LE SYSTÈME POLITIQUE
Le Droit est déjà une diffcreuoiation évoluée de la morale laquelle l'est elle-même de toute la psychologie collec'Jve et cette dernière imprègne toutes les activités de la vie non seulement esthétique et génétique mais également économique. La Politique, en tant que système pratique et comme science, est le régulateur suprême, le plus spécial et le plus complexe de tous ; elle aussi est une règle de conduite, mais de la conduite d'ensemble de tous les groupes sociaux dans leurs relations réciproques. De même que la morale a ses principes directeurs, de même que le droit a sa procédure, de même la politique a sa méthode et elle constitue une science dont le domaine, bien que plus spécial que celui du Droit et surtout de la Morale, confine cependant immédiatement à ces derniers et par leur intermédiaire à tous les autres.
Tous les systèmes sociaux, économique, génésique et autres, par cola même qu'ils constituent des systèmes impliquent une direction, mais le système politique est la coordination de toutes ces politiques i)articulières dans un système supérieur et d'ensemble de direction de la condaii:e collective.
Il est donc une coordination d'éléments préexistants dans la vie sociale mais encore insuffisamment coordonnés même par le droit et la morale. De cela même il résulte que les phéuomônes dits politiques ont comme tous les autres phénomènes sociaux des origines auorganiques, organiques et psychiques. Ils ne sont pas purement idéologiques pas plus que les phénomènes économiques ne sont exclusivement matériels.
Le système politique de toute société à chaque stade est le résultat de la combinaison de tous les facteurs j)hysiques, anthropologiques et psychiques dont la nature et la mixture déterminent toutes les activités sociales et, comme conséquence ultime, la direction générale de la Société. C'est ce
qui s'observe le plus facilement, dans les hordes rudimentaires où la direction générale du groupe est nettement déterminée par les conditions du milieu physique en rapport avec les besoins et les désirs naturels et fondamentaux de l'espèce humaine et où, à défaut de régulateurs spéciaux, toute la conduite sociale apparaît comme une suite d'actes réflexes et instinctifs de tout le groupe ; chacun y agit de même non pas à la suite d'un raisonnement, d'une délibération, d'une décision refléchies, mais sous l'empire des mômes circonstances et en dehors de toute imitation volontaire.
Le fait que le système politique de toute société repose sur tous les systèmes sociaux antécédents et sur leurs facteurs constitutifs communs, le fait que, en tant que sj'stème nettement différencié, la Politique n'apparait que comme une dernière branche différenciée de l'ensemble de la structure sociale, expliquent comment la Politique est en retard sur tous les autres sj'stèmes sociaux à la fois comme organisation et comme science. Le fait que les théories politiques ont précédé les théoiies économiques ne constitue qu'une objection apparente résultant de la confusion entre l'empirisme et la science. Ce qui a frappé tout d'abord les observateurs sociaux, ce sont les phénomènes les plus élevés mais aussi les plus spéciaux des sociétés, les i)lus apparents, les faits plus profonds n'ont été recherchés qu'ensuite et précisément dans l'ordre inverse de la méthode scientifique, jusqu'au moment ou ayant atteint la couche profonde des phénomènes économiques et en rattachant ceux-ci vers la fin du XVIIP s. à l'ensemble de la nature physique et humaine, les théoriciens sociaux eurent trouvé la base de toutes les couches superposées de faits qu'ils avaient perforées. De là la confusion d'A. Comte lui-même disant qu'en sociologie aussi bien qu'en biologie, à la différence des autres sciences, on connaît le tout avant de connaître la partie ; c'était confondre la connaissance scientifique avec la connaissance empirique. C'est ainsi que la botanique et la zoologie ne sont devenues scientifiques qu'au fur et à mesure qu'elles ont passé de l'observation des caractères extérieurs des plantes et des animaux à leur structure cellulaire et que celle-ci même est arrivée à être analysée de mieux en mieux. Alors la biologie fut constituée comme science et théorie.
