L ECONOMIQUE
Le système économique embrasse l'ensemble des fonctions et organes qui ont pour objet la vie nutritive des sociétés. Cette vie de nutrition est la condition essentielle de l'existence sociale et, dans des conditions favorables, du développement et de l'amélioration de cette existence.
L'extension du groupe social dans l'espace et sa durée dans le temps dépendent directement de son alimentation.
Le système économique s'est différencié progressivement en trois a})pareils, actuellement très distincts, qui à leur tour se sont subdivisés et continuent à fc subdiviser en un nombre de plus en plus considérable d'organes, c'est-à-dire d'institutions spéciales. Les trois appareils sont : l'appareil de la circulation, l'appareil de la consommation et l'appareil de la production.
Doivent être considérées comme faisant partie de l'appareil circulatoire toutes les institutions relatives à la distribution et à la répartition des richesses.
Cependant l'existence de trois api^aieils distincts n'est elle-même que le résultat d'une différenciation produite au cours de l'évolution historique du système économique;
celui-ci est j)rimitivement, comme les structures sociales dont il fait partie, relativement indifférencié ou homogène.
Ici, de nouveau, il convient de tracer nettement la distinction entre fonction et organe : toute société a une circulation, toute société consomme, toute société produit. Toutefois, dans les sociétés vivant d'une économie naturelle (chasse, loêclie, cueillette, extraction des racines), consommation et production se confondent encore dans un seul et même fait : le déplacement des hommes et le déplacement des produits naturels; consommation et production consistent dans ce déplacement même; c'est la première et la plus simple de toutes les combinaisons économiques, et même la combinaison sociale la plus simple entre un territoire et sa population. Ce déplacement, ce mouvement clonnent lieu à une production et à une consommation directes immédiates. En ce sens, la cueillette est distincte par exemple de la culture ; c'est un mode de production, mais ce mode est encore englobé dans le simple mouvement de transport ou de déplacement de l'homme et du produit naturel.
L'état économique de toute société constitue un système d'ensemble en ce sens que toutes les parties, toutes les institutions, en sont agencées entre elles et fonctionnent au service d'une structure économique générale qui elle-même est en corrélation avec la structure intégrale de la société. Ahisi, même le système de la liberté économique absolue, en le supposant réalisable, nécessiterait une structure adéquate de l'ensemble de la société. La science économique et le système économique sont donc subordonnés à l'ensemble de la science sociale et à l'ensemble de la société. Cependant comme l'Economique est la plus simple et la plus générale des sciences et des systèmes sociaux, elle est relativement plus indépendante; au contraire, d'elle dépendent toutes les les autres sciences, tous les autres systèmes, plus complexes et plus si)éciaux. La science économique n'est subordonnée directement qu'à l'ensemble de la sociologie et à toutes les sciences antécédentes ; les autres sciences sociales sont en outre subordonnées à l'Economique.
Les sciences inorganiques et organiques ont pour objet l'étude des phénomènes extérieurs, de leurs propriétés et de leurs rapports, c'est-à-dire des connexions externes par
rapporta l'observateur; dans la psychologie, science directement intermédiaire entre les sciences de la nature physique et vivante d'un côté et la sociologie de l'autre, nous étudions en outre les rapports existants entre les connexions externes et nos connexions internes ; toulefois, en ce qui concerne ces dernières, nous ne considérons que les organismes individuels en faisant, autant que possible, abstraction des facteurs sociaux qui toujours interviennent dans la psychologie. Les sciences sociales, et notamment la science économique, étudient de même les rapports existants entre les deux espèces de connexions, externes et internes, c'est-à-dire des connexions de connexions, mais avec cette différence qu'elles envisagent spécialement les combinaisons collectives ou molaires auxquelles ces connexions donnent lieu, combinaisons qui, comme nous l'avons vu, se manifestent par des propriétés en partie différentes de celles observables dans les facteurs anorganiques, organiques et psychiques de la sociologie considérés isolement.
