CHAPITRE IV Analyse et synthèse sociales
L'analyse et l'observation comparées des divers phénomènes et propriétés des agrégats sociaux, nous permettent de les diviser en sept classes distinctes suivant les ressemblances et les différences de ces phénomènes et decespro- I)riétés. Cette classification correspond du reste à des divisions généralement acceptées d'une façon spontanée dans l'usage courant. Ces princiiiales divisions sont l'Economique, la Génétique, l'Ersthétique, la Psychologie collective, l'Ethique, le Droit et la Politique.
Cette classification est plus précise que celles souvent usitées en a) sciences morales et politiques ou bien b) en sciences physiques, intellectuelles et morales, classifications vagues dont se servent A. Comte et Ad. Quetelet.
Ilappelons qu'on entend par propriétés d'un corps les modes suivant lesquels il manifeste son activité, ses mouvements ; forces et propriétés ont en réalité le même signification tout à fait relative et il importe d'y insister pour ne pas arriver à faire de la force ou de l'énergie une nouvelle entité métaphysique.
Chacune des sept classes relativement distinctes de phénomènes sociaux est caractérisée par des propriétés en partie distinctes de celles des autres classes, mais en même temps toutes sont reliées entre elles par des propriétés communes à tous les phénomènes sociaux. Un caractère commun à toutes les classes est par exemple la Socialitô spontanée qui se manifeste du moment que territoire et population sont combinés ; la socialité c'est à dire la propriété de ces deux facteurs de produire des formes et une activité sociales se manifeste nécessairement. Seulement cette socialité se manifeste de façons différentes, suivant des modes spéciaux ; de là la nécessité et la légitimité de la classification.
Les modes relativement distincts de la socialité générale sont eux mômes susceptibles d'une classification hiérarchique ; les uns sont i)lus simples et plus généraux que d'autres lesquels sont plus complexes et plus spéciaux.
L'ordre dans lequel nous avons classé ci-dessus les phénomènes sociaux en sept classes 'Correspond précisément à cet ordre de généralité et de simplicité décroissantes et de spécialité et de complexité croissantes, La socialité est tout d'abord économique, c'est son caractère le plus général, le plus simple, le plus fondamental ; les propriétés sociales les plus spéciales et les plus complexes sont les propriétés politiques. Bien qu'en sociologie on ne puisse à raison do la plus grande connexion des phénomènes étudier absolument à part une science sociale particulière tandis qu'on peut étudier les mathématiques par exemple sans y faire intervenir, la physique, la chimie et la biologie, il est possible d'étudier aussi l'Economique en faisant abstraction autant que possible du Droit et do la Politique, mais il est absolument impossible d'aborder la Science Politique sans posséder les sciences sociales antécédentes et surtout la plus générale de toutes, l'Economique. L'activité politique étant relative à l'organisation et à la direction d'ensemble de la société, on ne peut môme concevoir une science politique qui négligerait l'organisation et la direction de son activité fondamentale.
Nous avons déjà vu qu'une analyse encore plus approfondie des sociétés nous conduit à reconnaître qu'elles sont toutes sans exception constituées par la combinaison des
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deux éléments primordiaux dont l'étude forme le domaine des sciences antécédentes à la sociologie, savoir :
a) le milieu anorganique et organique autre que l'espèce liumaine ;
b) l'espèce humaine.
Ces deux éléments combinés produisent le phénomène social et la propriété nouvelle : la socialité, ainsi que l'organisation nouvelle: la société. Ces éléments combinés forment le tissu social, c'est-à-dire les matériaux de toute organisation humaine. La socialité est une forme plus parfaite et plus spéciale de correspondance des organismes avec leur milieu ; c'est un mode plus élevé de la vie en général, bienqu'on en rencontre les premières manifestations dans laphysiopsychologie, par exemple dans l'imitation, dans les sentiments et émotions egoaltruistcs, dans les phénomènes de sympathie, etc.
