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CHAPITRE I

Le transformisme en général.

Dans le Livre II nous avons exposé comment les organes, appareils et systèmes sociaux particuliers se transforment en évoluant et déjà, dans le Livre III, en étudiant la structure d'ensemble des sociétés et par le fait même que la statique n'est jamais absolument séparable de la dynamique, nous avons nécessairement donné un aperçu de la vie d'ensemble des sociétés. Nous avons à diverses reprises attiré l'attention sur ce fait que les diverses lois statiques dont nous avons traité s'appliquent aussi à la dynamique. De même ici nous exposerons certaines lois dynamiques qui en réalité ont aussi leur aspect statique.

La sociologie ou philosophie générale de la structure et de la vie des sociétés est une philosophie spéciale, mais en même temps qu'elle est le couronnement de la philosophie anorganique, organique et psychique, elle en constitue un développement et s'y rattache. Nous avons donc à montrer comment la vie sociale se rattache aux lois les plus générales de l'évolution universelle et par là à la philosophie intégrale de la nature.

Dans le Transformisme social, j'ai décrit l'évolution des croyances et des doctrines relatives à la conception de la vie sociale. Cette évolution aboutit au XIX^ siècle à la Constitution d'une philosophie des sociétés ou Sociologie représentée tout d'abord par deux écoles, l'une idéologique bien que positive dont A. Comte et H. Spencer furent les types les plus éminents, l'autre mathématico-physique et méeaniciue et, à des degrés divers, matérialiste, illustrée spéciuh ment

par A. Quetelet et K. Marx. Saint-Simon peut être considéré comme le précurseur direct de Comte; ses disciples, Bazard et Enfantin, de même Bûchez lequel s'était détaché de son Ecole, divisaient l'histoire en périodes successivement organiques et critiques; les j)ériodes organiques étaient caractérisées par la méthode a priori, déductive, les périodes critiques par la méthode a posteriori, analytique. La succession des périodes organiques constituait le progrès social. Cette conception était en rapport avec la théorie géologique d'après laquelle l'histoire de la Terre se partageait en plusieurs grandes périodes dont chaque stade était marqué par l'apparition d'un certain nombre de nouvelles espèces végétales et animales; ces espèces trouvaient à ce moment un sol approprié à leurs besoins; ce sol avait été préparé pour elles par les espèces antérieures. Quand la transformation du sol était opérée, quand le sol était ])rêt à recevoir des espèces nouvelles, un cataclysme détruisait celles des espèces végétales et animales dont la fonction avait pris fin. Les êtres de chaque création étaient ainsi les agents inconscients d'an progrès auquel ils ne participaient pas eux-mêmes car, pendant la longue période géologique correspondant à leur existence, leur organisme, leurs besoins et leurs instincts ne subissaient aucune modification; seul, leur milieu ambiant était transformé peu à peu. Dès lors leurs mutations étaient brusques (H. De Vries). Cette conception d'une alternance de périodes d'organisation et de dissolution, conception dynamique du monde à la fois anorganique et organique, fut complétée par Bûchez par l'addition d'un principe déjà énoncé par Saint- Simon et même par des prédécesseurs de celui-ci, principe suivant lequel cette conception s'étendait à la dynamique sociale. Ce principe était que les lois do la vie sociale son■^ les mêmes, mais à un degré plus élevé, que celles de la vie individuelle; ce principe était également conforme à la constitution psychique individuelle en rapport elle-même avec l'organisation du système nerveux puisque l'homme procède toujours soit du général au particulier (synthèse), soit du particulier au général (analyse).

C'était au fond déjà une puissante conception évolutionniste; seulement cette évolution n'était continue que par l'intermédiaire de catastrophes; c'étaient de celles-ci que

— Colportaient toujours des créations nouvelles après la dissolution des anciennes formes. Cette hj^pothèse catastrophique remonte aux origines les plus lointaines des conceptions de l'histoire ; on la retrouve par exemple dans le dogme de la chute originelle, elle persiste encore au XVIII*' siècle chez J. J. Rousseau et A. Smith; de ceux-ci elle s'infiltre dans les doctrines de Saint-Simon et de Bûchez et jusque dans le Marxisme. Il y a cette différence pour celui-ci que la catastrophe sociale y devient surtout une nécessité fatale du développement historique, tandis que primitivement elle a avait été conçue tout d'abord comme originaire et ensuite comme successive et périodique.

