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LES TYPES SOCIAUX

Il faut entendre i)ar type social, une société caractérisée par certaines particularités de structure qui permettent de ramener à son modèle une série d'autres sociétés présentant des caractères analogues et de les distinguer d'autres sociétés reliées au contraire à des types différents par des conditions de structure différentes.

Naturellement toutes les sociétés étant relativement homogènes, les types sociaux ne peuvent être que relativement hétérogènes ; la reconnaissance de t^'pes sociaux divers ne peut altérer la loi fondamentale d'homogénéité de leur structure.

D'après nous, les types sociaux divers sont caractérisés de la façon la plus générale par les conditions de leur structure économique et, dans celle-ci môme, par les conditions les les plus simples et les plus générales de toutes, celles relatives à la circulation économique. La loi de circulation économique se rattache elle-même à la loi biologique de restitution des forces et à celle du repos ; ces deux dernières lois notent de la façon la plus simple le rythme de la vie en ce qui concerne les individus. A la base de la circulation économique proprement dite, il y a une statique alimentaire purement biolologique et de même cette dernière repose sur une loi générale de restitution à la nature des forces qui lui ont été empruntées par l'homme. Cette statique elle-même, comme on s'en aperçoit, est essentiellement basée sur la circulation. On pourrait très bien sans doute classer les civilisations et les sociétés suivant les conditions plus ou moins parfaites d'après lesquelles elles ont réalisé dans leur organisation l'application de ces lois les plus générales de l'existence sociale. Mais nous avons voulu simplement indiquer ici que l'ordre social repose tout entier sur l'ordre économique et celui-ci sur la circulation économique laquelle a ses fondements présociaux dans la circulation biologique et physique en général.

On peut certainement établir des types sociaux d'après leurs caractères supérieurs et plus complexes et on n'a pas

manqué de le faire, mais ces classifications sont à la fois très arbitraires, très compliquées et très superficielles, A. Comte et H. Spencer ont notamment distingué le type militaire et le type industriel en considérant ce dernier comme naturellement pacifique. Malheureusement les sociétés industrielles no sont pas pacifiques et toute société même militaire est en partie industrielle. L'observation ne reste qu'en partie vraie en ce sens que tonte activité sociale économique réduira dans tous les cas, d'une façon relative, l'activité sociale disponible pour la guerre, mais cela n'empeclie pas par exemple, comme nous le voyons partout, les dépenses militaires et les conflits militaires de se développer au point de vue absolu.

De môme la distinction empruntée à la loi des trois états d'A. Comte, en type théologique, type métaphysique, type positif est tout-à-fait trop spéciale pour caractériser, si ce n'est superficiellement, des types sociaux correspondants à des stades sociaux.

La structure économique est fondamentale, c'est à elle qu'il faut ramener autant que possible les traits caractéristiques des diverses civilisations. C'est surtout la circulation économique (distribution et répartition des utilités) qui détermine les formes et l'évolution de toutes les autres fonctions sociales. Celles-ci sont entraînées dans le courant général de la circulation et en reçoivent leur structure.

Cette considération offre en outre cet avantage de pouvoir ramener les diverses sociétés à un nombre très réduit de types essentiels. Le nombre des formes de propriété et de distribution qui se sont réalisées historiquement est en effet excessivement peu nombreux en comparaison de la variété beaucoup plus considérable des formes sociales que l'on observe dans les phénomènes plus spéciaux et plus complexes et surtout dans les phénomènes politiques.

Nous pouvons multiplier énormément les types sociaux ou les réduire à un petit nombre suivant que nous spécialisons nos études ou que nous les généralisons pour en extraire une philosophie comme nous essayons de la faire ici. Les tj'pes sociaux sont dans le premier cas plus nombreux peut-être que les types individuels ; ils sont, du reste, dans tous les cas, jnoins rigoureusement définis et limités que ces derniers,

Dans les branches particulières de la science sociale, l'observation de la multiplicité des tj'pes est du plus haut intérêt. Von Ihering, par exemple, caractérise le type militaire de Rome en disant que l'ordre politique y est l'ordre de bataille.

Ce sont les observations historiques des spécialistes qui éclairent le mieux la nature des types sociaux. Ainsi, on a observé la correspondance exacte existant dans la Rome aristocratique entre la propriété du sol, l'autorité du chef de famille, le cérémonial religieux, le droit civil et le droit politique; môme ces deux derniers sont confondus dans le droit public lequel est militaire. C'est cette corrélation en somme qui constitue le type romain au stade aristocratique. Le sociologue intervient seulement pour ajoutera cette observation que le trait fondamental de ce type, ce n'est ni la forme politique, ni celle du droit, de la religion ou de la famille, mais la forme de la distribution du sol, de la propriété.

De la loi d'homogénéité primitive il semble résulter qu'il y eut un type unique et commun originaire; la différenciation même entre le type mâle et le type féminin semble provenir d'un type moins différencié antérieur. Waitz et Spencer en donnent des exemples empruntés à des tribus sauvages de l'Amérique du Sud et le D"" Lebon admet également une différenciation de ce genre en ce qui concerne le volume du crâne d'après les sexes.