La nature des éléments qui entrent dans la composition des phénomènes sociaux est loin d'être indifférente à la sociologie ; elle nous aide au contraire puissamment à nous rendre un compte exact de la nature des sociétés elles-mêmes, de leur genre de structure et de fonctionnement.
Relativement aux sociétés, l'astronomie, la géographie, la géologie, le climat, la flore et la faune constituent des systèmes ou milieux extérieurs pour autant qu'on fasse abstraction, en les considérant, du .système social ; mais, du moment qu'on envisage les Sociétés elles-mêmes on ne peut plus séparer l'ospèct; humaine du milieu qu'elles occupent ; ce milieu devient l'une des parties constituantes de leur structure et de leur fonctionnement; seules les régions et les espèces avec lesquelles l'espèce humaine n'a que des rapports très lointains et même les régions du globe désertes peuvent être considérées comme externes.
Les conditions sociales résultant des facteurs physiques et organiques sont relativement fixes et constantes ; en entrant en combinaison avec l'espèce humaine, elles ne perdent pas ces caractères ; au surplus l'espèce humaine elle-même, bien que plus modifiable, est limitée dans ses variations biologiques et psychiques. Toutes les variations sociales sont dès lors également limitées 1° à raison de la constance et de la fixité relatives du facteur x^liysique
ou territorial y compris la faune et la flore, 2° à raison de la nature même de l'espèce humaine et de ses facultés d'adaptation.
Le territoire et la population combinés forment la société ; il y a dès lors une statique pli^'sique, mécanique et biologique qui limite les variations sociales. Par exemple, l'homme supporte -]-47° à l'ombre au Sénégal, — 50° vers les pôles, soit un écart de 103°. Cet écart peut être considéré comme la limite des variations et des adaptations humaines et dès lors la limite de la vie sociale en ce qui concerne le climat.
Tous les facteurs antécédents entrent dans la composition du phénomène social, tous sont relativement limités dans leurs variations ; il se comprend dès lors que toutes les variations sociales le sont également. De là la fixité, la constance, l'unité relatives de l'espèce humaine en société.
Le plan de structure sociale est partout et toujours conforme ; l'espèce humaine est unique et il n'y a qu'une seule espèce de sociétés.
Les limites de variation du poids moyen du corps humain adulte sont de GO à 42 k. d'après les populations. Ce poids lui-même n'est pas d'origine ethnique ni mésologique ; il est en rapport par exemple avec l'alimentation, avec les conditions économiques.
La taille humaine est limitée par le milieu physique et la structure héritée ; elle est donc déjà le résultat d'une combinaison sociale ; la taille varie non seulement d'après les régions et les climats, mais d'après l'âge, le sexe, la maladie, la profession, l'habitat soit rural soit urbain, l'alimentation.
La force musculaire mesurée au dj'uamomètre, d'après la force de serrement des mains varie de 41.2 k. pour les Javanais à 66.2 pour les Anglais. Elle dépend surtout de l'hérédité, de l'exercice, de l'édncation et également de l'alimentation; m lis cette force ne peut cire augmentée ni réduite à l'infini. Les diverses mensurations de la force ps3'chique nous fournissent surtout des renseignements d'une grande partie sociologique.
L'angle facial du chimpanzé mâle est do 38", celui du Nègre Namaquois de 56°, celui du Bas Breton de 72", soit une différence de 18° entre le chimpanzé et le Namaquois sans aucune transition actuelle ; au contraire, entre le Namaquois
et le Breton, le différence n'est que de IG" et les deuîc extrêmes sont reliés entre eux par une foule de types intermédiaires.
Mêmes observations 1" pour le rapport du crâne à la face. Ce rapport est chez le chimpanzé comme 3:1, chez le Namaquois : : 4 : 1,25 ; chez le Bas Breton : : 4 : 1.
