VIII. La loi de subordination et d'équivalence
Toute structure s'élève dans un ordre de complexité et de spécialité croissantes ; ses assises les plus simples sont les plus stables, les plus fondamentales. A mesure que la complexité augmente, la stabilité décroît. Les actes les plus simples sont les plus stables par ce qu'ils reposent sur des conditions anatomiques congénitales ; ils sont incorporés dans l'organisme, en ce sens innés et susceptibles de se transmettre virtuellement avec lui par l'hérédité ; les actes les plus simples sont aussi les plus stables, les plus réguliers pour des raisons physiologiques ; ils sont les plus répétés dans l'individu et dans l'espèce.
La conception d'un ordre social en conformité avec la structure tout au moins apparente notamment de l'homme, suivant une hiérarchie plus ou moins rigide, fut une conception très naturelle; seulement, en matière sociale, tout au moins, il ne faut jamais perdre de vue que l'évaluation des fonctions sociales et des organes de ces fonctions n'est pas exclusivement objective ; c'est la société elle-même qui partout et toujours règle l'ordre de sa structure non pas, il est vrai arbitrairement, mais en correspondance avec sa propre structure historique. Dans tous les cas le i^rocédé consistant à subordonner les divers éléments sociaux les uns aux autres suivant leur importance peut être considéré comme un procédé constant. Ce qui change, c'est l'appréciation elle-même, et cette appréciation se modifie à raison des variations qui s'opèrent nécessairement dans la structure de toute société et dès lors aussi dans la mentalité collective qui en est inséparable.
Dans toutes les formes organiques connues, le développement paraît d'origine primitivement centrale ; toutes les formes organiques partent d'un arrangement symétrique de parties autour d'un centre. Le développement autour de plusieurs centres non subordonnés doit être considéré comme
plus compliqué et postérieur ; le développement autour de plusieurs centres subordonnés les uns par rapport aux autres caractérise un développement supérieur et plus récent. On peut dire qu'en biologie la subordination croît parallèlement à l'échelle des organismes. Le développement supérieur est celui autour d'un axe unique ou de plusieurs axes. La classification liiérarcliique des êtres organisés nous montre en général, au degré le plus bas, des êtres constitués d'une seule cellule ou de quelques cellules identiques juxtaposées. Cei^endant il est à observer que dans les organisme ijluricellulaires il existe déjà tout au moins une certaine différenciation résultant de ce que certaines cellules sont internes et d'autres externes ; cela constitue déjà un arrangement ; toutefois on n'y voit pas encore un lien de subordination hiérarchique la plupart du temps les cellules pouvant d'internes devenir externes et vice-versa.
Il en est tout autrement chez les organismes supérieurs et notamment dans l'espèce humaine. Chez cette dernière les fonctions et les organes sont fortement différenciés, la coordination de ces fonctions et organes repose sur tout un S3'Stème nerveux réprésenté par des cellules et des fibres et j)ar des centres de pins en plus élevés qui, à des degrés divers, recueillent et transmettent toutes les excitations du dehors et règlent nos mouvements eu rapport avec celles-ci. Dans ces centres les uns sont des transmetteurs et des régulateurs supérieurs, les autres inférieurs. Les uns président à notre activité automatique, les autres à notre activité réflexe, les plus élevés à notre activité consciente et même scientifique. Il y a une hiérarchie évidente à ce point de vue ; mais déjà cependant nous ne pouvons pas concevoir cet ordre de subordination comme représentant une hiérarchie absolue. Les centres considérés comme les moins élevés sont en réalité les plus indispensables à notre existence ; l'existence même de ceux que nous considérons comme les plus élevés dépend de l'existence des moins élevés et de leur fonctionnement normal ; en réalité, les centres les plus élevés sont, dans tous les organismes, plus ou moins dépendants des moins élevés. Seulement ces derniers et surtout l'ensemble de l'organisme ont avantage, quand l'organisme et sa vie sont compliqués, à ce que la correspondance de l'organisme avec le milieu soit
réglée de la façon la plus intelligente possible dans l'intérêt de chacune des parties de l'organisme et de l'ensemble de celuici. En somme, en biologie on observe un ordre hiérarchique des fonctions et des organes ; les plus simples et les plus généraux sont les plus indispensables, les plus complexes et les" plus spéciaux sont les élevés, les plus caractéristiques de la supériorité entre organismes.