Cette confusion doit être rejetée au même titre que celle do K. Marx lequel crut avoir révolutionné toute la philosophie do l'histoire c'est-à-dire précisément la théorie du développement de la conduite sociale, en substituant la Matière à l'Idée et en disant qu'il avait ainsi fait marcher l'histoire sur les pieds au lieu de la faire marcher sur la tète. Il perdait de vue que si nous marchons sur les pieds, ce n'est que grâce à notre système nerveux y compris môme le cerveau spécialement pour toute marche raisonnée et méthodique.
Le système politique sous ce rapport, comme ensemble d'une direction sociale coordonnée, comme système d'organisation do la conduite et de la volonté collectives, est en rapport étroit avec la structure, le fonctionnement et l'évolution de l'activité volontaire chez les êtres organisés.
Les facteurs de cette volonté sont l'excitation, la sensation, la représentation d'un côté, les besoins, les €ésirs, les motifs de l'autre, enfin la délibération, la décision, l'exécution qui en sont la conséquence.
Ceci nous conduit à rejeter les théories qui, comparant d'une façon absolue toute l'organisation sociale à l'organisation du sj'stème nerveux spécialement humain, assimilent cette organisation à une série hiérarchique de centres où le cerveau apparaît comme le chef politique de l'Etat ; cette assimilation est fausse sous deux rapports ; d'abord si biologiquement le cerveau est un régulateur supérieur, il n'est pas le régulateur unique et surtout il dépend du fonctionnement et de l'organisation de tous les appareils et organes inférieurs. Le cerveau n'est pas indispensable à la vie organique mais celle-ci est la condition sine qua non de la vie du cerveau. En biologie déjà, par conséquent, domine le point de vue de l'équivalence des fonctions; les unes sont supérieures aux autres mais ne sont que complémentaires; les autres sont inférieures mais plus nécessaires et fondairentales. En somme elles fonctionnent toutes au service de l'ensemble de l'organisme. Ensuite, même en attribuant au système nerveux une structure hiérarchique, cette conception ne peut être étendue au système social où nous constatons précisément que même la structure hiérarchique des sociétés ne fut jamais qu'une organisation adaptée à l'ensemble des circonstances sociales, commandée par ces
dernières à teJ point même que nulle part le Souverain n'est moins libre que là où il est un despote ; en outre Tliistoire nous prouve que, dans tous les cas, l'évolution progressive a toujours tendu à subordonner la fonction politique à l'ensemble de la société. La suppression des castes, celle des Ordres ont été des progrès du développement ; il en sera de môme des classes dont les cadres se brisent de plus en plus par la différenciation croissante des professions ; la multiplication de celles-ci entraîne nécessairement comme conséquence pratique et théorique une solidarité supérieure dont le lien ne peut plus être qu'une équivalence de plus en plus complète bien que toujours relative.
La science politique est la théorie de la volonté collective ; le système politique est l'organisation de cette volonté considérée dans les divers états sociaux au cours de leur évolution, le tout en rapport avec l'organisation progressive et idéale de la conduite collective telle que cette organisation idéale se dégage de l'évolution elle-même et de son étude scientifique. 11 n'y a donc pas de type politique parfait préfixé ; c'est l'évolution elle-même qui, par son mécanisme ordinaire, manifeste des formes politiques supérieures, lesquelles prolongées par nous le plus scientifiquement possible dans l'avenir, nous fournissent un idéal politique, des horizons de plus en plus lointains.
De même que l'activité volontaire individuelle, la volonté collective est soumise à un déterminisme constant ; celui-ci n'est pas en opposition avec l'intervention de la collectivité dans sa propre organisation et dans sa conduite, mais cette intervention elle-même n'est pas arbitraire, elle se produit toujours conformément aux lois combinées du monde anorganique, organique et psychique, dont les lois sociologiques sont une dérivation i)articulière et plus complexe Sont donc anti-scientifiques les doctrines de la liberté absolue et de la nécessité absolue, aussi bien dans la vie individuelle que dans la vie collective.
