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CHAPITRE II

Le transformisme soci.\l.

Les sociétés humaines se transforment ; elle sont môme sujettes à plus de transformations que les autres sociétés animales et que les organismes individuels ; les mutations animales sont plus nombreuses que celles du monde végétal, celles-ci le sont davantage que celles du monde anorganique. Tout change, tout se transforme en somme corrélativement mais avec une vitesse différente.

La vie sociale humaine est ce qu'il y a de moins stable dans la nature, aussi pourrait-elle disparaître alors que tout au moins les espèces animales et végétales continueraient à persister en partie, de même qu'elles furent préexistantes à l'apparition de l'espèce humaine.

La théorie de Spencer en ce qui concerne les métamor- Ijhoses sociales, bien que moins rigide que celle de Comte laquelle tend à la constitution d'un type hiérarchique et définitif considéré comme le but final du développement à la fois spontané et volontaire de l'humanité, présente cette infériorité que Spencer ne tient aucun compte des modes d'intervention non seulement de la volonté individuelle mais môme de la volonté collective dans le transformisme social.

La théorie de Spencer se résume dans sa conclusion que : « les métamorphoses sociales nous revêlent donc, autant que nous pouvons les suivre, des vérités générales qui s'harmonisent avec celles que nous découvre la comparaison des types. Chez les organismes sociaux, comme chez les organismes individuels, la structure s'adapte à la fonction. Dans les uns, comme dans les autres, si les circonstances provoquent un changement fondamental dans le mode d'activité, il en résulte peu-à-peu un changement fondamental dans la forme de la structure. Dans les deux cas, il y a retour à l'ancien tj'^pe, s'il y a retour aux anciennes fonctions. »

Cette ressemblance avec la biologie n'est pas aussi étroite que le suppose Spencer et d'un autre côté, même en biologie le mécanisme des transformations n'est pas aussi simple qu'il l'imagine. La vie sociale est excessivement complexe ; elle représente il est vrai, comme le dit l'illustre sociologue, une correspondance supérieure avec le milieu et la vie en général n'est qu'une correspondance de ce genre, mais nous avons vu que, dans les sociétés, le superorganisme est formé de la combinaison non seulement des unités humaines mais de la combinaison de celles-ci avec le territoire qui, dans ces conditions, fait lui-même partie du milieu interne des sociétés.

C'est de cette masse et de cette complexité supérieures de toute société même la plus simple par rapport aux organismes individuels que résultent, comme nous l'avons vn, non seulement des différences quantitatives dans leurs propriétés, mais aussi des différences qualitatives. Les sociétés peuvent agir sur leur propre organisation, elles peuvent la modifier en partie, même et surtout méthodiquement. Elles le peuvent parceque le contractualisme est une de leurs propriétés distinctives dont on trouve le germe dans C3rtaines sociétés animales mais qui ne se développe pleinement que

dans les sociétés humaines. Ce contractualisme peut s'exercer d'individu à individu, d'individu à groupe, mais aussi entre groupes ; dans tous les cas, c'est une forme de vie collective qui peut s'étendre aux relations intercollectives.

Ce qui distingue donc en partie le transformisme social du transformisme en général, c'est que les mutations sociales peuvent être opérées par des accords sociaux vo'ontaires, conscients et méthodiques. L'espèce humaine, espèce individuo-sociale, peut agir sur elle-même, s'organiser et se modifier, bien entendu dans les limites naturelles et conformément aux lois naturelles ; elle le peut parccquo le contractualisme dans les sociétés, vient s'ajouter aux autres propriétés qu'elles ont en commun avec le monde organique et anorganique.

Du reste, eu sociologie, la distinction do Comte entre les mutations spontanées et les mutations volontaires ne doit pas être interprétée d'une façon absolue ; toute mutation est déterminée par des causes, qu'elle soit spontanée ou volontaire; on appelle spontanées les mutations qui s'effectuent sans que nous ayons 'a volonté consciente de les produire et volontaires celles où cette conscience apparaît. Ainsi l'application du machinisme à la fabrication du coton a été volontaire, mais les mutations économiques et autres qui en résultèrent ne furent pas voulues par les introducteurs de cette innovation ; dans la suite même, la société a cru devoir intervenir dans la nouvelle organisation de fait qui en était résultée.

Le transformisme social, dit volontaire à défaut d'autre terme moins absolu, doit également être mis en rapport avec toute la dynamique sociale. Il soulève en effet ce problème : Sur quels phénomènes convient-il principalement d'agir lorsque l'on se propose de transformer la société ? « Comte en a préparé la solution lorsqu'il écrit : « Toutes les fois que nous parvenons à exercer une grande action, c'est seulement parce que la connaissance des lois naturelles nous permet d'introduire parmi les circonstances déterminées, sous l'influence desquelles s'accomplissent les divers phénomènes, quelques éléments modificateurs, qui, quelques faibles qu'ils soient en eux-mêmes, suffisent dans certains cas, pour faire tourner à notre satisfaction, les résultats définitifs do l'ensemble des causes extérieures ».

