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CHAPITRE VI

La différexciatiox organique des fonctions sociales.

Toute société, quelque soit son stade de développement, implique des modes d'activité relatifs à chacune des sept classes de phénomènes sociaux et à leurs subdivisions. Dans

les sociétés riidimentaires, ces modes d'activité ne sont pas ou guère différenciés. Chacune des parties du corps social y remplit à la fois toutes et cliacunc des fonctions. L'organisation et le fonctionnement de ces sociétés peuvent être considérés comme relativement homogènes ; même dans les plus simples, on rencontre en effet toujours certaines différences résultant des conditions d'âge, de sexe, de force musculaire et psj'chichique, des aptitudes aux travaux auxquels se livrent les membres du groupe, de leur plus ou moins do chance, etc. Ces inégalités en quelque sorte naturelles produisent des différenciations dans les fonctions et l'organisation. Par exemple la chasse au gros gibier exigera une entente, une sélection de ceux qui sont aptes à y concourir et même une sélection spéciale au point de vue de la direction de la chasse. De là même proviendront des différenciations dans les modes de partage du produit et dans la quantum de répartition, ce qui tendra à créer de nouvelles différences sociales.

Cette organisation relativement homogène est la plus simple ; elle se rencontre dans les sociétés les plus rudimentaires passées et présentes; cette homogénéité n'a jamais pu être absolue ni entre individus d'une même société ni entre sociétés, précisément par ce que les conditions mésologiques et biologiques qui sont les naatièrcs premières du phénomène social ne sont elles-mêmes que relativement homogènes. Plusieurs sociétés représentent encore ce stade d'indivision relative des fonctions, cette absence presque complète de différenciation organique.

Les sociétés ne diffèrent entre elles précisément que par leur degré de différenciation et aussi par le degré de coordination des différenciations existantes. Différenciation et coordination croissantes sont les caractéristiques de tout développement progressif, la seule commune mesure possible de la valeur des civilisations.

L'existence originaire de certaines différences mésologiques, biologiques, psychiques et même occasionnelles suffit pour exi)liqucr le développement ultérieur des inégalités sociales. Celles-ci ne sont que le résultat de conditions antérieures dont l'influence s'exerça dans toutes les sociétés. Les inégalités originaires et consécutives, celles-ci plus ou moins évoluées, se rattachent toutes à des causes naturelles et

sociales. Pas n'est besoin pour les expliquer d'imaginer une hypothèse catastrophique, une déviation de l'histoire; cette hypothèse est inutile car elle devrait elle-même être expliquée. L'évolution des sociétés a été dès l'origine, d'une façon continue, une évolution naturelle. Notamment le capitalisme contemporain est le produit évolué des différenciations les plus lointaines des sociétés les plus simples, différenciations résultant des conditions anorganiques, biologiques et psychiques qui furent les données immédiates de la formation des sociétés primitives.

Le fait, par exemple, que l'écart entre les sexes, relativement au poids du cerveau, n'est que de 5 p. c. chez les nègres tandis qu'il s'élève à 10 p. c. chez les blancs, s'explique parfaitement par l'action continue des conditions historiques du développement des différenciations sociales résultées de celle des sexes en rapport avec ces conditions historiques; il faut même supposer que primitivement l'écart fut inférieur à 5 p. c. et peut-être nul chez les j^opulations préhistoriques ; l'inégalité du poids cérébral entre les sexes a résulté dans tous les cas d'un fonctionnement historique inférieur du sexe féminin au point de vue cérébral.

Toutes les différenciations et inégalités successives étaient à l'état de germes dans les plus primitives organisations collectives. Cependant, bien que l'hypothèse d'une chute, d'une catastrophe, soit aussi fausse qu'inutile, il n'en résulte pas que les sociétés n'aient jamais subi de chutes ni de régressions partielles ou momentanées ; mais ces dernières ellesmêmes ont des causes naturelles et sociales; leur évolution aurait pu être idéalement plus régulière mais elle ne pouvait être autre étant données les conditions historiques de cette évolution. Par exemple les sociétés qui ont été incapables de lutter victorieusement contre le développement de leurs inégalités intérieures ou extérieures ont décliné et se sont dissoutes pour entrer dans de nouvelles combinaisons sociales.