Chez les organismes inférieurs et de même dans les sociétés primitives, les organes et institutions relatifs à la direction volontaire sont généralement indifférenciés du système général encore indivis. Dès lors, y prédominent naturellement l'activité réflexe et l'instinct ; ceux-ci sont en rapi)ort
avec la simplicité et la généralité de la structure et de la vie ; on peut même les considérer comme les modes les plus adaptés et les plus sûrs des actions et des réactions organiques ou sociales et en ce sens ils peuvent être considérés comme intelligents.
La représentation, la délibération, la décision et Icxécution dans les sociétés homogènes et en apparence égalitaires, n'ont pas d'organes distincts. Même cette indivision tend à persister dans un grand nombre de civilisations antiques et modernes, mais avec cette différence que l'évolution des hordes en tribus, en classes, en cités, en grands Etats et en Empires a donné naissance tout d'abord à la concentration de la volonté collective dans un organe plus ou moins individuel mais en réalité social, qui absorba en lui les multiples fonctions rectriccs.
C'est le développement des inégalités primitives i-ésultant des diverses inégalités territoriales, phj^siologiques, psj^chiques et des inégalités sociales qui en résultent, qui explique le développement des inégalités politiques et autres ; celles-ci, sous l'influence des nécessités militaires, ont imprimé aux sociétés leur structure liiérarchique de plus en plus centralisée dans la suite et unifiée dans un organe, à forme individualiste, de directiou générale. Tout cela s'explique parfaitement sans l'intervention d'une hypothèse catastrophique d'après laquelle l'humanité aurait à un certain moment dévié do, sa voie naturelle. (La chute biblique, J.J. Rousseau, K. Marx). L'indépendance et l'absolutisme du despotisme politique ont du reste toujours été plus apparents que réels.
Ce qu'il faut noter pour caractériser exactement l'autocratie, c'est d'un côté l'indivision de tous les pouvoirs sociaux, de l'autre l'absorption de ceux-ci par le pouvoir exécutif ; c'est celui-ci qui se différencie et s'organise le premier, mais tous les autres sont encore impliqués en lui. En cela on voit très bien la transition des formes d'activité réflexe et instinctive où l'action suit immédiatement l'excitation vers une forme supérieure où l'exécution domine encore, mais où elle est déjà inhibée et modérée par le fait même qu'elle est organisée. Seulement la représentation, la délibération, la décision n'ayant j)as encore d'organes, c'est le pouvoir exé-
cntif qui en tient lieu et dans ces conditions le passage de l'excitation à l'exécution est encore rapide, peu raisonne, nullement méthodique ; de là le caractère arbitraire que l'on observe dans les actes du pouvoir despotique, actes qui ne sont cependant pas absolument libres de sa part.
Insensiblement, au fur et à mesure que les Etats despotiques se développent, l'autocratie devient insuffisante pour régir l'activité d'ensemble de la société, le despote lui-même s'entoure de conseils, de ministres, il ne décide plus rien à lui tout seul, même les conseils et les ministères se différencient en fonctions distinctes, les décisions sont j^réparées par eux et soumises seulement au souverain, plus tard les plus importantes seulement ; la décision se différencie de plus eu plus de l'exécution ; les conseils et les ministères relatifs à des branches distinctes de l'activité sociale se réunissent à part ou en assemblées générales, les organes de délibération se forment d'abord à titre exceptionnel, temporairement, puis d'une façon de plus en plus régulière, et comme ils représentent déjà des domaines distincts, leur réunion tend à revêtir le caractère de Représenlation collective.
En outre, les castes, les ordres, les classes dominants, issus eux mêmes des inégalités sociales primitives, ont très souvent tendu à conserver et même à développer leur intervention surtout dans le système représentatif qui lui même a son origine dans les assemblées générales des membres des tribus, des clans primitifs.
Quand successivement, les ordres et les classes cessent de correspondre aux nécessités des Etats devenus nationaux, alors se déveloi)pe le régime représentatif proprement dit, où tous les pouvoirs sont dits émanés de la nation ; dès lors la fonction executive tend à être subordonnée de plus en plus à la fonction représentative qui elle même perd son caractère de pouvoir souverain en ce sens qu'elle n'est plus considérée que comme une fonction au service de l'ensemble de la société. Dans la Constituante et le Régime Représentatif (1892), j'ai exposé les progrès ultérieurs possibles et désirables de cette évolution naturelle.