Ce qui est important ici, c'est que la possibilité incontesble de classer les sociétés en types malgré leur homogénéité essentielle, prouve qu'il y a une statique sociale; jamais en effet ni une espèce, ni un type ne peuvent être anormaux ; chaque type social a donc une statique particulière en même temps qu'une structure ou statique commune avec tous les autres grouj)es. C'est cette dernière qui forme la statique générale et abstraite.

Si l'on ajoute maintenant à cela que les stades sociaux représentent au point de vue dynamique, c'est-à-dire de l'ordre de succession dans le temps, ce que les types représentent au point de vue statique, c'est-à-dire de l'existence dans l'espace et à un moment donné, il faut en conclure également qu'il y a de même un ordre dynamique étroitement uni à l'ordre statique et que l'un et l'autre sont en réalité inséparables, coexistants. La dynamique suppose, il est vrai, un

état préexistant qu'elle tend à modifier, et on en a conclu à l'antériorité de la statique, mais cet état d'équilibre suppose de son côté une interaction de forces qui lui a donné naissance.

Les types sociaux ne constituent pas des espèces diverses de sociétés; nous avons vu que non seulement les hommes forment une espèce unique, mais qu'il n'y a qu'une seule espèce de sociétés. Les divers types sociaux sont le produit de formes homogènes influencées par des variations naturelles. Chaque type social supérieur a passé par les formes inférieures.

Par là, on voit très bien que les divers types sociaux résultent d'une façon générale, d'une concordance approximativement parfaite et organique, dans un temps donné, des diverses fonctions sociales, concordance d'où résulte l'état d'équilibre de la société dans ces moments. C'est ainsi que Rome et Carthage peuvent, à la même époque, être considérés comme deux types sociaux différents. Une société mercantile comme Carthage j)ouvait baser sa force militaire sur les mercenaires, tandis que Rome, puissance foncière, ne le pouvait pas ; toutes les institutions de l'une et de l'autre convergeaient dans le même sens chez chacune d'elles à l'intérieur, mais divergeaient l'une par rapport à l'autre ; de là deux types sociaux distincts à la fois et surtout au point de vue économique et également à celui des institutions politiques; même ces dernières pourraient servir à déterminer les types si elles n'étaient pas les moins stables, les plus compliquées et les plus superficielles; néanmoins les formes politiques laissent entrevoir assez facilement les formes économiques qui sont les plus profondes et vraiment déterminantes du type. Ce sont ces dernières qu'il faut surtout considérer pour la fixation des types; les formes génétiques, esthétiques, psychocollectives, morales, juridiques et politiques, surtout ces dernières, sont beaucoup trop complexes pour servir de base à une classification des types, seulement elles complètent d'une façon éminemment heureuse le dessin général résultant de la description économique en montrant la concordance des traits de plus en plus spéciaux avec les lignes principales.

C'est donc de la concordance des traits que dérive la notion de type. Il en est ainsi au point de vue anthropologique; par

exemple les yeux bleus s'accompagnent habituellement de cheveux blonds ; un crâne allongé et rétréci correspond également à un crâne plus élevé, tandis qu'un crâne arrondi diminue en hauteur. La notion de type est, comme on le voit, en rapport avec la loi de corrélation, mais elle exprime d'une façon encore plus spéciale cette dernière en ce qu'elle constate la convergence de toutes les parties corrélatives, dans un j)roduit d'ensemble conforme. Toutefois, dans cette convergence, c'est la forme économique qui détermine de la façon la plus générale la forme de toutes les autres parties et celle de l'ensemble.

Prenons comme exemple le tyj)e féodal. Trois traits, d'après Fustel de Coulanges, le caractérisent : 1° la possession du sol; il n'y a pas de véritable propriété; seule la jouissance est parfois presqu'assurée, et môme héréditaire; jamais il n'y a pleine propriété; toujours certains attributs en sont détachés tels que le droit de vendre, le droit de léguer. La jouissance est toujours conditionnelle, c'est-à-dire soumise soit à des redevances, soit à des services dont la négligence entraîne la dépossession ; 2° le sol est découpé en grands domaines ou seigneuries; sur chacun d'eux règne un seigneur; tous les hommes du domaine lui obéissent, il est leur juge. L'impôt n'est payé et le service n'est dû qu'au seigneur; chaque domaine est un Etat ; 3° les seigneurs ne dépendent pas tous ni également du roi, mais les uns des autres ; chacun a reçu sa seigneurie d'un autre, fait qu'il est obligé à'avoiier à chaque génération nouvelle; pour ce motif chacun est assujetti à un autre. De là toute une hiérarchie de vassaux et de suzerains qui remonte jusqu'au roi; il y a un lien général et hiérarchique représenté par le fief et l'hommage; ce lien c'est le contrat féodal, contrat impliquant d'après l'étymologie du mot un lien et une contrainte.

Ces traits de nature essentiellement économique caractérisent le régime du type féodal partout où, dans des conditions historiques analogues, il s'est établi et sans distinction entre races ou régions. C'est par exemple à tort que Glasson considère ce régime comme propre exclusivement aux nations qui ont subi l'influence des institutions germaniques tandis qu'il serait resté inconnu dans l'Europe Orientale et en particulier chez les Slaves. Non seulement la féodalité a existé en

Russie, en Bulgarie, en Moldavie et en Valacliie, mais chez les Turcs; de même en Chine, au Japon, dans l'ancien Mexique avant l'arrrv^ée des Espagnols, et aussi dans l'Egypte antique. Incontestablement ces dernières civilisations n'ont pas subi l'influence des institutions germaniques.

