur les vaiiations sociales. La Gérontocratie idéalisée et préconisée par Metchnikoff n'est pas désirable ; elle serait conservatrice et réactionnaire.
11° En sociologie, l'organe, c'est à dire l'institution, peut précéder ou suivre de près ou de loin la fonction ; en biologie, le simultanéité semble plus étroite et généralement la fonction crée l'organe, tandis t^u'une société peut créer une institution en vue d'une fonction non existante. Cette différence est très superficielle ; elle disparaît même suivant notre théorie d'après laquelle évidemment la construction d'une Eglise là où il n'y a pas encore d'habitants ne constitue pas une institution sociale ; ce ne sera un organe social que le jour où le bâtiment servira à sa fonction.
12" En biologie, les unités ou cellules qui concourent à la constitution de l'organisme ne sont pas en général douées de sensibilité consciente, au contraire, les unités humaines qui entrent dans la texture sociale sont toutes sensibles et conscientes. Comte et Spencer surtout considèrent cette différence comme essentielle. Observons que, d'après eux, la texture sociale ne se compose que d'unités humaines tandis que je la considère comme une combinaison d'éléments non seulement organiques et psychiques mais également anorganiques. Laissons cependant cette divergence doctrinale qui ne nous permet pas d'admettre la distinction pro-
posée. Mais, même en négligeant l'erreur qni est à la base de cette distinction, les unités humaines sont elles toutes conscientes non seulement de leur existence et de leur activité particulière mais de leur existence et de leur fonctions sociales ? Evidemment non ; les unités humaines ont tout au plus conscience de leur propre individualité et de quelques relations les plus directes et les plus immédiates do celle-ci avec la structure et la vie d'ensemble dos sociétés.
13° A raison de tous leurs caractères précédents, les sociétés sont plus plastiques, plus variables et modifiables que les organismes ; elles le sont à raison même de leur masse et de leur complexité supérieures. Incontestablement, et c'est même pour ces motifs que nous les considérons également comme plus divisibles et susceptibles de classification. Encore cependant n'est ce qu'une différence de degré, quantitative. De même qu'en biologie, les fonctions et les organes les plus élevés sont en sociologie, les plus sensibles et les plus plastiques ; par exemple les formes juridiques et surtout politiques sont bien plus sensibles et modifiables que les institutions économiques. De même dans chaque classe des pliénoirènes sociaux, les formes les plus élevées, les dernières acquises sont toujours plus instables et variables que les autres plus anciennes, plus consolidées de la même classe ; un ministère, par exemple, est plus variable que la forme même du gouvernement.
14° En général, en sociologie mais seulement dans une mesure plus grande qu'en biologie, les acquisitions les plus récentes sont les plus instables, les plus sensibles, les plus variables, les plus exposées à se perdre. Le phénomène s'explique par les lois générales de l'équilibre et de la variabilité. On l'observe en physiopsychologie dans les maladies da la mémoire et dans le processus de la sénilité normale. Chez l'enfant, ce sont les fibres nerveuses des fonctions les plus élevées qui fonctionnent les dernières de même qu'elles cessent les premières dans certaines maladies et dans la vieillesse. Ce qui est originaire tend au contraire à persister ; par exemple le cri de l'enfant à sa naissonce, cri dans lequel Kant voyait l'affirmation de sa liberté et Schopenhauer sa douleur d'entrer dans la vie ; ce cri qui provient de l'introduction de l'air dans les poumons, est représenté à la mort
do l'organisme par l'expiration de l'air. Pour le Christianisme l'expiration était, comme pour Schopenhauer, considérée comme une délivrance de l'âme.
Il en est de même en Sociologie. Le 9 septembre 1848, en France, la loi limita à 12 heures la journée de travail des adultes et même un décret du 2 mars rédigé par L. Blanc l'avait fixée à 10 heures à Paris et à 11 en province ; cette réforme sociale à raison même de sa nouveauté ne fut pas appliquée ; une réglementation partielle et progressive n'intervint qu'à partir de 1902. Actuellement le travail est de 10 heures dans les ateliers où il y a des hommes, des femmes et des jeunes gens et cela même nécessite une surveillance continue plus ou moins cfficaciî.
15'* On a indiqué d'autres modes essentiels des variations sociales ; ces modes cependant ne sont pas absolument distincts de ceux de la biologie :
a) modes spontanés ou involontaires. Exemples : L'action de la période glaciaire sur l'Europe centrale ;
animaux et i^euples sont repoussés vers les extrémités et se modifient dans de nouveaux milieux. J'ai indiqué moi-même l'évolution relativement spontanée de civilisations suivant la latitude et tout d'abord leur formation dans la zone semitropicale humide et chaude où la végétation et la nourriture sont abondantes.