Il faut en effet considérer que le principe de la souveraineté nationale basé sur celui du suffrage universel inorganisé et en
tant que système de représentation est encore Iiii-mème et à son tour confus et indivis et, en ce sens, il est encore très imparfait comme système représentatif. Le régime parlementaire actuel n'est qu'une forme encore rudimentaire et très grossière de représentation. L'activité volontaire économique, génèsique, esthétique, psyclio-collective, morale et juridique a déjà certainement un grand nombre d'organes distincts : commerciaux, industriels, agricoles, familiaux, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques; c'est cette différenciation organique fondamentale qu'il convient de développer et de multiplier et finalement de concentrer dans une Représentation générale qui dès lors sera l'image exacte de la société réelle à chacun de ses moments. Actuellement cette représentation est encore vague et confuse; elle n'a pour fondements que la classification en partis politiques en rapport eux-mêmes, mais très imparfaitement, avec les divisions principales des sociétés en classes elles-mêmes vaguement délimitées. L'évolution progressive sera nécessairement dans le sens d'une Keprésentation de plus en plus fidèle des sociétés i)ar leurs mandataires les plus compétents dans chaque catégorie d'intérêts; sans doute môme ces représentants cesseront d'être à poste fixe, les mandants devant avoir la faculté de choisir pour chaque question celui qui a une compétence spéciale. Ainsi la compétence générale faussement attribuée par hj'pothèse à chacun des représentants ferait place à une compétence spéciale en rapport convenable avec la différenciation croissante des intérêts sociaux ; les hommes politiques perdraient du même coup le caractère professionnel qui est le vice du régime parlementaire et leur a fait appliquer depuis longtemps le nom de politiciens.
'J'outes ces variations et différenciations dans la structure et la vie sociales introduiront nécessairement dans celles-ci, si elles progressent, et conformément au mécanisme universel de l'évolution, des modes d'activité volontaire plus raisonnes et plus conscients, des formes de Représentation, de délibération, de décision et d'exécution moins autoritaires que les formes majoritaires actuelles qui sont la caractéristique des gouvernements parlementaires basés sur le iirincipe du suffrage universel inorganisé, c'est-à-dire sur la force collective indivise soumise dès lors elle-même encore à des modes
d'action et de direction réflexes et instinctifs. Une société n'est pas une addition d'individus pas plus que la vérité et la justice ne se découvrent ni dans les majorités ni dans les minorités de votants.
Le régime parlementaire et le suffrage universel y compris celui des femmes sont néanmoins des progrès historiques, ils dénotent un développement social; ils contiennent en germe des développements ultérieurs. Nous pouvons et nous devons donc avoir un idéal politique progressif ; la réalisation de cet idéal fera nécessairement ressortir de plus en plus les caractères contractuels supérieurs des formes politiques. Le contractualismc collectif est en effet le seul lien de coordination possible entre groupes sociaux dont les rapports tant intérieurs qu'extérieurs tendent à être réglés de moins en moins par voie d'autorité.
Il y a du reste corrélation constante entre la structui'c du système politique et la structure générale de la société et si)écialement sa structure économique. Par exemple, dans la Société Athénienne primitivement les mines appartiennent à la Communauté, plus tard elles sont attribuées à l'Etat; pendant la période do tyrannie et celle du grand développement capitaliste, elles sont concédées à des compagnies. De mémo dans la période individualiste de l'Etat et de l'Economie, le contrat de travail n'est envisagé que comme individuel, actuellement apparaît le contrat collectif en rapport avec la constitution des syndicats, des coopératives. En Belgique, la propriété minière varie avec le régime féodal, avec le régime de l'Etat moderne, avec toute la conception de l'ordre social et politique.