H. Sumner Maine, a aussi observé très justement qu'une monarchie féodale est exactement le modèle agrandi d'une seigneurie féodale. Rien ne montre mieux la conformité de toutes les parties d'une structure sociale à la structure d'ensemble ; c'est cette conformité qui fait le type.

Nous pourrions faire les mômes observations au sujet de la monarchie absolue chez les barbares et au sujet du type monarchique également absolu qui succéda à peu près partout, dans des conditions analogues, au régime féodal. Ces deux types de monarchie sont très différents à la fois politiquement et surtout économiquement. On ne peut les confondre qu'en les observant superficiellement et en tant qu'ils se ressemblent par l'existence d'un roi absolu ; mais même ce dernier caractère est au fond très différent vu que les bases économiques de l'un et l'autre types sont très divergentes.

Dans Sociologie économique, j'ai essayé de dresser une classification des divers stades sociaux en prenant pour base la structure économique des sociétés et dans cette structure même, sa partie la plus simple et la plus générale, son organisation circulatoire. J'ai expliqué pourquoi la classification des stades sociaux ne pouvait être basée ni sur le développement de la population, ni même sur la production et la technique de la production ; la base la plus générale d'une classification des types et des stades sociaux ne peut-être demandée qu'à la fonction la plus simple et la plus générale de l'Economie, c'est-à-dire à sa fonction circulatoire dont la consommation et la j^roduction ne sont que des formes et des moments spéciaux. Après avoir critiqué le point de vue idéologique de Comte et aussi celui encore beaucoup plus superficiel de H. Spencer, qui distingue les types sociaux d'un côté soit d'après leur caractère nomade ou sédentaire, soit d'après leur plus ou moins de stabilité, soit enfin d'après leur degré de simplicité et de complexité sans même qu'il puisse arriver à nous donner une définition convenable de ce qu'il appelle une société simple, j'ai montré

que les meilleures classifications des types et des stades sociaux, celles qui ont été proposées par Kovalevsky, G. Schmoller, Hildebrand et Bûcher aboutissent toutes à une classification basée soit sur l'étendue de la circulation économique, soit sur son plus ou moins de simplicité et de complexité.

Kovalevsky propose la classification suivante :

a) Economie de la horde, de la tribu ;

b) Economie du village ;

c) Economie du manoir et de la cité ;

d) Economie nationale ;

e) Economie mondiale.

C'est déjà évidemment une classification basée sur ï'étenr due et le degré de complexité de la circulation. Il en est ainsi d'autant plus qu'il s'élève à une généralisation plus haute et ramène toutes les formes typiques ci-dessus à deux formes nettement distinctes : le stade de consommation immédiate et celui de la consommation médiate ou de l'échange. Il y a cette différence entre sa classification détaillée et sa classification plus abstraite et généralisée, que la première est surtout basée sur retendue de la circulation, la seconde surtout sur le processus plus ou moins compliqué, sur le temps de la circulation.

Il en est de même do la classification des stades sociaux de Biicher en :

i° Economie du foyer ou consommation par le groupe de ses propres produits sans échange ;

2" Economie de la cité avec échange, mais limité à une clientèle plus ou moins restreinte et stable, consommant ses acquisitions sans les céder à des tiers ;

3° Economie nationale ou de production de valeurs d'échange et circulation de ces valeurs par une série de ménages avant d'être consommées.

Evidemment, cette classification est basée sur l'étendue et la complexité de la circulation.

La même observation s'applique à la classification de Schmoller en : Economie familiale, économie urbaine et villageoise, économie dos corporations territoriales (Etat et commune) ; économie nationale et internationale.

Prenant pour base la structure économique des sociétés et.

dans cette structure celle qui accomplit la fonction îa pluâ générale et la plus simple et en tenant compte, comme je l'ai dit, que les types sociaux sont déterminés avant tout par leur structure fondamentale relative à la circulation de la même manière qu'au point de vue évolutif les stades sociaux sont déterminés par le développement de la fonction circulatoire, j'ai proposé la classification suivante des stades sociaux, classification que dès lors on peut appliquer à celle des types laquelle représente l'aspect statique dont la première est l'aspect dynamique.

Le point de départ de la classification des types et des stades est que les facteurs constitutifs de tous les phénomènes sociaux et spécialement des phénomènes économiques sont le territoire (au sens large) et la population. Tout phénomène social, donc tout d'abord le phénomène économique, résulte de la combinaison de ces deux facteurs. Le phénomène économique étant pris comme base vu qu'il est le résultat le plus général d'une telle combinaison, quelle est la forme logiquement et historiquement le plus simple de son apparition ? C'est, et sur ce point tous les théoriciens et observateurs sont unanimes depuis Condorcet et Fourier jusqu'aux sociologues et économistes de nos jours, la forme dite de l'Economie naturelle, c'est-à-dire où certaines sociétés vivent uniquement des utilités naturelles, des produits de la chasse, de la pêche, de la cueillette, de l'extraction des racines. En quoi consiste à ce moment tout le système économique ? Il consiste en un simple déplacement des utilités et des hommes ; il se réduit tout entier à un simple njouvement, à un simple fait de transport et de circulation dans lequel la consommation et la production sont encore impliquées et confondues.