2° pour l'angle célébrai : Chimpanzé, 116", Namaquois 152", Bieton 159". En ce qui concerne le cubage de la capacité crânienne il est en moyenne de lOOO à 1200 centimclrcs cubes dans l'espèce humaine et de 421 seulement chez le chimpanzé; l'écart entre les deux espèces est énorme sans transition ; au contraire, dans l'espèce humaine il y a une infinité de transitions non seulement succesives mais simultanées dejouis les crânes préhistoriques jusqu'aux crânes modernes les plus développés, et i^armi les modernes ceux par exemple des Bruxellois modernes qui cubent 1490 c. c. tandis que ceux des l'arisicms en cubent en moyenne 1558.
Poids du cerveau :
Anglais et Ecossais.
hommes. .
femmes
Franc^'ais ....
Allemands ....
Autrichiens . . .
Nègres d'Afrique .
Gorille. . . 47.5 à
Cuvier.
. éléphants : bOOO.
Le poids du cerveau semble moins essentiel que la composition do la matière cérébrale. L'influence des causes de variation du poids a été évaluée comme suit par Topinard : sexe, 10 p. c; âge, 4 p. c. ; taille, 4 p. c. ; maladies mentales, 4 à 5 p. c. ; l'idiotie, 18 p. c. ; la maladie dernière, 10 p. c. ; le développement intellectuel, 20 p. c. L'influence du sexe peut donc être contrebalancée et au delà par celle de l'éducation et de la civilisation en général. Il en est de même de l'influence de la race dont les variations extrêmes sont contenues dans la limite de 10 p. c. environ.
De tout ce qui précède, il résulte que l'homme tend de plus en plus à former une espèce distincte. Cette différenciation capitale a été le résultat de l'évolution dont le mécanisme est partout le môme. Les singos^supérieurs et les hommes inférieurs continuent à disparaître, l'espèce humaine devient une espèce de plus en plus distincte ; d'un autre coté les varia-
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tions de l'espèce humaine deviennent de plus en plus nombreuses et par conséquent aussi les transitions entre les diverses variétés de cette espèce, d'où un nivellement de plus en plus général caractérisé non pas par l'abolition des différences mais par leur multiplication croissante ; cette multiplication n'est elle-même qu'une transformation favorable des oscillations excessives antérieures.
Ajoutons avec Flechsig que les centres nerveux d'association semblent la vraie caractéristique de la valeur psj^cliique individuelle d'après nous en rapport avec le développement historique do la civilisation. Chez l'homme, les centres d'association occupent les 2/3 de l'écorce cérébrale, les centres de projection 1/3 ; chez le singe supérieur leur domaine est égal ; chez les autres mammifères les zones d'association décroissent jusqu'à disparaître complètement. Dans la paralysie générale, elles disparaissent les premières. Ce sont donc les acquisitions les plus récentes et les pins élevées : elles représentent le substratum biologique de la psychologie collective, de la socialité humaine.
L'étude des limites do variation des phénomènes sociaux constitue l'objet de la statique sociale, tandis que l'étude du mécanisme et de l'évolution de ces variations est celui de la dynamique. Statique et dynamique sont toujours étroitement liées dans la réalité ; chaque état dynamique correspond à un état statique et vice-versa. Il y a toujours équilibre social, mais cet équilibre est mobile ; l'équilibration est constante dans les mouvements sociaux même les plus désordonnés, de même que le mouvement est constant dans les états sociaux en apparence les plus fixes.
La limitation de toutes les forces de la nature, de toute leurs formes et d'un autre côté celle de toutes les forces et formes de l'espèce humaine, nous expliquent comment les phénomènes sociaux qui sont le résultat de leur combinaison tendent à se modeler et à évoluer uniformément ; le loi de l'imitation, en le supposant exacte, ne peut expliquer cette uniformité qu'entre sociétés en contact qui ont pu s'imiter ; au contraire la loi de limitation naturelle des formes et des forces sociales explique, pour toutes les sociétés, cette uniformité môme en dehors de tout contact.