L'observation de l'évolution politique telle qu'elle s'est déroulée dans les sociétés actuellement les plus développées, autorise cette appréciation générale que la tendance de cette évolution a toujours été dans le sens de la réduction progressive de l'absolutisme de l'organe recteur primitif, que cette réduction s'est opérée par le mécanisme de la différenciation issu lui même des variations qui se produisent nécessairement dans les sociétés qui se développent, que ces différenciations quand elles arrivent à se coordonner constituent un progrès, c'est-à-dire une adaptation i^lus complète et plus précise de la vie sociale. C'est suivant ce mécanisme, que le pouvoir exé-
cutif a été progressivement soumis au Pouvoir Représentatif et délibérant comme ceux-ci l'ont été à toute la collectivité considérée comme seule souveraine; dès lors les pouvoirs ont tendu à se transformer en fonctions au service de la collectivité même et il ne reste plus à celle-ci qu'à s'organiser de manière à mettre toutes ses fonctions politiques de Représentation, de délibération, de décision et d'exécution en rapport avec toutes les fonctions sociales elles-mêmes considérées à part et dans leur ensemble. Alors la collectivité perdra, à son tour, son caractère de souverain et sera envisagée en tant que fonction de la généralité des fonctions spéciales au môme titre que ces dernières sont fonctions de la collectivité générale.
Alors le déterminisme social déjà conçu théoriquement, sera en rapport avec le déterminisme social organisé et pratiqué. La Politique sera devenue une Science et une Méthode. Alors surtout se révélera son caractère essentiel par où elle se distinguera de plus en plus de la morale et du droit tout en se basant sur ces derniers ; ce caractère essentiel c'est d'être l'organe recteur du Progrès, d'assumer la direction de celui-ci dans toutes les parties où le Droit positif et la morale ainsi que l'initiative individuelle sont insuffisants et, par leur esprit bien plus conservateur que le sien, nécessitent une intervention plus directe de la volonté collective. C'est ce que signifiait le projet socialiste de création d'un Ministère du Progrès. Alors la vieille thèse de l'impuissance et de la tyrannie de l'Etat par opposition à celle de l'initiative de l'Individu, thèse en partie seulement exacte pendant la période inorganique de l'Etat dont nous comprenons très bien le retard d'évolution politique puisque ses organes de représentation surtout se sont r'onstitués en dernier lieu, cette vieille thèse s'effondrera ne correspondant plus elle-même à la réalité.
Nous avons vu que le système politique se confond primitivement avec la structure générale des sociétés et que en tant qu'organisation différenciée, il apparaît comme forme supérieure et la plus récente ; de même nous avons vu que le système politique évolue par différenciation en se dégageant de la fonction executive en laquelle toutes les autres sont X^rimitivement contenues à l'état indivis.
De même le système politique est originairement impliqué dans le système juridique auquel il se rattache directement suivant notre classification. On peut dire que jusqu'à Montesquieu, chez tous les grands théoriciens de l'Ethique et du Droit, l'une et l'autre ne font qu'un avec la Politique ; celle-ci n'en est qu'une application. Dans Spinoza l'Ethique est le fondement du Droit et celui-ci l'est de la Potitique ; toute la Politique d<'. Hobbes est déduite du Droit naturel. Dans les conceptions anciennes encore persistantes, c'est la Justice elle-même qui tient le glaive, comme le chef primitif tient le bâton, le roi son sceptre, l'évoque sa crosse. Partout les juges et les jurisconsultes tendent naturellement à se transformer en législateurs ; Solon est chargé de formuler une nouvelle constitution politique comme juge entre les parties ; les premiers législateurs de la force furent des sages, des formulateurs de la morale et du droit ; les organes judiciaires comme les organes administratifs tendent à se transformer en corps politiques délibérants, comme le firent les anciens Parlements français ; ce sont les anciens jurisconsultes romains qui ont fait la loi des citations ; les Conseils d'Etat concourent à la législation aussi bien dans les pays despotiques que dans les républiques démocratiques.