Cette économie naturelle imprime aux sociétés les plus primitives leurs formes caractéristiques, partout les mêmes dans les mêmes conditions. Au plus bas degré, l'organisation est tout-à-fait incohérente ; il n'y a de direction collective que celle résultant des conditions les plus simples des milieux combinées avec celle des besoins individuels. « Les naturels de la Basse Californie, d'après Bancroft, ressemblent à des troupeaux des cochons sauvages qui courent ça et là à leur gré, réunis un jour et dispersés le lendemain, jusqu'à ce

qu'un accident les rassemble de nouveau. » S'ils courent (^& et là, c'est en quête de produits naturels aussi rares que disséminés.

Chez les populations qui représentent le type chasseur, les chasseurs sont à la fois les guerriers et les propriétaires en commun du territoire de chasse. Cette jouissance commune du sol ne comporte naturellement pas de grandes différences si ce n'est physiologiques ; généralement il n'y a ni castes ni classes, les inégalités sont surtout intercollectives, de tribu à tribu ; les castes supposent soit des fusions de tribus par annexion violente auquel cas le vainqueur peut constituer la caste supérieure, soit une subordination économique et relativement pacifique d'une partie du groupe vis-à-vis de l'autre, entraînant la même conséquence. H. Spencer s'est trompé en soutenant qu'une société simple ne pouvait devenir une société composée qu'en absorbant une autre société ; ce développement peut se faire spontanément à l'intérieur d'une société par exemple sous l'influence de l'accroissement de sa population même en dehors de toute extension territoriale ; la thèse de Spencer est en outre dangereuse en ce qu'elle semble supposer la nécessité absolue de la conquête dès l'origine et dès lors en partie sa légitimité.

D'après tout ce qui précède, en prenant pour bases les

phénomènes et les formes circulatoires économiques des

• sociétés, phénomènes et formes considérés comme les plus

simples et les plus généraux, les types et de même les stades

sociaux peuvent être classés, de la façon suivante :

Point de départ : une combinaison relativement d'abord incohérente et vague des facteurs constitutifs de toute société : territoire et population.

Phénomène le plus simple résultant de la combinaison de ces deux facteurs : un mouvement, le transport des utilités et des hommes, caractéristique des types et des stades sociaux dits de l'Economie naturelle. Tous les types et stades sociaux consécutifs représentent des formes différenciées par évolution de ce type et de ce stade originaires. Tous les types sociaux successifs se distinguent par les variations de structure de cette forme circulatoire primitive qui consiste dans un simple transport ou mouvement des utilités naturelles vers leurs consommateurs naturels ou plutôt de ceux,ci vers celles-là.

Les types sociaux plus compliqués ne représentent que des complications de ce fait originaire, une circulation plus compliquée où la consommation et la production arrivent à se différencier de la circulation par la formation d'organes propres mais sans jamais arriver en réalité à dénaturer leur caractère et leur origine circulatoire primitifs. Dans les civilisations les plus évoluées, la consommation et la production, malgré leurs différenciations croissantes, ne cessent pas de représenter un simple moment du processus plus général de la circulation ; toute la vie et la structure économiques sont un cercle dont la consommation et la production sont des points successifs sans qu'il soit possible de déterminer le point de départ ; celui-ci est en dernière analyse dans le mouvement circulatoire même, dans le cercle.

Les types sociaux successifs, en tant que déterminés par la circulation économique, se sont formés et développés parallèlement à l'évolution des divers organes de cette circulation. Il est ainsi possible de ramener les divers types à l'un des organes quelconques de cette dernière.

On peut les ramener d'abord à l'évolution des voies de transport elles-mêmes. Celles-ci sont terrestres ou liquides. En ce qui concerne les premières, les sociétés empruntent d'abord les voies naturelles, puis se forment les sentiers, 4es routes de terre, les routes empierrées, plus tard encore s'introduit l'usage des rails en bois, en fer, en acier. En ce • qui concerne les voies liquides, les sociétés utilisent d'abord lés ruisseaux, les rivières, les lacs, les fleuves, puis les mers intérieures, finalement les océans. Léon Metclinikoff applique ce point de vue dans son beau livre sur les civilisationset les grandes fleuves. Nous voyons aujourd'hui se développer un nouveau stade représenté par les voies aériennes.

On peut, toujours au point de vue circulatoire, considérer spécialement le véhicule. Sur terre l'homme est tout d'abord lui-même ce véhicule ; la forme primitive est le colportage, à celui-ci succèdent le glissement de l'utilité sur le sol, puis sur un support, par roulement quand apparaissent la roue et l'essieu, par voitures suspendues, par trains de voitures, etc. Sur eau, les sociétés primitives se servent tout d'abord de troncs d'arbres, de radeaux, puis de troncs creusés et de canots ; à ceux-ci succèdent, dans les sociétés plus avancées.

les barques, les bateaux, les navires, etc. et comme véhicule aérien les ballons, les ballons dirigeables, les aéroplanes.

La classification des types peut également se baser sur la nature même de la force motrice utilisée aux divers stades : l'homme aussi tout d'abord comme pour le véhicule, puis les bœufs et les chevaux, la vapeur, l'électricité, ou bien pour l'eau ; le courant, la perche, la rame, le gouvernail, le vent, la voile et également la vapeur et l'électricité.