Sous ce rapport on peut faire, avec A. Comte et H. Spencer, une distinction, au point de vue de leur structure et de leur évolution, entre sociétés pacifiques et sociétés militaires mais à condition de ne pas perdre de vue que ce doubla caractère est trop superficiel ; il est lui-même le résultat des

milieux sociaux en partie différents où les procédés militaires ou pacifiques apparaissent. Paix et guerre ne représentent que les modes du règlement des conflits sociaux. Paix ne signifie pas absence de conflits; partout et toujours se j)roduisent et continueront à se produire des conflits; il est môme à présumer qu'ils deviendront d'autant plus nombreux que nos rapports sociaux croîtront aussi en nombre, en étendue et en complexité; partout continueront à se produire des variations et dès lors des inégalités sociales, des désharmonies; c'est une des conditions mêmes de la vie et des progrès des sociétés ; seulement la procédure destinée à régler les conflits peut et doit, sous peine de déchéance, devenir légulière et pacifique. C'est ainsi qu'il faut interprêter la distinction de Comte et de Spencer qu'il ne convient pas non plus de rattacher comme ils le font à la distinction entre sociétés prédatrices et sociétés industrielles. Une société industrielle peut être en môme temps prédatrice et militaire; il n'en* est que trop d'exemples.

Il y a cependant des causes qui favorisent l'apparition et le développement des procédés pacifiques. Ce sont notamment :

1° l'isolement naturel de certaines sociétés; à l'abri des conflits extérieurs, leur organisation intérieure tend à être moins hiérarchique et autoritaire que celle des sociétés militaires dont l'organisation interne se conforme généralement à celle imposée par les besoins de l'attaque et de la défense ;

2° l'isolement forcé de certaines sociétés à la suite de guerres ; des tribus vaincues se réfugient dans des régions difficilement accessibles et y conservent ou y développent leurs formes égalitaires et pacifiques ;

3" en général, l'abondance de la nourriture végétale et animale relativement à la population tend à maintenir le caractère pacifique du groupe, mais d'un autre côté elle peut exciter la convoitise des voisins moins favorisés ;

4° Le caractère pacifique ou non d'une société semble surtout dépendre de son aptitude à maintenir l'équilibre à l'intérieur et vis-à-vis des autres groupes ; ce sont surtout les inégalités économiques qui sont la source des conflits intérieurs et intercollcctifs.

Les formes pacifiques et égalitaires tendent à persister non

seulement dans les faible? sociétés primitives dans les conditions ci dessus, mais alors même que se sont formées de grandes sociétés par fusion conquérante ou pacifique. Ou retrouve encore le régime des anciennes communautés villageoises dans l'Inde, en Chine et ailleurs de môme qu'en France avant 1789. Toutes ces sociétés façonnées par la conquête sont cependant caractérisées par de fortes inégalités sociales, elles sont liiérarcliisées ; la masse seule est dans une situation à peu près égale de misère et de sujétion.

Les sociétés primitives sont relativement homogènes, c'est-à-dire peu différenciées et sous ce rapport égalitaires et même communistes ; seulement ce communisme égalitaire est plutôt négatif que positif ; il consiste en Vabsence de différenciations sociales et on peut difficilement attribuer à un tel régime le titre d'égalitaire ; il y a surtout identité, homogénéité de toutes les parties du corps social comme dans les organismes inférieurs. Cette homogénéité facilite du reste l'extension et la multiplication de ce genre de sociétés par scission forcée ou volontaire. La scission des sociétés très simples en deux ou plusieurs sociétés pouvait s'opérer sans que Ja société mère fût modifiée et, suivant une remarquable analogie avec la multiplication cellulaire, sans qu'on pût considérer véritablement l'une des parties comme postérieure en formation à l'autre. Seulement on considéra comme filiale la partie qui s'expatriait et comme mère (métropole) celle qui conservait l'ancien habitat.

Les structures sociales pacifiques et restées telles sont exceptionnelles en supposant même qu'il en existe. L'harmoniedes intérêts sociaux n'est pas une loi naturelle préétablie comme le croyaient les physiocrates et les principaux économistes classiques. L'harmonie est toujours en formation et déformation ; elle se fait et se défait sans cesse ; elle est l'œuvre, toujours à refaire, sur nouveaux matériaux et plans, de la civilisation et du progrès de l'organisation sociale ; cette organisation est toujours à remettre sur le métier ; éternelle sera la lutte contre les inégalités inévitables résultant des variations sociales toujours nouvelles qui viennent sans cesse modifier les laborieux équilibres et arrangements antérieurs. Ces variations sont la condition de la vie et du progrès des sociétés ; nous devons seulement nous

efforcer d'en régulariser le cours, et ici le mécanisme naturel de révolution nous indique comment les variations se régularisent r elles le font par leur multiplication même qui tend à transformer leurs oscillations violentes et brusques en mouvements plus nombreux mais plus réguliers et mieux coordonnés.