A. Comte reconnut, comme Saint-Simon, dans l'histoire des civilisations, des périodes critiques et des périodes organiques, mais sans en faire, à vrai dire, le pivot de sa dynamique sociale. Il observa en outre que l'ordre et le progrès constituent « deux conditions aussi rigoureusement indivisibles que le sont en biologie les notions d'organisation et de vie ». Seulement, avec son ancien maître, il continuait à admettre des i)ériodcs nettement distinctes, les unes organiques, les autres perturbatrices. Il considérait notamment que " la situation actuelle des sociétés ne peut devenir intelligible, qu'autant qu'on y voit la suite et le dernier terme de la lutte générale entreprise j^endant le cours des trois siècles précédents pour la dissolution graduelle de Tancieu régime politique. ^' Au contraire, le moyen âge avait été une période organique.

La dynamique sociale de Comte était donc eu réalité discontinue au point de vue du développement organique des sociétés ; entre les stades sociaux organiques il n'y avait comme lien que des périodes de dissolution. Cette conception s'explique en partie par le fait qu'il rejetait également, malgré les travaux de Goethe, de Lamarck et de Geoffroy St-Hilaire la loi do continuité au point de vue de la formation et de la variation des espèces. Son idée profonde que l'ordre et le progrès sont indivisibles eut dû cependant l'amènera reconnaître que dissolution et organisation sont également simultanées et indivisibles vu qu'elles so conditionnent mutuellement par l'intermédiaire commun de leur variabilité. Il devait le comprendre d'autant plus que le dualisme qu'il instaurait

dans le développement historique des sociétés, il ne l'appliqua pas du tout à leur évolution idéologique, évolution dont il a fait la base de sa dynamique sociale. Ici, mais ici seulement, il y a continuité : « Vesprit positif se montre toujours par sa nature progressif, étant sans cesse occupé à accroître la masse de nos connaissances et à en perfectionner la liaison; aussi, les exemples usuels d'incontestable progression sont-ils surtout empruntés aujourd'hui aux diverses sciences positives. Sous le point de vue social, l'idée rationelle de progrès, c'est-à-dire de développement continu, avec tendance inévitable et permanente vers un but déterminé doit être attribuée certainement à l'influence inaperçue de la philosophie positive. "

Remarquons que Comte confond encore ici en partie développement, évolution et progrès, mais il restaure la loi de continuité qu'il a méconnue en biologie et encore ue le fait-il qu'au point de vue idéologique de la vie sociale. En outre, il ne conçoit pas l'évolution si ce n'est vers un but final déterminé.

La conception dualistique de Comte résultant de sa division en périodes organiques et critiques a exercé une influence fâcheuse par exemple sur la façon dont fut et est encore trop souvent interprêtée la fonction du socialisme dans l'évolution générale non seulement pratique mais théorique. Tandis que nous considérons sa fonction comme éternelle et toujours h, la fois et en même temps critique et organique, tandis que nous l'envisageons non seulement comme un agent de dissolution mais comme un facteur de réorganisation, des esprits cependant très positifs, tels que L. Cossa, V. Pareto, etc. l'estiment exclusivement perturbateur et dissolvant ; pour eux le socialisme devient un simple accident ; cette thèse se rattache aussi à l'insoutenable thèse catastrophique. Elle est d'autant plus fausse, que fut-il exclusivement critique, le socialisme serait encore un facteur organique parce que, comme nous l'avons dit, organisation et dissolution sont inséparables dans tout développement. A. Comte ne considère-t-il pas lui-même que la décadence du régime grecoromain fut nécessaire et « constitue un progrès en tant que préparation indispensable au régime plus avancé des temps postérieurs? » Dès lors toute période critique n'est-elle pas

organique entant qu'elle prépare l'organisation future ? Et même la dissolution ne doit-elle pas être considérée comme étant à la fois synchronique et préalable à la réorganisation, de telle sorte qu'aucune période n'est en réalité absolument critique, aucune absolument organique ?

Même la loi des trois états de Comte fut en partie viciée par ce dualisme, car la période métaphysique y. est surtout représentée comme perturbatrice. Rappelons du reste que cette loi ne s'applique qu'à l'évolution de 1 1 psychologie collective proprement dite et pas même, si ce n'est très indirectement, à l'évolution psj^chologique qui se manifeste dans les autres classes de phénomènes sociaux et notamment dans celles des phénomènes économiques et génésiques dont les lois sont plus générales. Il n'est pas plus possible de faire de la loi des trois états la loi d'évolution des divers stades sociaux qu'il n'est possible d'en faire la base d'une classification des types sociaux au point de vue de la structure.

