CHAPITRE III
La variabilité sociale.
Tout équilibre étant plus ou moins instable, la variabilité de tout ce qui existe et spécialement celle des organismes individuels et celle des superorganismes sociaux s'expliquent naturellement.
" En comparant rigoureusement le même organe dans un grand nombre d'individus, écrit Darwin (Correspondance', je trouve toujours quelques légères différences, et par conséquent le diagnostic des espèces d'nprès de faibles différences est toujours chose dangereuse. « Et plus loin, après avoir indiqué que " les espèces naissent grâce à beaucoup d'extinctions '-, il va jusqu'à dire que " les espèces ne sont que des variétés fortement définies v.
En sociologie, il est bien plus visible qu'en biologie, que l'espèce humaine forme uro espèce unique et que les diverses sociétés sont également de la même espèce malgré toutes leurs variations accessoires.
En biologie, ce sont les circonstances extérieures qui donnent naissance à la variabilité des organismes par suite comme nous l'avons vu, de l'équilibre instable de ces circonstances extérieures qui donnent directement naissance aux variétés et aux espèces. Des facteurs plus directs interviennent : l'adaptation, la sélection, l'hérédité.
En sociologie, le milieu externe devient interne pour autant que et dans la mesure où il fait corps avec la i)opulatioii humaine dans uue combinaison sociale. Le milieu extérieur y provoque donc aussi des variations comme en biologie, mais la variabilité bien que plus considérable qu'eu biologie, est encore beaucoup moins que dans celle-ci le mécanisme qui produit les formes à la fois si variées et si semblables dos sociétés. La variabilité permet seulement à ces formes de se produire ; elle n'ex])rimo qu'une seule chose à savoir que les sociétés sont variables parce que tout est variable ; elle
n'explique pas comment ces variations se feront dans telle ou telle direction, plutôt que dans telle ou telle autre.
Tout ce qu'il faut donc retenir de la variabilité, c'est que l'identité sociale comme celle de la personnalité est toujours relative. En général, pour les organismes et pour les sociétés, les changements sont lents, plus ou moins continus ; l'accumulation et la désaccumulation se font peu à peu, les transformations sont insensibles ; de là une permanence apparente malgré les variations incessantes. Seulement, il n'en est plus toujours ainsi ni dans les maladies individuelles ni dans les révolutions sociales. Hugo de Vries, a observé un grand nombre de mutations brusques qu'il oppose aux fluctuations lentes ; il resterait à voir si ces mutations brusques ne sont pas déterminées par une accumulation de causes dont à un certain moment le déclic produit une dernière conséquence brusque. N'est-ce ]}as ainsi qu'un simx:)le cri peut provoquer la chute d'une avalanche ? Cette chute brusque suppose un état d'équilibre antérieur devenu insensiblement très instable.
Un premier changement en amène d'autres ; de là le sentiment d'une discontinuité entre le premier et le dernier, sentiment semblable au phénomène de la double personnalité qui se manifeste dans certaines maladies ; l'état nouveau paraît n'avoir aucun rapport avec l'ancien ; une révolution s'est accomplie. L'avènement du Christianisme, la Révolution de 1781) en France, furent en apparence des mutations brusques de ce genre ; en réalité ils furent le déroulement d'un long enchaînement de causes et d'effets dont les anneaux continuent à se développer dans le présent et l'avenir. Seulement, à un certain moment de ce devenir, les changements l)araîssent devenus tels pour les contemporains de ce moment qu'il semble s'être opéré une révolution brusque, un déplacement du centre de gravité de la société. De là cette illusion de chaque génération de se croire à un tournant de l'histoire.
Dans le cercle du devenir social chaque point et chaque moment représentent ce tournant ; seulement le cercle s'agrandit toujours là où la civilisation progresse. 11 y a des moments et des points, mais leur succession est continuelle ; c'est ce que nous avons déjà indiqué en montrant qu'il n'y a ni continuité ni discontinuité dans la structure des sociétés ;
il n'y en a point davantage au point de vue dynamique c'est-àdire de leur vie. La continuité absolue, et aussi la discontinuité absolue relèvent de la pure métaphysique et non de la philosophie et de la sociologie positives ; pour celles-ci continuité et discontinuité ne sont que relatives.
De même que le Christianisme et la Révolution de 1789, le passage des monarchies barbares au régime féodal se fit par de longues et lentes vaiiations toutes reliées entre elles. En effet dans la truste royale de l'époque mérovingienne, par exemple, nous trouvons les divers éléments qui avec d'autres concoururent à la structure du type féodal, notamment le serment et le contrat et spécialement le serment prêté entre les mains du chef, l'épée au côté ; le caractère militaire de ce patronat déjà en germe chez les Romains, vient s'ajouter à ce dernier. Les relations de subordination sont, suivant les degrés, exprimées par le terme germanique leiide, homme, et par fidèle, ami, pair. Et ce patronat est à la fois un patronat de propriétaires et de militaires ; les chartes d'immunité dissolvent la monarchie barbare au profit des propriétaires. Les hommes, les manants ne sont pas exemptés de la justice, ni des impots, ni du service militaire ; toutes ces charges subsistent, mais les droits au lieu d'être exercés par des agents royaux, le sont par ces propriétaires. « L'immunité, dit Fustel de Coulanges (avec le patronat, la clientèle, le précaire et le bénéfice) a été l'une des sources du régime féodal. Durant plusieurs siècles, elle a été un de ces faits mille fois répétés qui modifient insensiblement et à la fin transforment les institutions d'un peuple. En changeant la nature de l'obéissance des grands, et en déplaçant l'obéissance des petits et des faibles, elle a changé la structure du corps social. Elle a contribué, pour sa part, à substituer à la monarchie administrative que l'Empire avait établie et que les Mérovingiens croyaient continuer, le système nouveau de la fidélité. Que les habitants d( s domaines deviennent les sujets du grand propriétaire et que ce grand propriétaire devienne un simple fidèle, voilà les deux traits essentiels qui feront le régime féodal ; or, cela se trouva établi dès le VIP siècle, non pas partout, mais sur mille points du territoire, par l'immunité ".
Cet exemple prouve que la variabilité sociale est relative-
ment lente et continue ; cxue ses causes sont à la fois spontanées et volontaires ; que les mutations brusques ne sont en réalité que des fluctuations moins lentes que les autres. Xous avons déjà indiqué du reste que ce sont les formes les plus superficielles par leur nature et aussi par leur ordre d'acquisition qui sont les moins stables et par conséquent les plus variables ; au contraire les plus profondes et les plus anciennes sont les plus stables et les moins variables. Ainsi, dans l'exemple ci-dessus, le régime de la grande propriété romaine fut beaucoup moins modifié par le régime féodal que le régime politique proprement dit.
Il faut ajouter maintenant que tout ce qui précède prouve simplement que l'ordre social est variable comme tout l'est dans la nature et même à un degré plus élevé. La variabilité est une loi constante et nécessaire de la nature et des sociétés. A elle seule elle n'explique pas cependant le mécanisme de l'organisation et de la vie sociales.