On peut considérer comme spontanées les périodes de chasse, de pêche, de ceuillette des fruits naturels, la substitution de la polygamie à la promiscuité plus générale antérieure ; le sacrifice des faibles dans les sociétés militaires. Observons toutefois que cette prétendue spontanéité n'est pas absolue ; ce sont des modes réflexes mais intelligents d'adaptation qui ne furent jamais sans doute dénués de raisonnement. C'est ainsi, que dans l'exploitation des char bonnages, il a été observé que, même en l'absence d'organisation et d'entente ouvrières, l'effet utile tend à se réduire quand les stocks devenus excessifs menacent d'entraîner la réduction des salaires. Une action commune peut en effet être le résultat spontané do conditions communes.
b) Modes s^'stématiques ou volontaires.
On peut donner comme exemples sociologiques : les reboisements, les digues, les canaux notamment celui de Suez,
toute l'organisation du capital et du travail en tant que résultant d'ententes ; les systèmes d'arbitrage international, la législation du travail, l'organisation du régime représentatif, etc.
c) Modes mixtes. En réalité ils le sont tous à des degrés divers surtout en sociologie où tout phénomène est à la fois anorganique et psj'ihique. Tels sont particulièrement : l'introduction et le développement de l'esclavage, du servage, des corporations, du salariat, d'abord en fait, puis systématiquement par la législation.
Les actes spontanés, réflexes, instinctifs, raisonnes et systématiques et surtout les actes mixtes s'observent en réalité aussi bien chez les organismes que dans les sociétés. Chez les uns et chez les autres on remarque également la transformation continue des formes et des fonctions conscientes en inconscientes et vice-versa.
Les Postes, les tickets do chemins de fer, les billets de banque, de formes conscientes et contractuelles sont devenues automatiques ; la liberté économique, la circulation, la consommation et la production redeviennent conscientes quand on cherche à les organiser ; une fois organisées, elles tendent à re cvenir automatiques.
Tous les caractères que nous venons de noter ne j)résentent donc entre organismes et sociétés que des différences quantitatives. A. Comte et H. Spencer avaient supposé à tort que les unités humaines entrent seules dans la composition des sociétés et en déterminent la nature dès lors directement assimilable à la biologie. Ils étaient cependant sur la voie véritable lorsqu'ils indiquaient que les sociétés sont d'une sensibilité supérieure à celle des organismes.
Mais en quoi consiste cette sensibilité supérieure? Evidemment ce ne peut être que dans un mode spécial d'adaptation et dès lors de fonctionnement et d'organisation.
Le caractère qualitatif distinct des sociétés, c'est leur propriété de fonctionner et do s'organiser contractuellement même d'une façon méthodique et systématique et c ila non seulement à titre individuel, mais à titre collectif et intcrcollcctif. Le contractualismc est la forme supérieure d'adaptation, do la vie des sociétés ; une société peut s'organiser et se réformer elle même en connaissance com-
plèto de toutes les conditions de cette organisation et réorganisation.
Ni en biologie, ni en p-ychopliysiologie, nous ne rencontrons ni la forme ni le procédé contractualistes, mais déjà nous les rencontrons, au moins en germe, dans certaines sociétés animales : fourmis, abeilles, castors, etc. qui tout au moins instinctivement mais de façon très intelligente combinent des arrangements et des réarrangements sociaux suivant les circonstances.
Un organisme se contracte, il ne contracte pas. Tout organisme est irritable, donc sensible, mais la contractualisme est une forme supérieure de la sensibilité, de l'adaptation, de la vie ; c'est la forme caractéristique de la vie des sociétés. Même ce n'est que dans les sociétés humaines que nous voyons s'effectuer des éclianges économiques et en général des conventions, des contrats non seulement entre individus mais entre groupes. Un organisme change, il n'échange pas. Voilà donc un caractère qualitatif distinct : la propriété de fonctionner et de s'organiser contractuellement et même do faire de cette propriété une méthode.