H. Spencer fut essentiellement transformiste et évolutionniste et néanmoins on retrouve dans sa doctrine des vestiges de l'ancienne discontinuité ; seulement continuité et discontinuité, comme je l'ai indiqué au Livre II, deviennent de plus en plus relatives. Spencer conçoit les superoganismes sociaux comme discontinus relativement aux organismes ; au point de vue dynamique la distinction en périodes critiques et périodes organiques s'atténue également. Elle se transforme dans la loi du rythme. Il soulève ce problème : « l'évolution dans son ensemble, aussi bien que l'évolution dans ses idéals, marche-t elle vers le repos complet, vers l'état absolu de j)rivation de mouvement ? » Il répond que c'est un problème purement spéculatif qui ne comporte qu'une réponse également spéculative ». Il ajoute qu'il incline vers l'hypothèse d'un rythme indéfini d'intégration et de désintégration successiucs, ce que j'admets égalenent avec cette restriction que cette intégration et cette désintégration sont en réalité simultanées et que le rythme dans les sociétés progressives en devient de plus en plus régulier par cela même que les mouvements en deviennent plus nombreux. Sa loi du rythme, connexe à celle d'intégration et de désintégration, se rattache encore beaucoup trop à la division des états dynamiques en critiques et organiques. D'après lui, le mouvement rythmique

ôst une des lois principales de la dynamique ; c'est une loi universelle applicable aux organismes et aux sociétés ; le mouvement de tous les êtres est rythmique, c'est-à-dire que leurs changements sont périodiques et les ramènent, après de temps égaux, à des situations semblables à celles antérieures, il rattache cette loi au principe général de la persistance de la^ force. L'évolution consiste dans le principe d'un état diffus non distinct à un état concentré distinct ; ce passage représente une intégration de matière et une dissolution concomitante de mouvement ; au contraire, le passage d'un état concentré, perceptible, à un état diffus, inperceptible, représente une absorption de mouvement et une désintégration concomitante de matière.

Telle est, d'après Ini, la loi générale de la redistribution continue de la matière et de la force ; telle est l'évolution simple. Celle-ci devient composée quand les parties ellesmêmes se différencient progressivement comme chez les animaux ; l'évolution va donc de l'indéfini vers le défini ; c'est une intégration de matière accompagnée d'une dissipation de mouvement et au cours de laquelle la matière passe d'une homogéniété indéfinie, incohérente, à une hétérogéniété définie, cohérente et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue. Il a du reste soin d'ajouter qu'il ne faut pas confondre évolution et progrès. Tout peut se ramener au principe do la persistance de la force ; c'est un principe universel ; quand on parle d'indestructibilité de la matière cela veut dire indestructibilité de la force par laquelle la matière nous affecte. Seulement quand on par'c couiine lui de la persistance de la force cela ne veut-il pas dire indestructibilité de la matière qui est affectée par la force ? Le monisme de Spencer n'est qu'un monisme apparent.

Remarquons maintenant que, d'après Spencer même, le temps est la conception abstraite de tous les mouvements et résistances successifs, de tous les séquences ; que l'espace est la conception abstraite de toutes les coexistences, c'est-àdire de tous les mouvements et résistances simultanés. Quant à la matière elle représente pour nous les positions coexistantes qui opposent de la résistance à nos mouvements tandis que la force n'est que la conception abstraite des pro-

priétés actives de la matière. La conclusion nons semble être que la force se manifeste par le mouvement dans l'espace et le temps, la matière par la résistance au mouvement également dans l'espace et le temps. Or, la résistance n'est que la réponse par un mouvement d'une certaine espèce à l'action d'un mouvement d'une autre espèce. Il en résulte que l'espace, le temps la matière et la force ne nous sont connus que comme mouvements et, qu'au point do vue de notre connaissance, le mouvement est la loi la plus abstraite et la plus générale de la nature ; le mouvement est le seul substratum de notre connaissance et nécessairement tout mouvement est toujours relatif ; le mouvement est tout ce que nous connaissons et pouvons mesurer de l'espace, du temps, de la matière et de la force dont le surplus pour nous est impénétrable et représente cet absolu dont nous ne pouvons même dire qu'il est inconnaissable puisque sa réalité nous échappe et dont par conséquent nous ne pouvons ni affirmer ni nier l'existence.