Les conditions fondamentales et universelles communes à
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la structure et à la vie des sociétés humaines expliquent naturellement la fixité relative do ces dernières, leur homogénéité et leur unité de plan et d'évolution.
Partout et toujours, à la base de toute société, nous trouvons la coQibinaison nécessaire des deux éléments constitutifs des sociétés, territoire et population, éléments dont toutes les variations sont limitées et dont les combinaisons le sont également. On ne peut concevoir ni observer aucune société sans la mixture de ces deux éléments combinés ; il n'y a pas de société humaine en dehors de sou milieu physique pas plus qu'il n'y a de société sans population; dans la société, ces deux éléments sont fusionnés ; c'est celte fusion qui produit la série entière des phénomènes sociaux y compris la société.
C'est ce que nous voyons le plus clairement surtout dans les phénomènes et dans le système économiques les plus directement issus de cette combinaison; ils ne sont pas concevables ni observables sans une combinaison constante des agents naturels, du travail, et du capital dans une organisation quelconque.
De même toutes les formes génétiques, esthétiques, psychocollectives (religions et philosophies), éthiques, juridiques et l)olitiques résultent de combinaisons du monde inorganique et organique avec la population. Tous les phénomènes, tous les systèmes, toutes les institutions relatives à ces diverses catégories de la socialité ont leurs fondements objectifs. Nos idées, nos sentiments, nos émotions et volitions dérivent de nos sensations, c'est-à-dire non seulement do nos rapports avec nos semblables mais do ceux que nous avons avec le monde pli3^si que; môme les rapports les plus idéaux de la socialité, sont des rapports conditionnés par la nature entière.
Toute société, conformément à l'analyse que nous venons d'en effectuer est un superorganisme, c'est-à-dire un agrégat d'éléments hétérogènes plus considérable en masse et plus riche en complexité qu'un organisme individuel et aussi supérieurement combiné puisqu'elle embrasse môme ces organismes individuels.
Toute société aussi bien particulière que générale, aussi bien locale que mondiale, aussi bien rudimentaire qu'évoluée, peut se dérinir: un superorganisme formé d'une combinaison d'éléments divers : anorganiques, organiques et ps^'chiques
(territoire et population) et dont les parties sont en rapport les unes avec les autres dans une structure et un fonctionnement d'ensemble.
La société n'est pas une simple addition des unités humaines composantes comme l'a cru H. Spencer qui en concluait que la société ne peut manifester d'autres caractères que ceux qui se manifestent dans ses unités. En effet :
1° la distinction entre individu et société est métaphysique pour la sociologie; elle no vaut que comme distinction entre la biologie et la sociologie;
2° l'expérience prouve que les individus agissent autrement isolés que groupés ; la force collective est plus et autre qu'une addition des forces individuelles; on le remarque dans la conduite des foules, dans la criminalité collective et jusque dans les assemblées de savants et de sages très équilibrés individuellement mais très impressionnables dès qu'ils sont réunis; la morale collective est aussi bien différente de la morale individuelle; celle-ci dit, par exemple : tu ne tueras, tu ne voleras pas, mais pour une armée c'est le comble de la gloire;
3° on peut d'autant moins opposer l'individu à la société que l'individu est déjà un être social.
En résumé, l'analyse nous a fourni, comme éléments sociologiquement irréductibles des sociétés, le territoire et la population, en ce sens que ces éléments, considérés comme isolés et abstraction faite de la société, sont les domaines des sciences antécédentes à la sociologie.
La classification des propriétés et phénomènes sociaux en sept classes relativement distinctes nous a été fournie par l'analyse comparée.
Cette classification constitue par elle-même une première synthèse à la fois subjective et objective, par conséquent positive, de la science sociale. L'établissement d'un ordre hiérarchique dans cette classification, a établi, on outre, entre ces divercies catégories, un lien qui constitue une deuxième synthèse; celle-ci enchaîne toutes les classes des phénomènes sociaux suivant l'ordre de généralité et de simplicité décroissantes et de spécialité et de complexité croissantes; elle coordonne ces classes et subordonne les unes aux autres.