Alors que les derniers vestiges de l'ancien absolutisme disparaissent do plus en plus dans les sociétés les plus avancées, ils persistent au contraire en ce qui concerne les relations internationales ; le droit de paix et de guerre, le suprême commandement militaire, sont encore réservés aux chefs d'Etat dans beaucoup de pays constitutionnels. Cependant, dans tous les cas, la grande transformation accomplie par le mécanisme de la différenciation est que l'organe central représenté par les rois ou Présidents de République s'est vu de plus en plus réduit à cette fonction externe qui présida également à sa formation primitive et qu'il se trouve de plus en plus remplacé pour le reste par une organisation interne de la volonté collective, organisation qui finira par s'étendre aux relations internationales quand l'Etat international lui-même sera organisé et se superposera aux nationalités de la même façon que celles-ci se sont superposées aux anciennes cités, seigneuries et principautés et ces derniers aux clans et aux tribus.
Cette évolution représentera un retour apparent aux formes collectives primitives où toute la communauté, y compris souvent les femmes, délibérait, décidait et exécutait les besoins et les décisions du groupe ; seulement le même résultat aura été atteint par une extrême différenciation organique en rapport avec l'extrême développement social ; l'iiomogénité primitive sera remplacée au point de vue de la solidarité sociale par une coordination supérieure de toutes les parties différentes dans un système international et même mondial de Représentation, de délibération, de décision et d'exécution. Ce résultat sera facilité et atteint non pas par l'unification de tous les intérêts sociaux mais au contraire parleur multiplication infinie.
Cette évolution est caractérisée dans les civilisations progressives : a) Par la généralisation de la fonction politicxue chez un nombre de plus en plus considérable d'individus, c'est-à-dire par un développement de la masse qui concourt à la fonction politique et aussi par une extension des matières sur lesquelles cette autorité volontaire de la masse est appelée à s'exercer. Partout où la société progresse, à l'aristocratie militaire de naissance ou de fortune qui généralement ne font qu'un succède la démocratie ;
b) D'un autre côté par une différenciation et une spécialisation croissantes des organes représentatifs, délibérants et exécutifs en coi relation avec les mêmes phénomènes de développement de la structure sociale : chambres de commerce, de l'industrie, de l'agriculture, conseils de famille, associations artistiques, scientifiques et morales avec leurs assemblées et leurs bureaux ; conseils d'arbitrage, de conciliation depuis le grand jury populaire consulté par exemple avant et après la loi jusqu'au simple conseil d'usine, etc., etc. ;
c) Par une coordination de plus en plus vaste et élevée de ces divers organes représentatifs, délibérants et exécutifs dans une représentation commune, soit professionnelle, soit régionale, soit générale, de telle sorte que les centres inférieurs ne perdent pas leur autonomie propre mais que là où c'est nécessaire, tous leurs intérêts particuliers soient toujours soumis au contrôle de l'intérêt général ;
d) Par la formation d'une structure et d'une vie d'ensemble progressivement plus étendues que celles des nationalités
actuelles qui déjà sont devenues en fait des internationalités et fonctionnent comme telles malgré qu'elles n'aient pas encore atteint l'organisatio)! appropriée ù ce fonctionnement ;
e) Par le progrès dans l'établissement de liens sociaux plus solides et plus plastiques susceptibles d'une extension plus large et d'une adaptation plus parfaite aux multiples variations sociales que les liens antérieurs. L'impérialisme est insuffisant pour réaliser ces conditions nécessaires ; le contractualisme, dont une forme spéciale est la fédéralisme politique sous ce rapport est bien supérieur à toutes les formes coactives dont l'impérialisme est l'expression suprême. 11 doit du reste être entendu que ce fédéralisme politique ne peut plus désormais être enfermé dans des frontières purement politiques ; ses bases elles-mêmes doivent être surtout économiques et sociales, et en cela supérieures aux conditions purement géographiques et ethniques lesquelles ne sont que les matériaux dont la fusion donne naissance à tous les phénomènes sociaux.
f) Enfin, comme conséquence, par la transformation progressive du pouvoir exécutif en fonction sociale et par la substitution au gouvernement des hommes par d'autres hommes du gouvernement de la société par la société même, c'est à-dire par des fonctionnaires à son service.
