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VI. La loi de simultanéité et de coexistence

Elle est un aspect particulier de la loi de continuité. La simultanéité des formes de la structure sociale représente leur synchronisme dans le temps, leur coexistence, le même synchronisme dans l'espace. Déjà les naturalistes, comme Darwin, ont observé que plus la distribution géographique d'une espèce est étendue dans l'espace, plus aussi cette espèce persiste et dure dans le temps. Cette loi s'applique à l'espèce humaine et à la structure générale des sociétés. Les phénomènes vitaux sont surtout simultanés, les phénomènes psychiques surtout successifs ; les états de concience s'excluent en se succédant; en sociologie, l'ordre esta la fois simultané et successif et il y a à la fois coexistence et simultanéité de toute la série des phénomènes sociaux dans toute région incorporée dans une même société et dans le même moment. Ce caractère s'accentue à mesure que les sociétés se développent et deviennent plus complexes. Ainsi, dans notre économie sociale devenue mondiale et où il existe une division de plus en plus grande des travaux économiques, une même locomotive, par exemple, peut être commencée et achevée en même temps. Un autre caractère de la coexistence et de la simultanéité des phénomènes sociaux est que chacun de ces phénomènes s'étend à la fois et en même temps à toute la structure

sociale dans la mesure où celle-ci est étendue. Ainsi, autrefois, comme aujourd'hui encore, en Russie par exemple, la famine pouvait sévir dans une province alors qu'il y avait pléthore dans d'autres; maintenant, dans les sociétés les plus évoluées, les crises économiques s'étendent à tous les pays dont l'existence est devenue internationale. La simultanéité, par exemple, des crises banquièrcs en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, est un des phénomènes les plus remarquables du XfX^ siècle. Du reste les mêmes maux sociaux soulèvent aujourd'hui les mêmes problèmes dans le monde entier.

Le passage du patriarcat à la, royauté, de celle-ci à l'aristocratie et de cette dernière à la démocratie s'opère presque simultanément et avec les mêmes péripéties. L'abolition de la royauté dans toutes les cités grecques et italiennes s'accomplit à la fois en Grèce et en Italie; l'accès de la plèbe à la cité s'y généralise du Vit® au V® siècle. De même Ferrari, dans ses Révolutions de l'Italie, montre l'universalité du régime féodal et de la lutte de celui-ci contre la royauté dans presque tout l'Europe. Cette simultanéité est précisément une des lois de la structure ; les phénomènes identiques se réalisent simultanément et dans toutes les régions chez les sociétés dont la structure est la môme, ou qui font partie d'une même structure.

On peut donner comme autre exemple la simultanéité et la coexistence des formes représentatives du Tiers Etat : En Aragon et Castille, les députés des villes ont leur représentation en 1160, en Portugal en 1143, en France en 1227, en Allemagne à partir du XII P siècle et en Angleterre les députés bourgeois sont convoqués en 1260. Cette simultanéité et cette coexistence d'un même phénomène indiquent une structure sociale dont les conditions sont relativement identiques et déjà aussi une certaine communauté internationale. Dans tous ces pays se produit de même une réaction monarchique et il se produit une interruption du régime représentatif jusqu'au XIX** siècle sauf en partie en Angleterre. De même les armées permanentes à caractère professionnel, nées en France s'étendirent sur toute l'Europe, à raison des conditions de structure communes à l'Europe. L'imitation y joua certes un rôle, mais elle fut elle-même provoquée par l'identité relative des conditions sociales.

Il faut ajouter encore que, dans une même société ou dans diverses sociétés dont la structure est la même, la série entière de tous les phénomènes sociaux tend à se produire et à persister simultanément. A chaque moment et dans chaque région, toutes les classes de phénomènes sociaux coexistent ; il y a synchronisme de toute la phénomènalité collective et universalité de celle-ci dans les limites de la structure. Il en résulte cette conséquence importante qu'il suffit de l'étude d'une seule société particulière quelconque dans un moment donné pour arriver à dégager les lois les plus générales de l'ordre statique des sociétés, tandis que l'ordre dynamique et évolutif de la vie sociale ne peut être évidemment connu que par l'étude de la succession des diverses formes sociales dans le temps et dans l'espace.

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