Cette classification hiérarchique est naturelle ; elle est conforme à la constitution de l'intelligence humaine en rap-
port avec la réalité phénoménale tello que celle-ci nous apparaît.
Cette classification est non seulement utile mais nécessaire; sans elle, aucune étude méthodique n'est possible, ni aucune conduite ou politique pratique. La double loi de complexité et de spécialité croissantes et de simplicité et de généralité décroissantes a cette importance que les phénomènes les plus généraux et les pins simples sont toujours mêlés à la composition des autres ; ils sont le soutènement de ces derniers; ils peuvent plus que les autres être étudiés indépendamment de ceux-ci ; au contraire, les phénomènes plus spéciaux et plus complexes doivent s'interpréter en tenant rigoureusmicnt compte des plus simples et plus généraux dont ils ne peuvent faire abstraction.
Cette classification hiérarchique n'est pas purement subjective ou idéologique; elle reflète le mode réel d'organisation des faits sociaux, tout à fait comme la loi d'association en psychologie correspond à des centres d'association des forces nerveuses.
Faisons un p js de plus dans la s^'uthèse sociologique. La répétition des mêmes faits, l'activité des mêmes propriétés, dans les sociétés, se produisent naturellement suivant des voies et des directions de plus en plus régulières et constantes. En biologie, la sensibilité spéciale de certaines parties de l'organisme forme l'œil ; en physiopsyehologie, la localisation des excitations réitérées crée le nerf; en sociologie, le passage répété des individus forme la route.
Cette régularisation continue de la fonction entraîne celle de l'organe ou de l'institution. On sait comment les foires, les marchés, les boutiquxîs, les expositions sont devenus des institutions de plus en plus régulières et permanentes; les institutions familiales, la parenté, le mariage, sont devenues institutions par fonctionnement répété, d'abord irrégulier, puis fixe; de même les écoles d'art et de littérature, d'enseignement, les Académies, les Instituts; tous ces centres esthétiques ou intellectuels de la vie collective se sont formés d'initiatives d'abord isolées, intermittentes, finalement coordonnées et fixées. La morale elle-même n'est qu'une fixation de la conduite, de même les Codes moraux et toutes les institutions créées en vue de réprimer la débauche, le vice et
l'ivrognerie. Toutes les institutions juridiques ont commencé par être coutumières ; l'organisation de la j ustice fut elle-même d'abord intermittente, itinérante comme le colportage en économie; la jurisprudence se constitua par répétition de décisions similaires dans des cas identiques. Il en fut de môme de toutes les institutions politiques locales, n&tionales et internationales. Ce sont les chefs temporaires qui peu à peu sont devenus permanents et même héréditaires; de même les parlements nationaux furent irréguliers, puis périodiques avant d'être permanents. Nous assistons aujourd'hui aux mômes processus en ce qui concerne les institutions internationales où môme nous observons que les institutions économiques, conformément à notre ordre de classification, précèdent naturellement et surtout les institutions politiques.
La constitution et la classification des institutions ou organes sociaux dans le môme ordre que la classification hiérarchique des phénomènes représente donc une troisième synthèse, à la fois subjective et objective, supérieure aux deux précédentes. Ce progrès dans la régularité et la continuité des faits sociaux, progrès réalisé par leur organisation est le signe le plus visible du développement de la civilisation. De même que la canalisation d'un torrent régularise son cours et prévient les inondations, de même que le cœur dans l'action du système nerveux, précipite ou ralentit, suivant les besoins, la circulation du sang, de même l'organisation sociale régularise les diverses activités collectives ; une de ses conséquences les plus importantes est la réduction progressive des conflits, de l'arbitraire et du despotisme.