La science économique est dès lors nécessairement plus complexe que toutes les sciences antécédentes; elle ne doit pas seulement, comme les sciences physico-chimiques et la biologie, tenir compte des phénomènes, des propriétés, des rapports et des lois reconnaissables dans le monde extérieur; elle ne peut pas même se contenter de compléter cette connaissance par l'observation des rapports existants entre toutes les connexions extérieures d'un côté et toutes les connexions internes de l'autre, comme on le fait dans la psychologie générale des êtres sensibles; elle doit en outre mettre toutes ces connexions externes et internes en connexion supérieure avec des phénomènes, des propriétés et des rapports plus complexes et pins spéciaux résultant précisément de la combinaison de toutes les éléments anorganiques, organiques et psychiques que tous les sciences antécédentes n'ont envisagés qu'à l'état moléculaire et que la sociologie, et, en première ligne, l'Economique ont à considérer à l'état molaire. Ici la difficulté devient d'autant plus grande que l'observateur fait lui-même partie de la masse qu'il observe et dont il subit nécessairement rinfincnce; par C(mtre, en cela môme, le sociologistc devient un organe social au service de la société entière et dans sa tâche il doit s'efforcer de
réduire au miniinum son subjectivisme par l'usage des méthodes positives.
L'Economie sociale est la science des richesses ou plutôt de la vie nutritive des sociétés dans les rapports indissolubles de cette science avec toutes les sciences antécédentes et avec l'ensemble de la sociologie et de la philosophie générale.
Les origines de la structure et de la vie économiques de toute société se trouvent dans la combinaison des trois facteurs : anorganique, organique et psychique. Xous l'avons déjà reconnu en ramenant les formes et les fonctions économiques, actuellement complexes, à leurs formes et à leurs fonctions originaires les plus simples.
L'appareil économique circulatoire se forme le premier; par hî, la vie économique se rattache aux lois les plus générales du monde anorganique et organique dont elle est une manifestation spéciale et supérieure; par là, elle se relie aux lois universelles du mouvement et à la philosophie totale des sciences.
La circulation économique implique, à l'origine, un simple mouvement ou déplacement des unités humaines et des produits naturels ; à ce stade, la transformation des produits naturels consiste uniquement dans leur déplacement par des mouvements humains; consommation et production se confondent avec la circulation. C'est ce mode de circulation économique qui imprime aux sociétés rudimentaires leur structure fcndamentalo, non encore différenciée mais manifestant tout de même la série entière des phénomènes génésiques, esthétiques, psycho-collectifs, moraux, juridiques et politiques qui surgissent de toute combinaison sociale même la plus simple. Seulement, à ce stade rudimentaire il n'existe pas encore de différenciation organique de ces phénomènes ; cette différenciation ne pourra résulter que du développement de la masse de ces phénomènes et de leur répétition de plus en plus régulière suivant des modes et des voies de plus en plus réguliers et spéciaux.
Dans les sociétés despotiques anciennes et modernes, le chef est le maître de la circulation; il en est l'organe régula-' teur; dès lors, par lui s'opèrent également la distribution et la répartition des matières premières et des produits. Cette structure persiste même dans dos sociétés très développées,
comme l'ancien Pérou à l'arrivée des Espagnols, où le chef était le directeur de la consommation et de la production par le fait même qu'il l'était de la circulation.
Cette structure se modifie quand, à cette organisation simpliste et indivise de la circulation, de la distribution et de la répartition des richesses, se substitue une structure plus différenciée des fonctions sociales; néanmoins la circulation reste toujours fondamentale; toutes les modalités spéciales de l'Economie, aussi bien celles de la consommation que de la production, ne sont en réalité que des processus plus compliqués de la circulation.
L'échange qui est en rapport avec la division du travail et avec une certaine appropriation, n'est qu'un mode dérivé de circulation et do distribution ; il a lui-même commencé par être intercollectif et en rapport avec des formes de propriété collective, avant de devenir intracoHectif. L'appropriation n'est pas nécessairement individuelle ; l'échange peut s'adapter à des formes collectives de circulation, de consommation et de production ; ses formes ont été collectives dans le passé ; elles peuvent le redevenir dans l'avenir au moins partiellelement comme nous le montrent les tendances pratiques et théoriques du socialisme qui se manifestent par exemple dans les coopératives les plus importantes telles que celles de Manchester et de Glasgow, au cours même et au sein de l'évolution capitaliste la plus avancée.