Le fait de l'activité guerrière à peu près universelle des sociétés, est donc aussi un fait naturel ; l'attribution de cette activité à une partie de la société, plus adaptée que les autres à cette fonction, a constitué une des premières différenciations organiques au sein des groupes liomogèues primitifs. Cette différenciation consiste dans la distiuction effectuée entre certaines fonctions externes et d'autres principalement internes.

Les classes ou catégories d'individus investies d'une supériorité quelconque, ont tendu à fonctionner comme directrices non seulement à l'intérieur, mais vis-à-vis de l'extérieur. Les fonctions militaires ont cté considérées comme supérieures, les fonctions pacifiques comme inférieures ; les premières comme nobles, les secondes comme viles. La structure hiérarchique militaire a été l'expression de la structure inégalitaire générale. En Grèce, à Rome, en Gaule et partout, nous voyons la classification de l'armée correspondre à celle des citoyens notamment d'après leur fortune.

Cette classification hiérarchique de la société est caractérisée par l'idéalisation de la guerre et par le mépris du travail. Par exemple, en Crète, en Grèce, à Rome, la lance est le symbole de la propriété, le titre juridique par excellence. Le poète Cretois Hybrias dit : « J'ai pour richesse une grande lance et une épée et le beau bouclier qui sert de rempart à ma chair ; c'est avec cela que je laboure, avec jcela que je moissonne, avec cela que je foule le doux jus de la vigne ». Les Doriens sont des porteurs de lances, la propriété romaine est quiritaire.

Quelle est l'explication sociale ou historique de ce fait universel ? La structure militaire est un mode naturel de conservation et de développement des sociétés. C'est le mode qui exige le moindre (îffort de la part des sociétés encore grossières, pour résoudre les problèmes sociaux dont le plus grave est toujours celui des subsistances en rapport

avec la population ; la conquête est un procédé et une procédure simplistes ; elle sert de dérivatif aux difficultés iutérieures ; c'est le vol intercollcctif accompagné d'assassinat ; c'est l'émigration sous forme violente et conquérante, quand l'occupation de territoires vacants n'est plus possible. Ainsi, les peuples supérieurs, comme les classes supérieures à l'intérieur, exploitent les peuples inférieurs.

Les facteurs spéciaux qui entrent dans la composition de toute structure sociale, même en dehors de la guerre, sont les origines naturelles des inégalités sociales et de la formation d'une classe dirigeante et d'une classe dirigée, avec toutes les subdivisions croissantes de l'une et de l'autre ; tout d'abord, les mules les plus forts, les plus rusés, se livrent aux occupations extérieures, à la chasse et à la guerre, laquelle est une forme particulière de chasse ; la partie restante du corps social, les femmes, les enfants, les invalides, dans la suite les prisonniers de guerre, les vaincus, forment la classe opérativo de l'intérieur : elle est nécessairement plus faible, dès lors dominée et exploitée.

La première classe assume nécessairement la direction sociale, elle monopolise toutes les fonctions rectrices : la guerre, la politique intéiieurc et extérieure, la justice, la morale, le culte, l'autorité familiale, le contrôle économique. Cependant, on observe très bien que cette différenciation n'est pas elle-même originaire, elle se développe graduellement ; aussi, pendant très longtemps, le matriarcat fut le régime dominant ; pendant longtemps les femmes continuèrent à prendre part à la guerre et aux délibérations, de même qu'elles exerçaient les fonctions du culte.

On peut dire que c'est l'état de guerre, état quasi-universel, qui a déterminé d'une façon générale la structure autoritaire et hiérarchiqu ) également quasi-universelle des sociétés ; c'est l'état de guerre qui a aiguillé l'évolution dans le sens de la domination du sexe mâle et, dans la suite, de cette partie la plus valide, la plus apte du sexe mâle qui devint la classe riche.

Mais l'état de guerre a eu lui-même des causes sociales, notamment des causes économiques intérieures et extérieures ; il n'est que la conséquence de ces causes.

Au cours du développement, les fonctions rectrices du sexe

dominant, puis des classes dominantes et même des peuples dominants, se consolidèrent, se développèrent et se différencièrent à leur tour sous forme hiérarcliique. Cette différenciation progressive s'intégra dans des organisations de plus en plus vastes et compliquées de caractère également militaire où le chef militaire représenta à la fois tous les pouvoirs sociaux supérieurs centralisés entre ses mains.