Il faut ajouter que les fonctions et organes sociaux, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, se forment successivement les uns des autres par différenciation, et ceci même prouve que notre classification n'est pas purement subjective mais correspond à la réalité. Dans chaque classe de phénomènes, les organes les plus spéciaux naissent des plus généraux et de même entre les classes, les fonctions et organes de la classe antécédente produisent, toujours par différenciation ceux de la classe suivante. Il y a, entre les organes sociaux de chaque classe et môme entre ceux des diverses classes un lien véritable do filiation naturelle et tous dérivent eux-mêmes, ceux de la catégorie économique d'une
façon directe et immédiate et ceux des classes subséquentes d'une façon do plus en plus indirecte et médiate du tissu social commun : le territoire et la population.
Par exemple, l'organisation économique primitivement non différenciée où l'homme vit exclusivement des produits naturels, donne naissance à la série entière de plus en plus différenciée représentée par toutes les institutions actuelles. Cette considération est de la plus grande importance en ce qu'elle rattache complètement le présent et l'avenir au passé en excluant toute hypothèse catastrophique et de déviation sociale. Propriété, capital, entreprise, salariat, toutes ces fonctions économiques, devenues organiques, sont issues des fonctions et des formes relativement homogènes et indifférenciées primitives ; leur spécialité et complexité croissantes dans l'avenir leur imprimeront nécessairement une organisation collective différente en rapport avec le développement de la division organique du travail, division non seulement nationale mais déjà internationale. Et cette même évolution économique donna naissance, à chaque stade, à la série totale de toutes les autres institutions. C'est elle qui détermine notamment la spécialisation croissante de la famille de plus en plus réduite à sa fonction génétique. C'est cette différenciation progressive, d'abord fonctionnelle et puis organique, qui entraîne d'un autre côté dans chaque catégorie et aussi entre les diverses catégories de phénomènes sociaux, la nécessité d'une coordination sociale croissante.
Cette coordination croissante à défaut de laquelle se fait la dissolution sociale est représentée, elle aussi : A. par des institutions dont la spécialité est précisément de coordonner les spécialités sociales par exemple économiques, notamment par l'organisation d'un enseignement à la fois professionnel, théorique et intégral, destiné surtout à contrebalancer la spécialisation croissante des professions, ou B. par des institutions directrices ou centrales supérieures à toutes les directions spéciales et destinées à faciliter, en coordonnant ces dernières, la vie d'ensemble de la société. On remarquera par exemple que la division croissante de la vie économique sera elle-même susceptible d'être un élément favorable à la vie de l'ensemble si la spécialisation professionnelle
s'accompagne de la réduction de la durée du travail i^rofessionnel. Rien no montre mieux également qu'une telle spécialisation strictement limitée est de nature à modifier profondément et comme conséquence toutes les fonctions et formes familiales, esthétiques, psj'cliocollectives, morales, juridiques et politiques. L'exercice de la politique aussi bien que celui de l'art et de la vie de famille exigent un certain loisir économique ; il n'y a pas sans cela de self governmcnt possible.
Tout développement suscite une différenciation, toute différenciation une coordination. Une quatrième synthèse résulte précisément du fait que les institutions ou organes sociaux particuliers se coordonnent en appareils concourant à un service d'ensemble. Par exemple en économie sociale, les routes, les chemins de fer, les postes, la monnaie, les banques de dépôt, d'émission, de crédit, etc., etc., constituent des organes qui, avec d'autres ayant le même objet, concourent à un service général et forment ainsi l'appareil de la circulation. De même les diverses formes de la production soit agricole, soit industrielle concourent à la production économique et constituent l'appareil de cette dernière. Un appareil d'organes nous présente une synthèse d'organes qui eux-mêmes ont une fonction synthétique.
Une cinquième synthèse, encore supérieure à la précédente consiste dans la coordination qui, toujours d'après le même mécanisme évolutif, se constitue nécessairement entre les appareils d'une même classe de phénomènes. C'est ainsi que tous les organes et appareils économiques concourant à un service d'ensemble et économique représentent le système économique d'une société. Il y a de même dans toute société un système relatif à la famille, à l'art, etc., etc.