Le transformisme consiste donc dans une modification des mouvements donnant lieu à des modifications statiques et dynamiques dans le monde anorganique et de même à des changements de structure et de vie dans le monde organique et superorganique ou social. Il n'est donc pas possible de prendre comme point de départ l'homogène absolu indifférencié, indéfini et indivis ; un état absolu de ce genre serait l'équilibre absolu et ne pourrait donner naissance à aucun mouvement, à aucune modification. Il faut nécessairement partir d'un état d'équilibre instable, d'une homogénéité simplement relative ; sinon il n'y a pas de dynamique initiale et il n'y a pas de dynamique future et par conséquent pas de variation ni de transformation possibles. C'est sur quoi j'ai insisté en montrant que toute société, même la plus simple est limitée, c'est-à-dire différenciée vis-à-vis de l'extérieur et également toujours plus ou moins différenciée à l'intérieur ne fut-ce qu'à raison de la primitive et constante différenciation résultant des diverses conditions d'âge et de sexe de sa population et de celles que l'on observe toujours également au point de vue territorial. Ces différences combinées les unes avec les autres démontrent que le point de départ du transformisme social, de même que celui de toute

îa nature, est un état relativement différencié ou, si l*on préfère, relativement homogène, donnant lieu à des mouvements en vertu de son équilibre instable.

Nous devons donc aussi ne considérer que comme relative la distinction entre statique et dynamique, comme celle entre matière. et force ; nous devons adopter comme principe premier le mouvement ; celui-ci est l'explication du transformisme et de l'évolution.

Or, en plaçant à la base de la sociologie les i)liénomènes économiques et, à la base même de ces derniers, le phénomène circulatoire représenté à l'origine comme nous l'avons vu par un simple déplacement des utilités et des hommes, nous avons montré que le mouvement est la loi la plus générale des sociétés et de cette façon, par le mouvement circulatoire de l'Economie, la sociologie se relie à la philosophie générale delà nature ; cette philosophie est moniste, mais son principe n'est plus absolu, il exprime une relation universelle, la relation constante et nécessaire d'un état statique avec un état dynamique dans tous les ordres de phénomènes de l'univers. Quand le mouvement nous renseigne une coexistence et une résistance nous considérons l'aspect statique ; quand il nous renseigneune séquence et un changement, nous considérons l'aspect dynamique.

Nous ne pouvons pas dire que l'évolution se fait de l'homogène à l'hétérogène ni de celui-ci à celui-là parce que la recherche d'un principe initial absolu est impossible. Nous devons considérer le passage de l'un à l'autre comme continu, cyclique, sans commencement ni fin. Seulement quand il s'agit de formes concrètes limitées, par exemple de variétés végétales ou animales, ou de sociétés particulières, nous pouvons adopter comme point de départ un état statique préalable à l'état dynamique et de même un stade plus homogène comme antérieur à un stade hétérogène ; en effet, ce passage de l'un état à l'autre se vérifie historiquement. Seulement, en le faisant, on fait provisoirement abstraction de l'état hétérogène antérieur à l'homogène. Au point de vue philosophique, la désintégration et l'intégratiou de la matière et de la force représentent un mouvement cyclique, continu et dès lors synchronique ; il en est de même pour la philosophie sociologique ; la désintégration et l'intégration de la

matière et de la force sociales ne sont pas antithétiques, mais se synthétisent dans un mouvement général dont le rythme tend à devenir de plus en plus régulier en même temps que ses oscillations se multiplient et par là même diminuent d'intensité.

Ce qui importait, c'était de montrer que le transformisme en général a sa base dans le principe universel que tout est mouvement y compris le repos. Tout équilibre est toujours mobile surtout celui des êtres vivants et plus encore celui des sociétés ; tout change, tout se molific et se transforme. La persistance du mouvement implique elle-même que le mouvement se transforme. C'est du reste ce que Spencer reconnaissait en disant que la loi de l'évolution a pour principe unique la persistance de la force, persistance manifestée dans l'instabilité de l'homogène. Dès lors le point de départ est en réalité Vinstabilité, donc le mouvement. Il n'est du reste pas possible de le concevoir autrement ; que le premier principe soit la matière ou la force, leur état homogène absolu serait l'équilibre absolu et par conséquent la négation de tout mouvement, de toute vie aussi bien organique que sociale. « Ce n'est que par le mouvement, a dit J. C. Maxwell, qu'on comprend le repos et l'équilibre ».

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