En biologie môme, par conséquent, l'ordre hiérarchique de subordination ne présente pas le caractère absolu qu'on lui a attribué et que la plupart des sociologues, à la suite de Saint-Simon et d'A. Comte, ont essayé d'étendre à la sociologie. Cette conception hiérarchique de l'ordre social fut cependant une conception naturelle en ce sens qu'elle correspondit à une structure réellement hiérarchique bien que transitoire des sociétés et en outre en ce que, bien que ce fût une conception relativement grossière de l'ordre social, c'était cependant un pas décisif vers la reconnaissance de celui-ci. Néanmoins, cet ordre hiérarchique absolu n'est pas admissible surtout en matière sociale. Philosophiquement, il n'est pas possible d'établir une échelle hiérarchique des forces de la nature, et de dire que les forces physiques sont subordonnées aux forces organiques et psychiques et ces dei-nières aux forces sociales ; c'est ce que cependant il faudrait admettre si on établit une échelle des valeurs d'après le degré de complexité et de spécialité des forces en accordant la prééminence aux plus élevées sous ces deux rapports. Ce serait contraire au principe de l'unité des forces, de leur persistance, de leur continuité prouvé par leur transformabilité. De ce principe résulte la loi de l'équivalence des forces dont l'application doit s'étendre à la sociologie et dont la preuve directe résulte pour cette dernière de la tendance reconnue par nous de tous les systèmes, appareils et organes sociaux à se dépouiller progressivement de leurs formes hiérarchiques et autoritaires. Ces formes elles-mêmes nous devons maintenant les considérer comme ayant été historiquement des formes nécessaires du développement social dans les conditions où celui-ci s'est effectué, par conséquent comme des formes qui, malgré toutes leurs apparences contraires, ont fonctionné non pas au dessus et contre la société, mais au contraire à son service.
Quand, dans la première partie de cet ouvrage, nous avons classé les phénomènes sociaux d'après leur ordre logique et naturel de complexité et de spécialité croissantes, cette classification était exacte au point de vue de l'analyse des phénomènes sociaux ; au point de vue des organes, des appareils et des systèmes sociaux considérés en eux-mêmes elle l'était également. Elle ne l'est plus quand nous considérons la structure d'ensemble des sociétés où maintenant tous ces éléments, organes, etc., sont agencés et fimctionnent chacun pour tous et tous pour chacun. Alors la loi d'équivalence, loi tout-à-fait relative, prend la place de celle qui fut l'expression primitive de la conception de l'ordre social ; elle se dépouille de sa vieille forme pour se montrer telle qu'elle tendit toujours à être dans la réalité : la loi d'équivalence de toutes les forces sociales, corrollaire elle-même de celle de l'unité de toutes les forces naturelles.
Ainsi, d'un côté les phénomènes sociaux les plus spéciaux et les plus élevés tels que la Politique, le Droit, la Morale, la Science, l'Art, la famille sont subordonnés aux plus simples et aux plus généraux de tous, c'est-à-dire aux phénomènes économiques, mais de l'autre, les plus généraux sont sous le contrôle des plus spéciaux ; ceux-ci interviennent pour régulariser et diriger les premiers et, par la môme, tous concourent à la structure les uns des autres.
Il en résulte que les phénomènes, organes, appareils et systèmes sociaux sont coordonnés dans une structure d'ensemble, qu'il y a entre eux subordination réciproque que l'ordre social n'est pas en réalité hiérarchique, que cette hiérarchie, considérée dans la structure totale, est relative et se manifeste, de plus en plus, dans les sociétés progressives, par son caractère réel d'équivalence de toutes les parties quelconques de la structure sociale. Dès lors il n'est même plus exact de dire que les parties sont subordonnées au tout pas plus qu'il ne l'est de prétendre avec Spencer que le tout est subordonné aux unités composantes. Il y a subordination mutuelle, dès lors équivalence. Ce terme lui-même n'a qu'une signification relative, il n'implique pas davantage une égalité absolue mais un équilibre mobile comme celui de l'ordre social.