Une sixième et dernière synthèse est représentée par la coordination de tous les systèmes dans une structure d'ensemble de la société. Celle-ci peut du reste indifféremment être une petite société régionale, une société très vaste ou la société universelle. Dans toutes ces sociétés, il y a fonctionnement et organisation d'ensemble auxquels concourent et se conforment, toutes les fonctions et organes spéciaux, tous les appareils d'organes, tous les systèmes d'appareils.
Ici nous observons précisément que cet ensemble auquel A. Comte donne le nom de Humanité ou de Grand Etre huma-
nitaire et qui embrasse d'après lui les morts et les vivants ainsi que les générations à venir, doit être conçu d'une façon plus positive. L'Humanité en tant que représentant l'ensemble d'une seule et môme société est elle-même le dernier résultat produit par la multiplication des sociétés particulières et leur extension sur le globe rendue possible précisément par la multiplication de leurs variétés. La société humaine, l'humanité est le résultat d'un processus naturel et historique ; elle n'existe qu'à partir du moment où les divers groupements particuliers arrivent à avoir entre eux des rapports et des liens de fait consacrés par une organisation c'est-à-dire par des institutions communes réalisant leur unité de structure et de vie de telle manière que de plus en plus l'existence de chacune des parties dépend de l'existence de l'ensemble et celle de l'ensemble de l'existence de chacune des parties. Toute autre conception de l'Humanité est chimérique. La société mondiale, société des sociétés, est la dernière synthèse à la fois logique, naturelle, historique et aussi dogmatique.
Les sociétés sont donc des sux)erorganisraes. Elles le sont surtout parce que, au plus haut degré, elles embrassent en elles-mêmes tout ce milieu qui pour les organismes individuels est principalement extérieur ; dans les sociétés, le milieu extérieur et les individus se fusionnent, se combinent ; de là des phénomènes en parties différents de ceux dont s'occupent la biologie et les sciences phj'sico-chimiques. Dans les sociétés le milieu extérieur devient intérieur dans la mesure où l'espèce humaine s'étend et s'élève, de la même manière que, ainsi que l'avait observé Lamarck « la force qui excite les mouvements organiques peut, dans les animaux les plus imparfaits, se trouver hors d'eux et cependant les animer ; ensuite celle force a élé transporlée et fixée dans l'animal même ; enfin elle y est devenue la source de la sensibilité, et à la fin celle des actes de l'intelligence ». Le superorganisme social porte à un degré encore plus élevé ce milieu et cette force en lui-même.
Cette conception que les sociétés sont des superorganismes est tellement évidente, qu'elle s'impose même aux théories sociales, notamment aux théories économiques, basées sur l'individualisme absolu et sur le libre jeu des lois dites natu-
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telles considérées comme préétablies et immuables. Ces théories supposent en effet un système et une organisation des sociétés ; quoique individualistes elles sont organiques, par exemple la théorie de Spencer. Il en est ainsi, que leur postulat soit riiarraouie naturelle de t(ms les intérêts ou bien leur antagonisme. Dans le système de la liberté et de Tordre naturels, il suffit de supprimer les obstacles et les entraves pour réaliser l'harmonie préexistante ; dans celui de l'antagonisme des intérêts, le même résultat sera obtenu par l'intervention du principe de souveraineté. Il n'y a pas d'harmonie sociale pas plus que d'antagonisme naturels ; c'est la société qui se crée à elle-même son organisation conformément aux lois de son développement ; ordre et progrès sont le double aspect, l'un statique, l'autre dynamique, du devenir social.
Il s'agit de nous faire une conception scientifique de l'ensemble de la structure et do la vie des sociétés et de l'universelle société des sociétés. Pour cela, nous devons nous dégager de trois conceptions également fausses : 1"^ la conception de l'immuabilité sociale et absolue ; 2^^ la conception de la liberté absolue du législateur ou de la volonté collective supposée souveraine ; 3" la conception du hasard.