L'antériorité de la constitution des organes circulatoires par rapport à ceux de la consommation et l'antériorité de ceux-ci et de ceux-là par rapport à la socialisation organique de la production ont des causes à la fois économiques, scientifiques et morales. L'organisation de la circulation est plus simple, plus générale; elle s'effectue d'une façon pour ainsi dire mécanique et automatique ; elle tend môme à conserver ce caractère ou du moins à y retourner très rapidement. Les sociétés passent pour ainsi dire sans s'en apercevoir du stade de l'économie naturelle et immédiate à celui des échanges en nature, de là à celui des échanges par l'intermédiaire de la monnaie et enfin au stade de plus en plus fiduciaire. Il en est de même, bien qu'à un moindre degré déjà, en ce qui concerne la consommation.
L'organisation de la production est plus lente ; la produc-
tion ost elle-même une difféienciation plus complexe delà circulation et de la consommation. Même dans la production, l'évolution de l'agriculture est postérieure à celle de l'industrie proprement dite et cela pour des raisons à la fois naturelles, économiques et scientifiques. Il y a une moindre division du travail dans l'agriculture, une moindre continuité du travail ; il faut déjà un certain dévelopijenient des autres industries pour que l'agriculture se fixe et surtout qu'elle devienne intense, s'industrialise à son tour et utilise les progrès du machinisme. Il faut ajouter que la chimie et la biologie, sciences indispensables à l'agriculture, ne se sont constituées qu'après les autres sciences utilisées dans l'industrie. Encore actuellement, en France, sur 11 millions de chevaux-vapeur, les locomotives et les bateaux à vapeur en comprennent 9, l'industrie et l'agriculture seulement 2 dont une part relativement infime pour cette dernière.
L'évolution pratique de l'économie sociale est parallèle à son évolution théorique ; j'en ai exposé les grandes lignes dans ma Sociologie économiqve. En somme, la pensée et la vie économiques sont inséparables ; seulement, dans les stades économiques les plus simples, la pensée se confond généralement avec l'acte, avec la pratique ; les théories comme aussi les grandes institutions, appareils et systèmes n'apparaissent qu'ensuite,
La pensée économique est d'abord partie intégrante des livres religieux, des codes de morale ; ensuite elle s'incarne dans les juristes et finalement dans les théoriciens politiques. Alors seulement la théorie économique arrive à se constituer en se différenciant. Le mercantilisme sert de transition. Avec les physiocrates et A. Smith, sauf quelques attaches avec le droit naturel, la différenciation est accomplie. Elle se continue par leurs succes-eurs de l'école classique libérale, dans les écoles parlicularistes orthodoxes, puis semihétérodoxes ; les écoles d'économie nationale donnent naissance aux écoles historiques d'économie nationale, sans compter les écoles vagues ou éclectiques qui se multiplient dans l'économie officielle aussi bien que dans le socialisme. Lorsque celui-ci est devenu suffisamment scientifique, apparaît une coordination théorique plus haute avec le point de
vue sociolog^ique lequel coïncide naturellement avec le stade effectif de l'économie mondiale.
Toute l'évolution théorique correspond toujours en réalité à l'évolution réelle de la structure économique.
Comme exemple de l'évolution économique on peut signaler les divers stades de l'évolution industrielle :
1. Industrie de famille ou domestique, c'est-à-dire exercée par le groupe pour le groupe ;
2. Industrie du métier exercé par l'artisiin pour le client ; système des corporations ;
3. Industrie à domicile ; les artisans produisent pour le marchand ;
4. Industrie manufacturière ; réunion par un entrepreneur issu en général du marchand, des artisans dans un même local ;
5. Industrie de la fabrique ou usine, caractérisée par l'emploi du moteur mécanique, de la vapeur, de l'électricité.
Remarquons que ces formes successives ne s'éliminent pas nécessairement, mais qu'elles se superposent ; ce qui caractérise chaque stade c'est seulement la forme devenue dominante. Aujourd'hui encore, le travail à domicile, par exemple, s'étend, mais il est subordonné à des formes supérieures.
Une conséquence importante de la complexité supérieure et par suite de l'évolution plus lente de l'industrie agricole relativement aux autres industries a été la possibilité pour les structures militaires et despotiques de persister et de dominer grâce à la constance de la base agricole et de la propriété foncière soit féodale soit individuelle. Le principe : pas de terre sans seigneur, pas de seigneur sans terre, complété par sa conséquence naturelle : qui terre a guerre a, fut éminemment favorable au maintien à la fois de la guerre et du principe d'autorité. Au contraire, c'est dans les villes surtout industrielles, que les hommes se sont tout d'abord affranchis. Cela explique aussi la dignité attachée aux travaux agricoles dans les grandes civilisations militaires où, au contraire, le commerce et l'industrie étaient méprisés.
