VII. La loi d' universalité et d'homogénéité
Tous les phénomènes sociaux s'observent dans toute société, petite ou grande, simple ou complexe, particulière ou mondiale. 11 n'y a de différence que dans le degré d'organisation de ces phénomènes; ils peuvent être plus ou moins impliqués les uns dans les autres ou plus ou moins différenciés; dans tous les cas. toute société présente des phénomènes économiques, génésiques, esthétiques, psycho-collectifs, moraux, juridiques et politiques. Ces phénomènes sont universels. Il résulte également de toutes nos inductions que tous les facteurs de Ces phénomènes, facteurs que nous embrassons sous la dénomination de territoire et de population entrent dans la composition de toute société. Or, nous avons vu que les variations de ces facteurs sont limitées, dès lors les variations sociales le sont également. Par conséquent, abstraction faite de toutes leurs variations accessoires ou accidentelles, les phénomènes sociaux sont universellement homogènes et les sociétés considérées dans leur structur ; d'ensemble le sont également.
Ceci nous explique, par exemple, que malgré tous les éléments variables de leur structure, les sociétés communautaires primitives, les cités, les nations présentent partout au même stade la plus merveilleuse ressemblance alors même que leur formation et leur développement se sont effectués
d'une façon indépendante, en dehors de toute relation, par conséquent aussi sans imitation. La cité du moyen âge Européen se retrouve partout à d'autres é^ioques ; partout nous voyons des villes mineures subordonnées à la cité mère ; les magistratures, l'organisation du travail, les monuments mêmes malgré leurs styles différents, représentent les mêmes institutions, les mêmes idées. Quoi d'étonnant? Tous les animaux n'obéissent-ils pas aux mêmes lois biologiques? De même, en psychologie, tous les centres nerveux, comme centres et malgré leur diversité, n'ont-ils pas en commun des propriétés et des lois fondamentales? Tout cela est vrai également en sociologie. La commune villageoise, sous les noms les plus différents se rencontre dans les sociétés les plus distinctes, au même stade. Les divisions administrative^ en cent, hiindred, etc., se rencontrent de même chez les Chinois, les anciens Péruviens, les Allemands, les Saxons, les Gaulois, etc.
Ce n'est pas tout : en réalité les diverses catégories de phénomènes sociaux sont essentiellement homogènes, car elles se composent des mêmes facteurs et éléments. Nous savons déjà que tout phénomène social est à la fois anorganique, organique et psychique ; nous avons même pour cela rejeté en sociologie, la distinction entre phénomènes dits matériels et phénomènes dits idéologiques. Mais non seulement tout fait social est le produit de la combinaison de matériaux et de forces physiques, biologiques et psychiques, mais tout phénomène social présente à la fois tous les caractères de phénomène social intégral. Tout phénomène économique, par exemple, est en même temps génésique, esthétique, psychocollectif, moral, juridique et même politique puis qu'il implique, une tendance, une direction volontaires, conscientes ou non. Toutes les forces ou propriétés sociales peuvent en un mot se convertir les unes dans dans les autres et, en somme, la doctrine de la persistance ou de l'équivalence des forces applicable à la chaleur, à la lumière, à l'électricité, à la mécanique, à la biologie et à la psychologie s'applique aussi aux forces sociales.
Tous les phénomènes sociaux étant homogènes, les sociétés humaines sont elles-mêmes homogènes ; de même qu'il n'y a qu'une seule espèce humaine malgré ses caractères do i^lus
en plus spéciaux et originaux, de même il n'y a qu'une seule et même espèce de sociétés ; le plan de structure et les matériaux composants de tous les agrégates sociaux sont identiques et le restent au cours de leur développement.
Les exemples d'homogénéité des faits sociaux inexplicables par la prétendue loi de l'imitation fourmillent. En voici quelques uns.
P. Viollet signale que le retrait lignag-er pas plus que le retrait de voisinage n'est spécial aux races indo-germaniques ; ou le retrouve presque partout, notamment chez les Hongrois.