L'évolution progressive ne tend pas, comme on l'a cru trop longtemps, à diminuer les fonctions de l'Etat, mais au contraire à les multiplier; ce qui est vrai, c'est qu'elle tend constamment à réduire leyjof/yo/r de l'Etat et d'une façon générale, sa souveraineté en tant que supérieure à celle de la société. La division ci-oissante des pouvoirs, par exemple celle du spirituel et du temporel, signifie surtout l'affaiblissement de l'absolutisme soit leligieux, soit politique. La division du spirituel et du temporel est illusoire, car tout phénomène social revêt ce double caractère ; le maître des choses sera inévitablement le maître des hommes et de leur pensée ; il en serait ainsi même dans un Etat socialiste si ses gérants y ont des pouvoirs au lieu d'y exercer simplement des fonctions.
L'Etat, tel que son développement historique, c'est-à-dire, l'observation et l'expérience, nous permet de le définir n'est que l'ensemble des fonctions rectriccs de la Volonté collective
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fen rapport avec l'ensemble de l'organisation sociale dont il constitue une fonction spéciale, la plus complexe de toutes. Cette définition convient à tous les stades, à toutes les formes historiques de l'Etat, à la réalité constante de sa fonction en dehors de toutes les variations des formes de celle-ci.
La fonction sociale et positive de la Politique est l'organisation progressive parla Représentation, la Délibération, la Décision, des intérêts et des besoins sociaux d'iinaVolonté et d'une Exécution ou Action collectives correspondant le plus parfaitement possible à ces intérêts et à ces besoins. En un mot la fonction de la Politique est l'établissement de la paix sociale dans une organisation où tous les intérêts matériels et moraux bien que communs sont cependant toujours aussi en partie distincts et antagonistes aussi bien entre individus qu'entre groupes. Individus et groupes sont toujours tiraillés en sens divers, l'Etat leur imprime une direction commune ; c'est sa fonction constante ; historiquement cette direction commune et nécessaire résulte d'une contrainte autoritaire qui, au moins en apparence, est extérieure et supérieure à la société ; dans les sociétés plus avancées, elle apparaît et elle apparaîtra de plus en plus dans les sociétés futures comme l'expression même de la volonté de la Société organisée supérieurement dans son système représentatif, délibérant et exécutif. La Politique qui fut d'abord un art empirique de mensonge, de ruse et de violence, deviendra de plus en plus une science, et qui plus est, une méthode, la méthode du développement de l'ordre et du progrès des sociétés par l'iaitiative de la société même. L'organisation de la paix par le développement du contractualisme réfléchi substitué à la contrainte réflexe et autoritaire dans tous les cas où il y a conflit et ceux-ci ne feront que se multiplier tout en s'atténuant par cette multiplication même, tel est l'objet constant de la fonction politique. L'Empire n'est la paix, que si cet empire les sociétés l'exercent sur elles-mêmes au même titre que l'individu contrôle sa propre conduite.
Le progrès de l'organisation de la paix, objet de la politique, est favorisé et assuré naturellement par le fait que toutes les variations sociales spontanées, toutes les acquisi-
tions nouvelles, d'abord sources de conflits et par cela même raisonnées et donnant naissance à des solutions politiques, soit autoritaires soit, ce qui est mieux, contractuelles, finissent à feur tour par s'intégrer dans la structure sociale et par s'organiser en devenant relativement automatiques transformant ainsi sans cesse l'extraordinaire, le conscient en ordinaire et en inconscient collectifs et volontaires.
Les révolutions politiques sont les mutations brusques qui modifient la superstructure des institutions rectrices de la Société, quand ces dernières ne correspondent plus ni à son état économique, ni à sa psycliologie, ni à sa conscience morale, ni aux rapports juridiques dont ces changements font sentir la nécessité ; les Révolutions violentes sont les formes réflexes, instinctives et salutaires de l'évolution tant que cette dernière ne s'est pas transformée en Méthode politique consciente ; révolution est un mode spécial d'évolution, mais celle-ci, dans les sociétés humaines, peut et doit devenir méthodique ; pour cela il ne suffit pas de connaître la Méthode, il faut l'organiser ; les institutions politiques sont les organes de cette méthode de direction de la volonté collective; on ne peut économiser les Révolutions qu'en perfectionnant méthodiquement l'organisation de l'Etat et de la société.