Comme tous les organes et institutions, les organes ou institutions économiques régularisent, facilitent, stabilisent et étendent les fonctions économiques ; plus ces iiistitutions se multiplient et se perfectionnent, plus la vie économique
est adaptée, plus augmente la sensibilité économique consciente. Cependant, au fur et à mesure de ce progrès, les modes les plus anciens, les plus habituels, deviennent en partie automatiques et inconscients ; les modes nouveaux sont, au contraire, en général conscients à un certain degré de leur maturation, mais ils ne suppriment pas les anciens ; ils peuvent, comme nous l'avons dit, continuer à se développer absolument, seulement, relativement aux plus élevés c'est-à-dire aux plus récents, ils deviennent secondaires et sont en outre transformés en partie par les formes nouvelles. C'est ce qu'on observe très bien dans le colportage primitif, le sentier, la route, les canaux, les chemins de fer, les transports électriques, de même dans les formes successives delà monnaie, du crédit et de l'échange lui-même.
Il y a une véritable filiation naturell(> des organes économique et leur développement s'opère toujours par le mécanisme ordinaire de la différenciation et de la coordination progressives. Nous le voyons parfaitement dans l'évolution de la monnaie et du crédit. Son point de départ est l'indivision, l'indifférenciation. Le troc ou échange en nature, nous l'avons montré, nait lui-même, du vol ou de la donation ; il est, comme ceux-ci, d'abord intercollectif. Toute marchandise est monnaie; plus tard, certaines marchandises puis une seule remplissent cette fonction ; le métal brut devient la marchandise spéciale affectée à cet usage ; ce métal brut est pesé chaque fois, puis pesé d'avance ; apparaît le lingot d'abord sans empreinte, puis avec empreinte ; alors naissent les monnaies proprement dites. Des luttes, des divisions se produisent entre monnaies ; les unes sont inférieures, les autres supérieures ; les unes nationales, les autres internationales. Les monnaies inférieures, comme primitivement les individus les plus faibles, les vaincus, etc., sont consacrées aux opérations intérieures, les supérieures aux relations extérieures. La monnaie métallique intérieure, à valeur pleine, se transforme aussi de plus en plus en monnaie d'abord en partie, puis tout-à-fait fiduciaire et ces valeurs fiduciaires finissent même avec le développement commercial par prédominer dans le commerce international
Il en est de même en matière de crédit : les banques de dépôt donnent naissance aux récépissés des dépôts ; ces récé-
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pissés circulent ; on arrive à faire usnge de formules imprimées où il ne reste qu'à inscrire la somme et la date ; ces formules sont suivies des billets de banque. De mêmes les banques de dépôt sont l'origine de celles de virement, d'escompte et d'émission. Les banques elles-mêmes sont d'abord indivises au point de vue de leur objet ; puis elles deviennent par différenciation, commerriales, industrielles, foncières, agricoles ; il se forme des Unions de Crédit mutuel ; le Crédit au travail proprement dit n'attend plus pour se constituer qu'une organisation efficace des travailleurs. Alors, le Crédit socialisé pourra fonctionner au prix de revient en même temps que la monnaie deviendra un titre de plus en plus social affecté à sa fonction spéciale absolument distincte de sa valeur marchande. Le système des Compensations et des Clearing Houses montre dès maintenant dans quelle large mesure la monnaie peut être économisée.
La même évolution qui s'est produite chez les nations les plus développées se produira nécessairement dans le stade, auquel nous sommes déjà parvenus, de l'économie internationale et mondiale. Une monnaie et une Banque internationales non seulement sont possibles, mais s'imposent. La solidarité des Banques s'est déjà manifestée dans les circonstances extraordinaires ; elles sont allées au secours les unes des autres parcequ'elles dépendent de plus en plus les unes des autres ; ce qui fut l'exception deviendra comme toujours la règle au fur et à mesure que la solidarité s'imposera dans nos structures sociales agrandies et internationalisées depuis longtemps en fait avant de l'être en droit.
Ce qui est remarquable, c'est le mécanisme constant de ce processus économique ; toujours il s'effectue par différenciation ou spécialisation et par coordination ou socialisation croissantes.