On peut considérer spécialement les utilités transportées : les produits naturels, les marchandises, les échantillons de marchandises et cette forme encore plus récente où la transmission se fait des offres et des demandes, indépendamment des marchandises et des échantillons par les postes, les télégraphes, le téléphone.

Il est possible de classer les types sociaux en prenant pour base le mode lui-même do distribution des utilités. On observera ainsi que la donation et le vol ont été les formes primitives des échanges et que ceux-ci, furent d'abord intercollectifs avant de devenir intracollectifs et de s'individualiser sauf à revenir maintenant en partie à des formes collectives. On distinguera des types sociaux où l'échange même était inexistant, où la distribution des utilités se faisait soit autoritairement, soit de commun accord comme dans certaines sociétés communistes égalitaires et dans d'autres profondément inégalitaires et hiérarchisées telles que l'Empire des Incas. Un type bien distinct est, en sens inverse, celui des sociétés qui pratiquent l'échange et où apparaît le commerce proprement dit dabord entre collectivités ou tribus différentes, puisa l'intérieur du groupe où il se spécialise et se différencie de plus en plus eu grand, moyen et petit commerce. Du grand commerce surtout international naît le commerce de banque, les banques se différencient successivement en a) banques de dépôt ; b) banques de virement ; c) banques d'escompte ; d) banques d'émission ; e) banques de crédit : commercial, industriel, foncier, agricole, ou au travail. Finalement apparaissent les types sociaux caractérisés, au même j)oint de vue, par les banques d'échange, de compensation, les Clearing houses et déjà se manifeste le besoin et le désir de constituer une Banque internationale qui serait au type prochain de notre sj stème

international et mondial ce que sont les Banques Nationales dans le système d'Economie correspondant.

La détermination des types sociaux, toujours au point de vue de la circulation, pourrait aussi se faire par rapport à l'instrument ou à la technique de la distribution : on peut observer alors une période antérieure à l'échange où la distribution se règle par la coutume ou autoritairement. Dans la période de l'échange, celui-ci s'opère d'abord en nature, sous forme de troc, puis au moyen d'une marchandise qui sert d'intermédiaire et d'étalon ; une lutte et une sélection se font entre ces diverses marchandises ; dans cette lutte les métaux finissent par l'emporter : le cuivre, le bronze, le fer, l'argent, l'or en dernier lieu. L'avènement de chacun de ces métaux représente l'avènement d'un nouveau type social ; l'or surtout est international. Ce fut l'afflux de l'argent et de l'or à l)artir du XVI'' siècle qui caractérisa la fin des Economies fermées antérieures et le commencent du déclin des monarchies absolues que cet afflux contribua d'abord à développer mais en fin de compte à briser.

Les métaux monétaires furent d'abord eux-mêmes pesés comme les autres marchandises, puis transformés en lingots, en monnaies frappées avec une empreinte. La lutte entre les métaux aboutit au triomphe de l'or et à la subordination des métaux inférieurs. Chacun dos stades de cette évolution correspond à l'existence de types sociaux correspondants caractérisés par la forme dominante.

Dans toutes les sociétés parvenues au stade monétaire métallique, nous observons que les monnaies métalliques inférieures subalternisées par rapport à la principale deviennent en partie fiduciaires et que cette monnaie fiduciaire se confina dans la fonction d'intermédiaire des échanges à l'intérieur tandis que la monnaie principale remplit, au stade métallique, la même fonction mais internationale. Cette différenciation représente le passage de l'économie monétaire métallique, qui elle-même s'était dégagée de l'économie en nature, à un stade et à un type sociaux plus élevés caractérisés par l'économie fiduciaire. Tout au moins à l'intérieur de chaque société, la monnaie inférieure ne circule plus à la valeur pleine, puis successivement elle est remplacée pour une part sans cesse croissante par des billets de banque

d'abord pleinement garantis par du numéraire, puis seulement en partie en attendant le moment où. étant garantis par l'ensemble des échangistes associés, en un mot par la collectivité entière, ils arrivent à circuler sans aucun gage métallique spécial. Le type social qui sera caractérisé par ce dernier stade représentera un retour apparent aux formes primitives de l'échange mais avec cette différence que l'échange ne sera pas cependant immédiat et direct puisqu'il s'elfectuera par l'intermédiaire de titres sociaux transmissibles de mains eu mains.

On pourrait enfin classer les divers types sociaux en prenant pour base un caractère commun à tous les points de vue particuliers ci-dessus. Ce caractère commun est l'effet utile réalisé par rapport au poids mort suivant que chaque société représente un stade de circulation plus ou moins élevé à tous ces points de vue réunis, c'est-à-dire au point de vue de l'ensemble de son système circulatoire considéré comme fondamental. Ceci fait ressortir dans toute sa clarté et dans toute sa grandeur le point de vue sociologique par où la connaissance de l'ordre social se rattache par sa propre philosophie à la philosophie générale de la nature. Le développement des divers types de circulation nous monti'c en effet que tout les progrès de cette dernière consistent dans la réduction constante du poids mort relativement à l'effet utile. C'est la loi de l'Economie même de la circulation ; elle peut être étendue à la production et à la consommation des richesses et aussi à leur répartition ; elle s'applique également à tous les auti es phénomènes sociaux; le progrès social en général consiste dans un allégement continu de toutes les institutions oppressives quelconques dont le poids mort fait que le rendement de l'activité des forces sociales est inférieur à ce qu'il pourrait être dans une meilleure organisation.