La Politique diffère du droit et de la Morale d'abord en ce qu'elle est plus complexe et plus spéciale que ces derniers; ceux-ci l'englobent en réalité et doivent déterminer sa direction en réduisant de plus en plus la Raison d'Etat, c'est-à dire au fond la raison d'être de l'Etat, à sa fonction de régler la direction de la société en tant que globale et dès lors en partie différenle de toutes les directions particulières, économiques et antres ou locales, municipales, régionales. L'Etat, dans ces conditions, tend à se mettre au-dessus des morales particulières nées des divisions sociales en castes, classes, professions, etc., au-dessus des codes spéciaux, il impose un droit public commun représentant à chaque stade l'orientation d'ensemble de la structure et de l'activité collectives ; ce droit public est à la fois national et international, et ce dernier surtout nous montre, en sa qualité de dernier venu, comment la politique se relie directement au Droit comme nous le voyons dans les diverses législations internationales, même dans celle relative au travail ; ici également les formes politiques autoritaires dominèrent
pendant tout le temps où le droit fut édicté par le souverain, maintenant même le droit international tombe entre les mains des représentants politiques du peuple.
La Morale est plus précise que les moeurs où elle a sa source, le droit est plus précis que la morale, la politique exige à son tour des institutions et des règles plus précises encore, mais cependant son caractère essentiel est d'aiguiller la Société dans la direction du progrès malgré toutes les déviations et divergences particulières. Son action et sa fonction sont donc en réalité globales ; l'Etat est un régulateur suprême de ]a vie sociale, il réunit dans sa main tous les fils conducteurs particuliers du Droit de la Morale, de la psychologie collective, de l'art, de la vie génétique et de l'Economique et de toutes ces forces particulières, il dégage une force collective unique, un mouvement unique dont lui-môme n'est en réalité que l'expression, la fonction.
La Politique a donc pour fonction l'organisation du progrès social ou ce qui est la même chose le progrès de l'organisation sociale; cette fonction est constante, ordre et progrès sont les deux aspects inséparables, l'un statique, l'autre dynamique des sociétés. L'ordre fut primitivement conçu au sens littéral, comme un commandement émanant d'une force antérieure et supérieure à la société ; nous sommes arrivés à l'interpréter comme l'œuvre volontaire de la société elle-même en tant que cette dernière tend à se conformer d'une façon de plus en plus parfaite aux conditions naturelles de sa propre existence dans le temps et dans l'espace.
Par cela même nous renonçons à opposer l'Individu à l'Etat et à plus forte raison à la société. Ils sont fonction l'un de l'autre. L'existence de la collectivité comme telle est la mieux organisée et nulle part l'individu n'est plus libre que dans un Etat et une société dont l'organisation est à la fois très différenciée et très solidaire.
Par le double motif que les phénomènes et les institutions politiques sont à la fois d'un côté les plus superficiels et de l'autre les plus complexes, on s'explique que les premiers théoriciens sociaux ont été des théoriciens politiques. C'était déjà un point de vue d'ensemble puisque la politique est globale, mais avec cette différence que les phénomènes plus profonds n'étaient pas ou que i^eu observés et encore faut-il excepter tout d'abord de ceux-ci le droit et la morale, c'est-à-dire les
couches immédiatement sousjaccntes de la politique. Platot), Aristotc, les moralistes de rAntiquilc grecque, romaine, chinoise, en sont des exemples frappants ; ils arrivent même à reconnaître certains mpports de la politique avec l'organisation économique, mais la Politique ne devient une science que lorsqu'elle arrive à av^oir pour base l'ensemble de toutes les sciences sociales antécédentes et notamment l'Economique qui est leur base commune. Alors une Politique véritablement sociale et méthodique devient possible.
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