Les formes varient et se succèdent continuellement ; elles sont affectées à des fonctions économiques de plus en plus spéciales mais en réalité complémentaires les unes des autres, et au fur et à mesure que les formes se spécialisent et par cela même qu'elles se spécialisent, leurs fonctions tendent à s'universaliser et par cela môme à devenir dépendantes les unes des autres et de l'ensemble de la structure sociale.
Le progrès de cette différenciation organique de la vie
économique favorise le développement du régime contractuel et conscient ; les rapports sociaux se multiplient en même temps qu'ils deviennent plus précis, mieux définis. Cependant les modes contractuels, tout en se multipliant do plus en plus, deviennent eux-mêmes automatiques par répétition, habitude et hérédité, sans jamais atteindre toutefois une fixité absolue ; dans les sociétés, comme dans les mers, c'est la surface qui est la plus agitée, mais le fond lui-môme n'est pas absolument immobile.
L'économie étant à la base de la structure et de la vie sociales, une conséquence en est que le fonctionnement économique tend naturellement à se stabiliser et à devenir de plus en plus administratif et à perdre ainsi son caractère de direction politique et autoritaire. D'un autre côté, les formes supérieures, les dernières acquises de l'activité économique tendent aussi à perdre leur caractère militaire, hiérarchique et autoritaire ; au fur et à mesure qu'elles apparaissent et qu'elles se multiplient en se spécialisant, elles suscitent des formes pacifiques et égalitaires de représentation, do délibération et d'exécution. Il en résulte que l'universelle société des sociétés en voie de formation sera, au point de vue économique, très probablement caractérisée d'un côté par un grand développement de l'organisation administrative en ce qui concerne la masse toujours croissante des rapports sociaux intégrés par habitude et hérédité dans le mécanisme collectif et de l'autre par une extension également croissante et pour le moins aussi considérable du contractualisme collectif. Ce contractualisme lui même deviendra à la fois de plus en plus spécial et de plus en plus général, sa spécialisation progressive entrainant comme conséquence une coordination correspondante dans une représentation centrale. En somme, cette évolution vers une société mondiale se fera suivant les mômes lois et procédés que s'est effectué le passage de l'économie domestique à celle de l'économie de la cité et de cette dernière à l'économie nationale.
La même évolution constatée ci^dessus dans le domaine de la circulation (monnaie et crédit) au point de vue de sa spécialisation et de sa coordination croissantes s'observe dans tout le développement aus.si bien pratique que théorique de la consommation et de la production. Leur équilibre, dans une
économie mondiale excessivement complexe, tie peut être réalisé que de deux façons : d'un côté par une savante administration en ce qui concerne les besoins ordinaires et habituels de l'existence économique ; de l'autre, par des accords réguliers, par des conventions entre les divers groupes intéressés en ce qui concerne les besoins extraordinaires et non encore régularisés ; le tout bien entendu sous le contrôle constant d'organismes représentatifs généraux à tous les degrés.
La formule Saint-Simonienno et socialiste: substitution de l'administration des choses au gouvernement des hommes doit donc être complétée et perfectionnée en môme temps que limitée par la reconnaissance d'une Représentation tant générale que spéciale de tous les intérêts économiques et autres de la société ; l'organisation administrative, même réduite à la direction de la partie de l'activité sociale d» venue automatique, doit du reste elle-même toujours être placée sous le contrôle du système représentatif au même titre que tous les agents chargés de l'exécution des décisions collectives A défaut d'un système représentatif à la fois sjjécial et général, les administrateurs du temporel tendraient, comme toujours, à exercer le pouvoir sur les hommes, car le spirituel et le temporel ne sont pas plus séparables que l'âme du corps, la force de la matière.
La différenciation continuellement progressive des fonctions et organes économiques a son complément naturel précisément dans les centres de Représentation destinés à les relier à la vie générale par un effort volontaire en attendant que leur activité intégrée dans l'organisme social soit devenue automatique et administrative.
Il en est de même au point de vue scientifique et dogmatique. Le contrepoids de la division croissante du travail économique et de toutes les professions quelconques, même libérales, division qui précisément les rend aptes à l'universalisation est d'un côté dans un système de Représentation, de l'autre, dans un système d'instruction intégi*ale mettant à même chaque individu et chaque groupe particulier de comprendre combien leur activité spéciale fait p.irtie d'une activité générale et continue aussi bien dans l'espace que dans le temps. La spécialisation croissante des fonctions
suppose une solidarité également croissante, solidarité nôri seulement verbale et sentimentale, mais réalisée par des institutions.