Les types principaux et successifs de cette organisation rectrice sont :

1° le type aristocratique : les chefs d'abord temporaires y deviennent permanents et môme héréditaires comme dans les monarchies barbares ;

2° la type féodal d'où se forment les monarchies absolues, les grands empires.

Ces types, de structure militaire, bien que donnant lieu à des combinaisons variables, se succèdent dans toutes les sociétés historiques. Ils ont comme caractère commun, que la fonction supérieure et rectrice est modelée sur la structure militaire, celle-ci tend à imprimer à tout le surplus de la structure sociale, sa structure hiérarchique et despotique ; les dieux et le clergé, tous les rangs sociaux sonthiérarcliisés. Cependant, cette forme de structure n'exprime elle même que le développement social d'inégalités originaires à la fois anorganiques, organiques et psychiques évoluées par combinaison spéciale, c'est-à-dire sociétaire, tout d'abord en inégalités économiques et puis en inégalités correspondantes dans toutes les autres catégories de phénomènes sociaux de moins en moins généraux et de plus en plus particuliers et complexes conformément à l'ordre indiqué par nous, ordre qui est aussi celui de leur différenciation organique progressive.

Dans les civilisations progressives, le développement de la structure militaire et hiérarchique, bien que naturel dans les conditions analogues à peu près universelles où il s'est produit historiquement, tend à être limité et à se restreindre et à être subordonné de plus en plus à des formes supérieures d'un caractère pacifique et égalitaire dont l'origine est non moins naturelle. Les centres laborieux internes acquièrent un développement et une force de plus en plus considérables ; le despotisme, par suite même de son propre développement en étendue et en centralisation, devient d'une complication

excessive bien qu'insuffisante au point de vue de la direction des multiples activités sociales ; il se voit oblige de se différencier lui-même ; il partage et délègue ses pouvoirs ; ceuxci s'opposent les uns aux antres, se limitent et se font équilibre ; leur caractère fonctionnel et social se dégage de plus en plus ; les fonctions rcctrices finissent par être envisagées telles quelles sont et ont toujours été en réalité, comme fonctions et institutions au service de l'ensemble de la société.

La division et la délégatitm des pouvoirs sous forme de Conseils privés et de Ministères, de corps administratifs, judiciaires, exécutifs et même parfois représentatifs, s'observe dans les empires les plus despotiques, à des degrés divers, comme en Turquie, en Perse, en Chine, en Russie, etc., en un mot dans les grandes monarcbies absolues de tous les temps.

Les fonctions rectrices des sociétés présentent certainement des analogies avec les fonctions cérébrales des individus, mais elles aussi, nous l'avons dit, ne sont-elles pas en réalité subordonnées à l'ensemble de l'organisme ?

De même que l'organisation externe de la société tend à se dépouiller, en se différenciant, de sa structure militaire, de même l'organisation interne, naturellement pacifique, se développe et progresse par différenciation et coordination. Les hordes se divisent en tribus, celles-ci en clans, lesnations se partagent en castes, en ordres et en classes, celles-ci en professions ; ces dernières de plus en plus nombreuses, se coordonnent en syndicats, unions et fédérations de syndicats nationaux et internationaux ; les divisions se multiplient à mesure que la société se développe ; la différenciation croissante est le mécanisme même de ce développement. Cette différenciation impose toujours une coordination supérieure des parties de plus en plus distinctes, une extension des liens sociaux, une solidarité croissante en rapport constant avec elle.

Dans ces conditions, les problèmes d'abord et en apparence surtout extérieurs se transforment de plus en plus en problèmes intérieurs ; le consommateur de café en Europe dépend du producteur de café au Brésil et vice-versa ; dès lors il y à dépendance réciproque des deux parties vis-à-vis

d'un servi 36 commun. Dès lors, les relations et les formes pacifiques tendent à prédominer sur les relations et les formes militaires et despotiques dans la mesure où la dépendance des parties, les unes à l'égard des autres et par rapport à l'ensemble, arrive à revêtir une organisation effective. Alors la vie sociale intérieure est agrandie et nous avons vu que sa caractéristique est la paix. Alors ce sont la paix et le travail qui sont idéalisés et glorifiés. Dans un système mondial, la paix tend nécessairement à devenir mondiale, puisque tout le fonctionnement devient interne.