En général, les théories de l'ordre social ont été jusqu'ici
basées sur une conception hiérarchique des sociétés ; ce fut celle de Saint-Simon et d'A. Comte ; Proudhon eut au contraire la claire vision de la loi d'équivalence ; malheureusement son mutualisme revêtit un caractère trop individualiste et anarchiste. Son contractualisme, à la différence de l'interprétation que nous y avons nous-mêmes attachée, devient lui-même absolu, la forme unique de la structure sociale.
La conception sociologique d'A. Comte fut systématiquement hiérarchique. D'après lui, la société est formée de familles et non d'individus ; or la structure familiale est hiérarchique. La loi de différenciation organique des fonctions et celle de leur coordination qui déjà se reconnaissent en biologie, s'accentuent en sociologie et font de l'organisme social une structure supérieure à celle de tous les autres organismes. Les sociétés manifestent une solidarité par conséquent croissante. Rien de plus juste ; mais [)récisément la conclusion n'aurait-elle pas dû se présenter immédiatement que dès lors et en vertu de cette solidarité supérieure même, l'ordre hiérarchique tend à faire place de plus en plus à l'ordre d'équivalence ? Comte signalait lui-même que, dans la société, la coopération l'emporte sur le sj^mpathic de la famille. Le gouvernement est, d'après lui, l'organe régulateur de la coordination sociale ; il ne crée pas le progrès mais règle les progrès spéciaux non seulement matériels, moraux et intellectuels. Il y a dès lors nécessairement deux gouvernements ; le temporel et le spirituel ; le premier est subordonné au second. Quelle est d'après lui la formule de la loi générale de subordination ? La voici : les diverses fonctions sociales se placent naturellement sous la direction continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur. Mais alors comment se fait-il que la fonction politique qui est la plus spéciale de toutes soit le fonction dominante et, dans cette fonction même, le pouvoir spirituel ? Rappelons en outre le vice fondamental de ce dualisme sociologique aussi métaphysique que la distinction entre le corps et l'âme, avec la distinction empruntée au Catholisme qui lui même la tenait de l'animisme primitif, de la subordination du corps à son double.
Dans son Traité de Sociologie I p. 198 Comte subordonne de même le pouvoir local et les assemblées représentatives
au pouvoir central ; celui-ci est du reste réduit par lui à sa destinât iou pratique temporelle, le pouvoir spirituel étant réservé aux philosophes. Il faut lire entièrement cette page qui est la légitimation du coup d'Etat et de l'Empire. Cependant Comte veut que le pouvoir temporel suprême et les plus hautes fonctions temporelles appartiennent au moins provisoirement aux prolétaires sauf à être restituées plus tard aux chefs industriels qui en sont les titulaires naturels. Le peuple a des pensées plus générales et, plus généreuses ; l'idéal de Comte ce sont « des philosophes purs de toute ambition temporelle », et « des dictateurs étrangers à toute tyrannie spirituelle ». Et cependant lui-même admet que « toutes les supériorités quelconques sont moralement destinées au service continu des infériorités » et aussi que « le genou de l'homme ne fléchira plus que devant la femme » très belle formule où il indiquait le subordination de l'intelligence aux sentiments affectifs. Comte appliqua logiquement sa conception hiérarchique de l'ordre social à toute la structure des sociétés et à toutes les parties de cette structure. Cette conception s'explique historiquement ; elle se rattachait à l'ensemble des doctrines encore régnantes et aussi à l'ordre réel des sociétés existantes. Ce qu'il n'a pas vu c'est que cet ordre est progressif, qu'il tend à la solidarité et par conséquent à l'équivalence de tous les organes et de toutes les fonctions ; que la forme hiérarchique ne fut elle-même qu'une approximation grossière, en théorie et en pratique, de l'équivalence au fond constante et nécessaire de tous les éléments constitutifs des sociétés dans un équilibre permanent bien qu'instable. Tout est mouvement et tout est dans la tendance, c'est-à-dire encore dans le mouvement.
Plus ou moins homogènes à l'origine, les sociétés se différencient de plus en plus dans la mesure où elles se dévelop- 13ent et progressent ; cette différenciation croissante entraîne une solidarité croissante do toutes leurs parties, d'où une équivalence croissante qui n'est au fond que la forme plus élevée et plus complexe de l'équivalence primitive représentée par l'indifférenciation des fonctions et des organes sociaux. La loi d'équivalence reste constante malgré ses formes variables de réalisation dans l'histoire.