Après la biologie et la psychologie, c'est précisément et surtout l'Economique qui nous fait comprendre que tous les individus, tous les groupes particuliers et même les sociétés particulières sont des agents d'une organisation d'ensemble et universelle ; tous remplissent des fonctions sociales, tous jouissent d'une indépendance relative de telle sorte que ni les individus ni les groupes ne peuvent en réalité être considérés ni comme inférieurs ni comme supérieurs à la société; l'antithèse entre l'individu et la société est purement métaphysique; l'individu est social, la société est composée d'individus; il n'en est pas autrement quand la société revêt la forme historique d'Etat national et à, plus forte raison, international.
Xous avons dit qu'à la différence des formes sociales et notamment économiques qui varient sans cesse au cours de révolution bien que d'après des lois constantes, les fonctions économiques envisagées d'une façon abstraite, indépendamment de leurs formes, restent constantes. Il résulte de cette considération ajoutée à la précédente qu'à toutes les époques, dans toutes les civilisations même les plus despotiques, tous les membres de la société, y compris môme les détenteurs de l'autorité, étaient en réalité, et malgré les apparences contraires, des agents au service de la société et que dès lors, en dépit de tout, le despotisme ne fut jamais un fait absolu ; il fut toujours limité par la solidarité sociale effective laquelle ne fit que grandir avec la différenciation croissante des fonctions et des travaux.
Sous des noms différents et des formes variables, capitalistes, propriétaires, entrepreneurs, travailleurs ont tous et toujours été des agents sociaux. Le transformisme social étant continu, il en résulte cette conséquence fondamentale que nul ne possède de titre absolu, de droit acquis à la fonction sociale dont il est provisoirement titulaire telle que celles de capitaliste, de propriétaire ou, en général, de détenteur d'une fonction sociale quelconque. Toutes ces fonctions nont jamais été attribuées, dans certaines conditions historiques, que dans l'intérêt de la société ; leur seul titre est basé sur les
avantages relatifs qu'elles ont présenté dans certaines circonstances ; celles ci se modifiant, la forme de la fonction doit se modifier naturellement. C'est ce qu'ont parfaitement compris, au point de vue de la propriété et du capital, par exemple, les écoles les plus divergentes représentées par S'-Tliomas d'Aquin, les i^hysiocrates, Saint-Simon, A. Comte, Rodbertus, A. Schaffle, K. Marx, Ad. Wagner, etc.
Au point de vue de la sociologie abstraite et théorique, il en résulte encore que toute définition économique et sociale, pour être scientifique, doit être empruntée non pas à la forme toujours variable, mais à la fonction laquelle est constante. Exemples :
Le commerce a pour fonction constante de distribuer les utilités là où elles sont nécessaires, dans la quantité et au moment nécessaires en les conservant jusqu'au moment de leur distribution au consommateur. Cette définition s'applique à toutes les formes historiques passées présentes ou futures, aussi bien aux sociétés où le commerce était intercollcctif qu'à colles où il se faisait par les magistrats de la cité, ou par le chef de l'Etat ou, comme maintenant, par des individus ou des groupes d'individus ; elles peut s'appliquer même aux opérations commerciales des coopératives et continuerait à rester vraie même dans une société communiste.
La fonction du crédit est de transférer les capitaux là où ils peuvent être utilisés, d'économiser les moyens d'échange et le temps qui sépare le moment du transfert de celui de la transformation et de la consommation du capital avancé.
Le capital est cette partie de la richesse sociale dont la fonction constante est d'être consacrée à la reproduction et au développement d(i la production.
Ces exemples suffisent pour montrer en quoi consistent les définitions économi(iues au sens scientifique abstrait.
J'ai également exposé ailleurs con»bien la fausse interprétation du rôle des facteurs de la production a vicié en général les fondements de la science économique. Les facteurs de la production sont les forces naturelles, le travail et le capital. Celui-ci est dérivé de la combinaison des deux premiers et tous les tiois ne sont productifs que s'ils sont combinés. Les forces naturelles ne produisent parelles-mêmesaucune utilité