Dans toutes les coutumes et législations primitives ou avancées, une certaine durée de possession conduit à la propriété ; c'est la prescription ; seulement la durée nécessaire pour transformer la possession en propriété est plus courte chez les primitifs et chez les peuples jeunes.
Chez les anciens Romains, et chez les anciens Scandinaves, le créancier peut saisir le corps de son débiteur insolvable et lui couper un membre. La contrainte par corps se rencontre dans toutes les sociétés au même stade.
Nous trouvons la môme conception primitive d'un ordre universel immuable chez les Aryens de l'Inde sous le nom do Rita, chez les Perses sous celui de Asha, chez les Chinois sous celui de Tao ou Tien, chez les Egyptiens sous celui do Ma ou Maâta. Partout aussi chaque grande civilisation se considère comme le centre du Monde, comme nous la rappelle Elisée Reclus pour la Chine, l'Inde, l'Egj'pte, la Grèce.
Partout nous rctiouvons le culte des forces naturelles, des animaux, des esprits, des ancêtres. Ce qui diffère, par exemple, c'est l'animal adoré ; les bœufs et les vaches chez les Aryens primitifs, le cheval chez les Touraniens et les arabes, les ânes et les bœufs en Egypte, le renne chez les Lapons, les lamas en Amérique ; le tigre, le serpent, etc. ailleurs.
Lord en vieux saxon signifie « celui qui nourrit », comme pater en latin ; Fustel de Coulange observe qu'on trouve le régime féodal chez des populations qui n'ont rien de germanique et aussi chez des populations qui n'ont rien de romain. Il a existé également dans le midi de la France où dominait le sang gallo-romain, dans le Nord où les deu:: races étaient mélangées, en Bavière et en Saxe où la population était
purement germaine, de même que chez les Slaves et les Hongrois ; la féodalité s'est constituée en Irlande sans conquête, spontanément, sans nulle imitation, en dehors de toute influence ou romaine ou germanique ; on la rencontre môme hors d'Europe. « Le régime féodal s'est produit chez toutes les races ; il n'est ni romain, ni germain ; il appartient à la nature humaine ». (Les origines du système féodal).
Nous disons : cela résulte de ce que l'évolution est la même partout parce que le milieu territorial et l'espèce humaine sont partout les mômes en ce sens que leurs variations sont limitées et toujours accessoires.
Le patronat et la clientèle sont vivaces chez les Grecs, les Romains, les Germains et les Gaulois. Ceux-ci connaissent ces institutions avant les invasions des Germains et môme avant la conquête romaine. Orgetorix, très noble et très riche, a une familia de nombreux hommes et des clients et petits tenanciers endettés vis-à-vis de lui en grand nombre ; leur réunion forme une armée. En Irlande aussi, la féodalité est née de ce patronat dont la source est l'inégalité des richesses, les prêts de ou sur terres, les avances de bétail, etc.
Quelle imitation put-il y avoir entre l'Ancien Pérou et la Rome antique ? Aucune et cependant de part et d'autre l'extension de l'empire coïncide avec l'annexion et la centralisation des Divinités. Dans le grand temple du Soleil à Cuzco, les Incas avaient réuni les Dieux de toute les nations conquises. Rome fit de même dans son Panthéon.
Au moyen âge, toutes les corporations dans les pays les plus divers ne présentent-elles pas une remarquable identité de structure?
Concluons : les phénomènes sociaux sont universellement homogènes parce que les conditions fondamentales du territoire et de la population le sont également et que dès lors les variations sociales sont limitées ; l'homogénéité persiste dès lors au cours de tout le développement historique. H. Spencer a reconnu cette homogénéité en tant que caractéristique des sociétés simples et primitives. Nous estimons qu'elle persiste malgré toutes les différenciations sociales consécutives. Partout et toujours les mêmes conditions de composition et de structure entraînent les mômes conditions de développement ; seulement les sociétés particulières n'atteignent pas
toutes ni simultanément les mêmes stades ; certaines déclinent et périssent, d'autres sont lardigrades relativement à celles qui les devancent. Dans tous les cas, aucune n'est immobile.