Différenciation progressive des pouvoirs et transformation correspondants de ceux-ci en fonctions ; différenciation progressive des fonctions internes et externes, et par cela même, réduction de leurs inégalités et fusion croissante de rinterno et de l'externe dans un milieu agrandi, prédominance croissante de l'ordre pacifique, telles sont les lignes caractéristiques du développement de toute société, sauf de celles qui déclinent et où le mouvement est inverse. Il en est ainsi quelqu'ait été l'importance variable, dans chaque société, du facteur militaire, à l'origine ou au cours de son histoire. Il n'existe pas sous ce rapport de différence absolue entre la Chine, la France, l'Angleterre, la Belgique, ni même la Suisse, citée souvent comme exemple, de nation pacifique.

Quelques considérations générales sont nécessaires encore relativement aux caractères essentiels du processus de différenciation et de développement des divers systèmes de fonctions et d'organes sociaux avant que nous abordions l'examen particulier de ces derniers.

Chaque classe ou système de fonctions et d'organes sociaux a ses origines et ses fondements directs ou indirects dans le monde anorganique, organique et psychique. Le système économique est celui qui s'y relie le plus directement, mais comme lui-même donne naissance aux systèmes plus spéciaux et plus complexes : l'art, la science et la philosophie, la Morale, le Droit et la Politique, ces derniers ont, tout au moins indirectement les mêmes bases et origines. Tout phénomène social de n'importe quelle classe étant le produit delà combinaison du territoire et de la population, le fondement à la fois anorganique, organique et psychique de chacune des espèces de phénomènes sociaux en résulte nécessairement.

Dans chaque classe de phénomènes sociaux, dans chaque appareil d'organes et dans l'ensemble des organes, les plus simples et les plus généraux se foi-ment et se constituent les premiers ; ceux-ci donnent ensuite eux-même naissance à des organes plus spéciaux affectés à des services également spéciaux. Par exemple, dans le système économique, l'appareil de la circulation se constitue tout d'abord ; il se différencie à son tour en organes ou institutions distincts : la monnaie, le crédit, le transport, etc. Chacune de ces fonctions peut se différencier en spécialités distinctes : crédit personnel et réel, crédit en nature ou en argent, crédit foncier, mobilier, commercial. De même la monnaie peutêtre marchande ou fiduciaire, nationale ou internationale.

Dans l'ensemble de la structure sociale, les systèmes plus simples et plus généraux donnent diiectement ou indirectement naissance aux systèmes plus complexes et plus spéciaux, suivant leur ordre croissant de complexité et de spécialité ; de même les appareils d'organes et les organes successivement différenciés des systèmes, différenciés euxmême de la structure générale primitive relativement homogène.

Il en résulte qu'il existe un ordre dans l'évolution de l'organisation sociale. Cet ordre évolutif naturel n'empêche pas toutes les catégories de phénomènes sociaux de coexister même dans les sociétés rudemcnlaircs les moins différenciées. Au contraire, la coexistence de tous les éléments sociaux, à l'état plus ou moins confus et indivis antérieur, explique leur organisation consécutive par différenciation et coordination.

L'ontogenèse sociale reproduit la phylogénèse sociale. Toute société nouvelle reproduit les formes collectives antérieures ; cette récapitulation devient seulement de plus en plus abrégée comme on le remarque duus la colonisation ancienne et moderne ; l'ontogenèse peut même être hétérochronique, comme l'a indiqué Spencer. On peut par exemple, créer un bureau de poste ou une église, là où il n'y a pas d'agglomération humaine. Cette observation de Spencer est du reste assez superficielle ; en réalité, un organe qui ne fonctionne pas encore, n'est pas encore un organe ; .de même s'il ne fonctionne plus.

La sociologie constate la communauté d'origine et la con-

formité de développement de tontes les formes et variétés sociales malgré leurs différences accessoires. Tontes les sociétés sont constituées des mêmes matériaux ; de même que l'espèce humaine forme nne espèce bien unique et de plus en plus unique, de même il n'y a, et il n'y a de plus en plus qu'une seule espèce de sociétés. Cette unité spécifique des sociétés, s'explique non seulement par l'identité constante et fondamentale de leurs éléments de formation, mais par les lois naturelles de la variabilité, de la sélection, de l'adaptation et de l'hérédité, sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'intervention d'une hypothèse telle que celles de l'imitation ou d'un plan préétabli, ou d'une force mystérieuse quelconque. De même que les variétés de l'espèce humaine, les variétés de sociétés ne détruisent pas l'unité du type social et sont susceptibles d'une interprétation naturelle. La loi générale de différenciation progressive est le mécanisme même qui maintient l'unité des types sociaux en les fondant dans une société universelle qui malgré, sa complexité supérieure, i^résente la même unité que le tj^pe originaire le plus simple et le moins vaste.

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