Une classification plus simple encore des types sociaux pourrait être de ne considérer que l'étendue de la sphère de la civilisation embrassée par la circulation économique de chaque société. Toutes les sociétés pourraient ainsi se ramener à des types locaux, régionax, nationaux, internationaux, intercontinentaux, finalement mondiaux. Le cercle social s'agrandit toujours et par conséquent, à ce point de vue de l'étendue dans l'espace, tout est encore une fois dans la

circulation, dans le mouvement. Tout ce que nous connaissons de l'ordre universel y compris l'ordre social se ramène en somme à la notion de mouvement ou de résistance au mouvement ; cette résistance elle-même est un mouvement. Par là la philosophie sociale se relie à l'ensemble de la philosophie naturelle dont elle est le prolongement.

Il y a cependant une différence entre le philosophe et le spécialiste, entre le sociologue et l'historien. L'historien et le spécialiste, en science sociale, doivent décrire complètement les types sociaux particuliers qu'ils étudient; le sociologue peut et doit faire abstraction des particularités en s'effor(;ant, de dégager les traits fondamentaux de toutes les structures sociales quelconques et de même pour les stades sociaux au point de vue de la succession des types.

De cela même il résulte que la notion de type ne doit jamais être considérée comme absolue.

Un type social n'est jamais pur, sans mélange, exclusif. En effet :

1° Les anciennes formes sociales tendent à persister. Cela résulte du fait même qu'il n'existe ni une statique ni une dynamique sociales absolues ; tout équilibre, partout et à tout moment, est mobile. Nous verrons en outre, en traitant de l'hérédité sociale, qu'il y a une loi de consolidation croissante parallèle à celle de variation croissante. Spencer lui-même me semble s'être trompé en considérant comme successives l'intégration et la désintégration; il faut surtout les envisager comme continues et simultanées dans le temps et coexistentes dans l'espace. La persistance des formes les plus primitives a été observée aussi bien en biologie qu'en sociologie. Il est presqu'inutile de signaler les survivances et les superstitions de tout genre, par exemple religieuses. Dans les sociétés les plus évoluées scientifiquement et philosophiquement se rencontrent les croyances animistes, fétichistes et idolâtriques primitives.

« Comme tous les autres Indiens policés, écrit Elisée Reclus, les Maya se disent catholiques et le sont en effet avec dévotion, mais en mêlant à leur culte privé des cérémonies qu'ils n'ont point apprises des Espagnols. C'est ainsi qu'après l'enterrement d'un des leurs, ils marquent à la craie le septier qui mène du tombeau à l'ancienne demeure, afin que le défunt,

reprenant vie, n'oublie pas le chemin du foyer, au moment que l'enfant qu'il doit animer est sur le point de naître. La croyance à la métempsycose leur est donc restée malgré les enseignements contraires de l'Eglise. Ils ont aussi gardé la connaissance des simples, celle des astres, et, parmi eux nombre d'astrologues observent les conjonctions des étoiles pour prédire les événements de la vie publique et privée, la réussite ou la perte des semences et des récoltes ; chaque village a son « homme qui sait » et qui lit le sort dans un cristal de quartz. Avant la guerre de 1847, qui ruina la contrée presque chaque village avait son livre de Chilan Balam, c'est-à-dire Vlnterprète des Oracles et l'on en connaît encore au moins seize exemplaires. La mère attache au bras de son enfant une amulette, un bel insecte à téguments coriaces de la tribu des mélasomes (zopherus morelesi). » Quoi d'étonnant? Les mêmes superstitions ne subsistent-elles pas non seulement dans les pays les moins avancés mais aussi dans les plus évolués de l'Europe et ces formes persistantes ne sont-elles pas à la base même de leur structure religieuse qui y trouve son plus solide appui ? Le fait même de réunir tous les dieux du monde greco-romain dans un Panthéon, montre que le mécanisme de la persistance et de la superposition des formes fait partie du mécanisme de la formation des structures sociales. De même toutes les idoles des tribus arabes dominantes furent représentées dans la Kaaba, ou sanctuaire central, de la civilisation mahométane.

Les formes autoritaires étant les plus archaïques, sont les plus lentes à disparaître. La supei'stition de la propriété individuelle et absolue, la croyance eu la royauté de l'or persistent là même ou la propriété et l'or ont cessé de jouer le rôle que les circonstances historiques leur avaient départi. Cela n'est pas plus étonnant que le phénomène analogue signalé par P. Viollet en ce qui concerne, par exemple, l'ensaisinement. Jusqu'à la fin celui-ci fut considéré comme indispensable en ce qui concerne les propriétés féodales; et alors qu'il avait déjà disparu dans plusieurs coutumes pour les alleux, ces mêmes coutumes le maintenaient pour les autres espèces de biens.

C'est dans les institutions autoritaires les plus archaïques que s'affirme cette persistance : alors qu'au V® et au VP s.

toutes les rentes d'abord sur les maisons de Paris puis sur celles de tout le royaume sont déclarées raclietables, exception est laite pour les rentes dues à l'Eglise. Et ce n'est que sous la Constituante que le principe fut étendu aux immeubles ruraux L'agriculture ne fit que suivre le mouvement des villes.

