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CHAPITRE IV

L'adaptation et la sélection sociales.

Lamarck expliquait la formation des espèces par l'action du milieu ; les végétaux s'adaptaient à celui-ci passivement. Chez les animaux, sous la même influence, naissait une impulsion intérieure les poussant à acquérir les caractères qui leur manquaient et ce besoin tendait à être satisfait naturellement i)ar l'organisme. Lamarck proclamait donc la variabilité des organismes, variabilité soit passive, soit active, se traduisant dans tout les cas par une adaptation. Il ajoutait que ces variations se transmettaient par hérédité sans distinction entre les caractères congénitaux et ceux acquis par exercice au cours de la vie individuelle. Toutes les modifications étaient dues, d'après lui, chez les animaux, à l'usage, à l'exercice des organes.

Darwin, fit intervenir la sélection, c'est-à-dire un choix des variations transmises héréditairement par une sélection des agents reproducteurs les plus aptes ; cette sélection naturelle était conforme à la sélection artificielle des éleveurs.

Weisman, nia l'hérédité des caractères acquis et expliqua tout par la sélection naturelle à l'exclusion de l'usage et de l'exercice. Il soutint que ce sont les individus dont les variations avantageuses sont fixées dans le germe qui tendent à se reproduire et à se perpétuer par hérédité et que c'est ainsi que se réalisent les formations d'organismes mieux adaptés. Mais ne peut-on pas soutenir que ces caractères dits congénitaux représentés par des modifications du germe sont nécessairement des caractères acquis et intégrés dans ce germe par habitude et répétition ? Dès lors ne resterait-il pas établi que l'ambiance agit sur le germe par l'intermédiaire do tout l'organisme et que tous les éléments constitutifs du germe sont en partie seulement constants et en partie variables ? Ceci expliquerait que d'un côté les enfants peuvent ressembler à leurs ancêtres à raison de la persistance des cnractères du germe et en différer à raison des variations acquises par celui-ci et surtout qu'ils peuvent leur ressembler et en différer en même temps.

Or, les cellules germinal ives ne peuvent transmettre leurs modifications que par le mécanisme de leur division, de leur différenciation. Il n'y aurait donc pas hérédité des caractères acquis par exercice au sens strict de Lamarck, mais tout de même hérédité de caractères acquis par l'organisme et intégrés dans le germe. L'influence de l'adaptation passive et active par le milieu et vis-à-vis du milieu subsisterait, seulement elle se ferait indirectement du milieu à l'organisme pour aboutir de ce dernier au germe.

Les variations s'expliquent donc par les rapports des organismes avec leur milieu ; il en résulte une adaptation ou forme encore vague de corrélation entre eux; alors intervient la sélection naturelle qui donne à cette correspondance générale une direction spéciale, la direction la plus avantageuse eu égard à toutes les conditions externes et internes des organismes. C'est ce qui fait que l'organisation de la vie est si remarquable chez tous les êtres au point qu'elle a semblé longtemps résulter d'un plan préélabli dressé par un architecte ommiscient et omniprévoyant qui le déroulait dans sa création du monde.

La variabilité du milieu et des organismes produit entre eux des rapports, des actions et des réactions qui constituent

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Une première adaptation générale ; cette dernière se parfait par la sélection des formes les pins avantageuses qui, dès qu'elles sont intégrées dans les organismes et spécialement dans le germe, peuvent se transmettre héréditairement. Dans tout ce mécanisme le hasard n'a aucun plan, car la variabilité universelle qui est le point de départ résulte de l'équilibre relativement instable de tout ce qui est. Et d'un autre coté, il n'y a plus ni cause première, ni cause finale : la vie est une correspondance et n'a d'autre but que la vie même.

La sélection naturelle et aussi la sélection artificielle, laquelle exercée par l'homme et les sociétés humaines peut devenir scientifique et méthodique, doivent être considérées comme des modes spéciaux d'adaptation. Celle-ci est une conséquence de la variabilité qui est la manifestation de l'équilibre instable de tout ce qui est. Cet équilibre instable est la caractéristique de la vie et spécialement de la vie sociale. Dans cette dernière, il apparaît avec une intensité plus grande que partout ailleurs.

Il y a une sélection inirasociale et une sélection intersociale. A l'intérieur de chaque groupe, ce sont les institutions les plus avantageuses historiquement, c'est-à-dire eu égard aux conditions existantes, qui tendent à se former, à persister, à se développer et à se succéder. Les unités humaines naturellement participent à cette lutte pour l'existence qui cependant revêt toujours des formes collectives. Les sociologues Darwinistes se sont suffisamment étendus sur les rapports évidents existants entre la sélection biologique et la sélection sociale ; ils en ont même fait le mécanisme de toute leur dynamique sociale. Malheureusement la plupart ont laissé dans l'ombre ce fait important qu'en sociologie, et même dans un grand nombre de sociétés animales et végétales, l'entente pour la vie est également une forme essentiellement avantageuse. La forêt résiste aux tempêtes qui déracinent l'uibre isolé, lès animaux chassent en groupe là où c'est utile. De même toute société où les accords sociaux prévalent sur les antagonismes sociaux assure par cela même son existence et son développement. Dans des conditions favorables, cette condition spéciale, qui est alors également favorable, tend à lui donner une supériorité. Du reste, la guerre elle-même nécessite une entente

collective, à plus forte raison les travaux pacifiques et surtout économiques exigent la coopération, l'aide-mutuelle.

Il en est de même entre sociétés ; par exemple dans le stade mondial dont nous nous rapprochons de plus en plus, stade caractérisé par une extrême différenciation du travail, non seulement entre individus et groupes particuliers, mais entre nations, la supériorité appartiendra naturellement aux peuples qui comprendront que cette division du travail social impose une solidarité, c'est-à-dire une coordination, supérieures à celles des anciennes nationalités et qui parviendront à mettre leurs institutions en correspondance avec les nouvelles conditions de la vie intercollective.

Dans Structure Générale des Sociétés, nous avons exposé d'une façon détaillée le mécanisme de l'adaptation et de la sélection, grâce auquel l'humanité s'est progressivement étendue sur la plus grande partie habitable de notre planète ; nous avons à parler maintenant du mécanisme qui fut à chaque stade l'instrument de sa fusion grandissante, ce mécanisme de la différenciation dont l'aspect négatif a surtout frappé l'attention des économistes et des sociologues à l'exclusion presque complète de sa fonction organique et positive de coordination.

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