Je n'ai jamais soutenu que l'organisation sociale devient do plus en plus contractuelle, mais au contraire que le contractualisnie se rencontre à tous les stades sociaux même primitifs ; il ne faut pas davantage en conclure que tout, dans les sociétés soit contractualiste ; la contractualisme n'est pas général ; il est la forme la plus ordinaire de toutes les activités non encore intégrées dans le superorganisme social, non encore rendues automatiques par répétition et habitude. 11 faut ajouter que le contractuel conscient se transforme en contractuel inconscient et en un véritable automatisme organique. On ne peut même dire si c'est le contractualisme ou l'automatisme qui a été le point de départ de la vie sociale, pas plus qu'en psychologie il n'est possible de le dire pour le conscient et l'inconscient.
Mon contractualisme est donc limité ; il l'est aussi naturellement par l'hérédité des structures sociales ; cette hérédité consiste en effet dans la transmission aux générations suivantes de toutes les acquisitions déjà devenues organiques.
Le contractualisme apparaît dans toute société, même dans les plus simples, généralement dans des circonstances non
habituelles : l'organisation d'une chasse extraordinaire, la nécessité de se défendre d'une incursion imprévue. Il en est de même dans les sociétés les plus développées ; par exemple une législation du contrat de travail et celui-ci même n'apparaissent que là où les rapports juridiques entre travailleurs, capitalistes et entrepreneurs ne soi t plus réellement organiques c'est-à-dire ne correspondent plus aux rapports réels ni à l'état social.
Le phénomène contractuel aj^paraît naturellement pour chacune des classes de phénomènes sociaux dans les phénomènes les plus élevés, les plus récemment acquis. Ceux-ci surtout sont discutés, délibérés, conscients ; môme ils semblent du premier abord purement conventionnels ; la monnaie, les postes, services conventionnels, deviennent, avec le temps, mécaniques.
De même en ce qui concerne l'ensemble des sept classes de phénomènes sociaux, précisément parce que les phénomènes dits politiques, rela'.ifs à la direction d'ensemble des sociétés, sont les plus complexes, les plus spéciaux, les plus élevés et les plus mobiles parce que superficiels, c'est là que les modes contractuels sont les plus apparents et qu'ils ont été observés tout d'abord.
Dans tous les cas, nulle part ailleurs que dans les sociétés, des organes c'est-à-dire des institutions ne se forment contractuellcment. Le contractualisme apparaît même comme le seul lien intercollectif possible, dans une société mondiale, non seulement en politique mais en économie. Dans celle-ci il s'adapte merveilleusement à la division intercollective du travail qui s'ajoute depuis longtemps à sa division intracollective et qui même semble avoir précédé de tout temps cette dernière.
Contractualisme ne veut donc pas dire que tous les phénomènes sociaux sont contractuels, ni même que tous ont commencé ou finissent par l'être, mais seulement que partout et toujours se manifestent des modes contractuels spécialement là où se produisent des variations et il s'en produit l^artout et toujours. Ces variations suscitent nécessairement des délibérations, des accords en vue d'adaptations nouvelles. Le contractualisme n'est ni la forme ni le mode d'activité unique des sociétés, mais il en est la forme et le mode origi-
naux et caractéristiques. Il ne faut pas oublier que les variations sociales sont toujours limitées, notamment par l'hérédité de la structure.
De toutes les propriétés qui leur sont communes avec la biologie, et de leur propriété contractualiste, résulte pour les sociétés la possibilité d'intervenir de plus en plus régulièrement, grâce aux progrès des méthodes et de la science, dans leur organisation et leur direction ; il en résulte spécialement pour elles la possibilité de régler leurs conflits pacifiquement ce dont est incapable le principe d'autorité représenté par l'impérialisme au point de vue national et international.
La Sociologie a donc non seulement une méthode propre, mais sa constitution en science particulière, ou plutôt en philosophie générale de tontes les sciences sociales particulières, se justifie par le fait que son domaine embrasse des phénomènes et des propriétés en partie distincts non seulement quantitativement mais qualitativement de ceux qui forment la domaine des sciences antécédentes.
Néanmoins il ne faut jamais perdre do vue qu'un développement quantitatif est toujours favorable à une variation qualitative ; en réalité le caractère contractualiste propre à la sociologie dérive de la supériorité des sociétés comme masse et complexité. Les progrès de la sociologie dépendent en partie de ceux des sciences plus générales, car toute société n'est qu'une combinaison de l'inorganique, de l'organique et du psychique. A son tour la sociologie est le complément de la philosophie générale de la nature. Toutes les sciences sont utilisables en sociologie, surtout la biologie et la psychologie, mais toutes les sciences trouvent également à glaner dans la sociologie ; celle-ci leur fournit en outre la méthode historique. Par cette dernière, les sciences antécédentes font elles-mêmes partie du processus de la civilisation.