En Angleterre persistent une foule d'usages et de fonctions qui n'ont plus aucune raison d'être; leur persistance est indépendante de l'hérédité sociale en tant que celle-ci représente, comme nous le verrons, une fonction organique et nécessaire. Les cultes primitifs, les superstitions les plus grossières se retrouvent dans ces bas-fonds ; dans ceux-ci il faut comprendre non seulement les couches inférieures mais les classes les plus élevées au point de vue de la richesse et de la puissance. La persistance de cette richesse et de cette puissance est elle-même une manifestation de la superstition générale qui tend à les respecter.

La horde primitive persiste au sein de nos sociétés les plus civilisées; il existe des hordes de sans-travail à la recherche comme les primitifs, d'une subsistance aléatoire; il y a dans nos plus belles cités, des bandes de guerriers assassins et voleurs, vivant comme les héros primitifs, aux dépens de l'ennemi, de leurs soi-disant concitoyens; il y a des masses incohérentes vivant dans la plus basse promiscuité ; elles sont étrangères à toute vie de famille, à toute culture scientifique; loin d'avoir des goûts artistiques elles ne possèdent pas l'utile ni même l'indispensable ; elles sont sans règles morales, sans direction, obéissant à leurs seuls instincts; elles ne connaissent du droit que la force, et la guerre d'un groupe contre le leur.

On rencontre dans les Bociétés les plus évoluées toutes les formes sociales postérieures à la horde confuse primitive, de même que ces formes successives se rencontrent en même temps sur l'ensemble de la planète où elles coexistent. Certaines de ces formes persistantes peuvent être considérées certainement comme d'anciens organes atrophiés qui ne remplissent plus aucune fonction ; cependant, en sociologie, leur persistance fait, à chaque moment, partie de la structure sociale d'ensemble comme l'a très bien montré K. Marx, par exemple, en ce qui concerne l'armée de réserve des sans-travail;

elle influe sur les salaires des travailleurs et sur toute la structure capitaliste des sociétés contemporaines.

Cela est vrai jusque dans les formes les plus superficielles des institutions publiques. Ainsi, dans l'ancienne Scandinavie, le chef choisi par le peuple assemblé était éleué au milieu du bruit des armes et des cris de la multitude. Chez les anciens Germains, le chef était éleué sur un bouclier et c'était encore ainsi que le peuple acclamait les rois Mérovingiens ; c'est encore ainsi que naguère, en Angleterre on portait en triomphe sur un fauteuil le membre nouvellement élu du Parlement. Le seul changement était que le fauteuil avait remplacé le bouclier et maintenant ou se contente d'acclamer l'élu sans le porter même en un fauteuil, mais toujours en levant les bras et eu lui laissant le soin d'aller occuper son fauteuil.

Dans ses Etudes sur la nature humaine, Elie Metclmikoff a Fait très justement observer les désharmonies de celle-ci ; un grand nombre de nos organes sont les rudiments de nos origines animales et sont devenus inutiles. En sociologie leur persistance n'est pas sans influence sur la structure des sociétés ; elle est parfois nocive en biologie même ; elle l'est toujours ou presque toujours en sociologie où tout ce qui est inutile constitue une aggravation du poids mort de la société. En sociologie souvent aussi les désharmonies apparentes sont-elles mêmes un des éléments de l'harmonie sociale en ce sens qu'elles expriment le transformisme social.

La persistance ou la tendance à la persistance des formes sociales anciennes présente cet autre côté intéressant en sociologie, que, tout en n'en faisant pas une loi générale et abstraite puisqu'il serait difficile tout au moins de démontrer que certaines institutions n'ont pas totalement disparu sans laisser de traces de leur existence, nous devons cependant la considérer comme jouant un rôle réellement positif et organique dans le développement de l'ordre social. Cette persistance s'y manifeste de deux façons essentielles différentes, l'une et l'autre très significatives et importantes en ce qu'elles confirment le caractère essentiellement relatif de tons les phénomènes sociaux.

Les anciennes formes sociales ne sont pas en effet nécessairement éliminées ; elles persistent soit à côté soit au-des-

sous des formes nouvelles. Elles coexistent avec ces dernières; celles-ci sont juxtaposées ou superposées et même à leur naissance elles sont pendant tout un temps dominées et en partie dénaturées par les anciennes. Rarement elles sont complètement incorporées et assimilées par les formes nouvelles a,u point de ne laisser aucun vestige de leur existence. C'est ainsi que sous le maître autel de Notre-Dame à Paris, on a découvert un autel romain du temps de Tibère, autel que les nautes de Lutèce avaient élevé aux divinités gauloises et aux dieux romains à la fois. Matériellement même par conséquent, ces religions s'étaient fondues et au-dessus s'était élevé le catholicisme. De même Elisée Reclus signale qu'on a découvert dans le département de l'Aisne, autour d'un dolmen, près de 2000 tombes renfermant des vases, médailles et poteries appartenant à tous les âges qui se sont succédés depuis celui de la pierre polie jusqu'à la période mérovingienne.