Les lois dynamiques ont donc la plus grande importance au point de vue de la réformation consciente et méthodique des sociétés. Les phénomènes économiques étant les plus simples et les plus généraux et, dans leur propre classe, les phénomènes circulatoires étant les plus simples et les plus généraux, c'est surtout sur ces derniers qu'il faut agir pour réaliser des modifications dans tout le reste. Ceci nous explique pourquoi les coopératives de production parviennent si difficilement à se répandre.

Nous avons vu que les phénomènes économiques sont les plus simples et les plus généraux de tous les phénomènes sociaux et que, dans cette classe même, ceux relatifs à la circulation le sont plus que les autres. Nous pouvons en conclure qu'une modification spontanée ou volontaire dans cette dernière catégorie entraînera les mutations sociales les plus étendues et les plus profondes. Comme mutation spontanée de ce genre on peut signaler la rupture au XV*' siècle des rapports entre l'Europe et l'xVsio par voie terrestre, par suite des conquêtes turques. 11 en résulta la recherche de voies nouvelles vers l'Inde et TOrient, la découverte de la route par le Cap, de celle de l'Amérique, le déclin des républiques italiennes dont la situatio!^. au point de vue de la circulation économique fut subalternisée au profit du Portugal et de l'Espagne, l'afflux des métaux précieux en Europe, la transformation de celle-ci en grandes monarchies absolues, etc., etc. ; toutes ces mutations furent relativement involontaires en tant que conséquences d'un fait relativement volontaire, la conquête de Constantinople et des régions intermédiaires entre l'Europe et l'Asie par les Turcs.

Il se produit ainsi à l'intérieur de chaque société et entre sociétés des mutations tantôt lentes, tantôt brusques, mais dans tous les cas continues. La source en est dans ce que toute société, même la plus simple, représente un état d'équilibre instable. Même sous ce rapport il faut les considérer comme homogènes; en effet, elles sont toutes, à des degrés divers, différenciées. On com] rend très bien que H. Spencer partant de la notion d'une société absolument homogène et simple en ait tiré cette conclusion qu'une telle société ne pouvait se développer qu'en se subordonnant une autre société. Mais déjà cela implique au moins un état préalable d'inéquilibrcj entre la société supérieure et la société soumise.

Comme on le voit, le postulat d'un équilibre instable reste également à la base du transformisme social comme à celle du transformisme universel. L'espèce humaine est homogène, les sociétés humaines sont homogènes en ce sens qu'il n'y a qu'une seule espèce humaine, une seule espèce de sociétés malgré toutes leurs variétés possibles. Néanmoins cette homogénéité, dès l'origine et chez les sociétés les pins simples qui soient observables et même concevables, n'est pas absolue ; sans certaines différences aucun mouvement, aucune mutation n'auraient pu se produire ni à l'intérieur de chaque société, ni entre sociétés. La vie sociale qui est la vie propre de l'espèce humaine n'aurait jamais existé, ni persisté si l'équilibre collectif n'avait des l'origine été un équilibre instable. Les sociétés humaines représentent toujours une certaine combinaison de territoire et de population qui sont eux-mêmes dans des rapports d'équilibre mobile; leurs variations spontanées et volontaires sont naturelles; elles sont la conséquence de la loi universelle du mouvement lequel résulte lui-même de l'inéquilibre constant de tout équilibre ; la variabilité explique l'origine et le comment des mutations. Absolument parlant, il n'y a du reste pas de mutations spontanées ni de mutations volontaires; l'homme intervient toujours dans les premières et les circonstances déterminent toujours les secondes. Ce qui apparaît c'est le résultat généralement inattendu et non voulu des variations ; les sociétés comme telles, à la puite de toute une série de variations minimes, se trouvent 'Jan.*i un état différent qui se manifeste après coup dans la conscience collective comme état globyl.

Comme exemples de mutations sociales spontanées on peut donner le passage aux divers types historiques dont les contemporains n'eurent pas conscience et, dans un ordre plus spécial de phénomènes, les mutations opérées dans la composition organique des populations. Ainsi, en Suisse, au cours d'un demi-siècle, de 1850 à 1900, les étrangers domiciliés se sont élevés de 3 à 12 p c. de la population totale; d'un autre côté, la population des villes de plus de 10,000 habitants a cru de 6,4 à 22,4 p. c. de la population totale. Le résultat a été une profonde mutation de la vie sociale, mutation non préméditée par la collectivité bien que volontaire de la part de ceux qui y ont concouru, mais volontaire seulement en ce

(Xui les concerne et non au point de vue des conséquences sociales. Celles- ci se sont produites, relativement, d'une façon spontanée.

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