Observons également ici que les banques de dépôt n'ont pas détruit les usuriers pas plus que les banques de circulation ou d'émission n'ont aboli les banques d'escompte, de prêt et de dépôt. Cela prouve deux choses : d'abord qu'ici comme ailleurs ainsi que nous l'avons montré, il existe certains besoins spéciaux que l'ordre général ne parvient pas ou n'est pas parvenu jusqu'ici à embrasser, ensuite que même dans nos sociétés où le développement économique est considérable au point de vue de la circulation, les vieux organismes et les anciennes fonctions tendent à se conserver dans les couches les moins élevées qui peuvent être assimilées malgré leur contemporanéité et leur coexistence aux populations anciennes ou aux peuplades sauvages.

Le colportage, même sous sa forme tout à fait i)rimitive, non seulement s'est maintenu, mais il s'est développé d'une façon absolue à côté de toutes les autres formes de distribution et d'échange lesquelles ne sont que relativement plus importantes. La navigation à vapeur s'est simplement superposée à la navigation à voile et aux barques primitives. Dans certains pays comme en Italie coexistent, dans une proportion à peu près égale, le fermage, le métayage et l'exploitation directe. En Belgique cependant le métayage a disparu; ici nous observons un exemple d'élimination. Dans les pays les plus développés malgré la formation des trusts, des

sociétés anonymes et des coopératives populaires, le chiffre absolu des commerçants augmente; il est vrai qu'euxmêmes vivent en partie au moyen du crédit, mais il n'est pas démontré que le capital propre qu'ils utilisent soit devenu moindre que celui qu'ils employaient quand ils n'usaient pas du crédit capitaliste. De même la grande industrie avec son machinisme et la concentration du capital et du travail n'a pas éliminé l'industrie à domicile ; trois formes de productions coexistent en Belgique : 1" la production centralisée où le patron soit seul, soit avec des ouvriers, travaille à l'endroit même de l'industrie; 2° la production décentralisée où la fabrication a lieu pour le patron hors du siège de l'entreprise par des ouvriers disséminés travaillant dans leur propre domicile, le patron ayant souvent un magasin ; enfin 3° une production également à forme décentralisée où la fabrication se fait aussi hors du sicgu de l'entreprise, mais par des ouvriers agglomérés dans les établissements où ils louent une place et souvent aussi la force motrice. Ces formes coexistent mais leur importance relative se modifie. D'une façon plus générale encore, nous observons qu'aucune société n'a jamais été uniforme; le communisme absolu n'a jamais existé même dans les sociétés les plus communistes; certaines choses étaient propriété privée; de même la société romaine malgré son droit quiritaire connut des formes collectives de propriété ; le régime féodal no fut pas absolument exclusif de la propriété individuelle de la terre. J'ai montré de même, dans Economie publique et Science des Finances que même actuellement coexistent le domaine public et le domaine privé de l'Etat, les régies, l'impôt, l'emprunt et même certaines prestations en nature. Ce qui change surtout, avec la complication et la spécialisation croissantes de l'organisation sociale, c'est l'impoi-lance relative des divers organes ou institutions et notamment des institutions économiques que nous considérons comme fondamentales et par conséquent comme les caractéristiques des types sociaux. Il n'y eut jamais et il n'y aura jamais de société uniforme ; toute société, même la plus simple, même celle que Spencer appelle homogène, est déjà hétérogène naturellement; elle l'est par les conditions en l)artic différentes de son territoire, par la composition différenciée de sa population, par les combinaisons sociales

nécessairement diverses auxquelles, dès lors, territoire et population donnent lieu. Les types sociaux représentent donc seulement des formes relativement différentes de la structure des sociétés, suivant que dans celles-ci prédominent certains caractères surtout de nature économique, lesquels tendent non pas nécessairement à éliminer les caractères antérieurs mais à leur donner une empreinte conforme au type nouveau. En réalité, comme on l'observe par le passage par exemple du type chasseur au type pastoral et de ce dernier au tyj)e agricole et industriel, toutes les sociétés sont toujours une mixture de formes, parce que précisément à chaque moment et dans chaque région de l'espace toute société n'est qu'à l'état de transition. Toute structure sociale est toujours une structure mobile et vivante dans l'espace et dans le temps. Elle l'est même au point de vue le plus général des conditions alimentaires de son existence. Nos biologistes sont parvenus à déterminer d'une façon assez exacte la ration normale de chaque individu, ils ont même précisé cette ration suivant les âges, les sexes et les professions.il y aurait à compléter cet enseignement en l'étendant aux sociétés considérées dans leur ensemble. Chaque société, chaque civilisation repose sur une statique alimentaire en rapport avec sa structure, avec son degré de développement. Les aliments d'origine animale ou végétale n'ont pas seulement une valeur nutritive en eux-mêmes ; ils n'ont pas même seulement une valeur économique ; ils correspondent en outre à chaque stade de civilisation ; chaque type social correspond à une statique alimentaire appropriée, basée sur des proportions en partie différentes d'albumine, de graisse et d'hydrocarbonés. Je ne puis signaler que la nécessité de cette étude entrevue par Biickle, aux sociologues soucieux de compléter à ce point de vue capital la connaissance des fondements de la statique sociale.

Bibliographie.

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Herder. — Idées sur une philosophie de l'histoire et de l'Humanité, 1784-1787.

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