CHAPITRE V
La différenciation et la coordination sociales.
D'après H. Spencer, la différenciation est une des lois de l'évolution composée ; elle s'applique à l'Univers entier et aux sociétés ; la différenciation est selon lui évolutive et progressive quand elle s'accompagne d'intégration, sinon il y a dissolution ; la différenciation progressive doit donc être parallèle à une coordination croissante. Il ajoute avec Comte que le progrès n'est donc que le développement de l'ordre.
Cela est vrai d'une façon générale, seulement il faut attirer ici l'attention sur notre observation ci-dessus que les sociologues ont trop méconnu le caractère organique de la différenciation même ; en réalité, toute différenciation n'est pas simplement séparative, mais représente déjà une espèce de
coordination. Par exemple, la division du travail en économie politique ne consiste pas uniquement dans le fait que le même individu cesse de faire toute l'épingle et que cette production se trouve partagée désormais entre plusieurs individus qui sont consacrés chacun à en exécuter une partie différente ; elle consiste, même dans ce cas très simple, en ce que cette division suppose une autre division complémentaire consistant ce que certains individus sont affectés spécialement à l'assemblage de toutes les parties exécutées séparément par d'autres. Il en est de même dans le travail scientifique : les sciences se sont de plus en plus différenciées, mais à mesure qu'elles se différenciaient et, par le mécanism3 même do cette différenciation, la séparation apparente entre les sciences se comblait nécessairement par une nouvelle division représentée par d'autres spécialistes représentant la coordination persistante de tout le travail scientifique ; ces spécialistes sont les philosophes et, pour les sciences sociales particulièrement les sociologues.
La loi de différenciation progressive nous apparaît donc comme une loi d'organisation également progressive. Elle est elle-même une application de la loi plus générale encore de limitation. Les forces et les formes sociales se divisent de plus en plus en forces et en formes relativement distinctes, se limitant de plus en plus les unes des autres. Qui dit différenciation dit limitation et nécessairement aussi organisation.
Nous avons exposé ci-dessus à propos de la loi de limitation et nous avons détaillé dans Structure générale des sociétés, que toute limite n'est pas seulement séparative mais conjonctive. Au point de vue des frontières qui représentent les grandes différenciations intersociales, la limite n'est pas seulement ce qui sert d'enveloppe séparative entre tribus, cités ou nations, elle est l'organe qui les unit, qui les met en contact les unes avec les autres, celui également par où elles se pénètrent les unes les autres aussi bien économiquement qu'à tous les autres points de vue. Nous avons également exposé d'une façon approfondie qu'à mesure que les sociétés j)articulières se différencient à l'intérieur, dans la même mesure les frontières économiques, génésiques, esthétiques, psycho-collectives, morales, juridiques et finalement politi-
ques existant entre elles et les sociétés extérieures où s'est effectuée une différenciation analogue tendent à s'abaisser et à se niveler, d'où comme conséquence une plus grande société. Cette société agrandie est caractérisée par une différenciation de plus en plus complexe de ses divisions intérieures ; c'est donc cotte différenciation qui est le mécanisme de tout développement social. Cette différenciation est originaire ; même dans les sociétés les plus simples où il n'existe encore à l'intérieur que certaines différences fonctionnelles résultant de l'âge, du sexe, des multiples conditions du territoire occupé, il y a toujours cette première division intercollective résultant du fait que cette société est séi3arée d'autres sociétés par une frontière plus ou moins stable. Cependant, répétons-le, cette frontière non seulement est séparative mais elle est l'organe par lequel se régularisent les premiers rapports intersociaux.
Il en est de même de toutes les limites et divisions sociales intérieures. De même que les sociétés ont de plus en plus des frontières extérieures différentes où s'équilibrent leurs diverses forces par rapport à celles du dehors, de même il se produit à l'intérieur des sociétés progressives une différenciation croissante des fonctions et des institutions et la conséquence de ce mécanisme est la même à l'intérieur que vis-à-vis de l'extérieur.
Vis-à-vis de l'extérieur, un nivellement se j)roduit, les classes qui existent aussi bien entre Etats qu'à l'intérieur de chacun d'eux, tendent à se fusionner dans une organisation supérieure, dans une société de sociétés, que seule la différenciation orgar.iquo et progressive du travail social entre nations a rendue possible et dont la différenciation intercollective est par conséquent le mécanisme. A l'intérieur, le processus et le mécanisme de celui-ci sont les mêmes : avec la différenciation progressive des fonctions sociales, les tribus ou groupes supérieurs, même conquérants, sont fusionnés avec les vaincus ; les supérieurs commencent par se transformer en castes, les castes en ordres et en états, ceux-ci en professions lesquelles deviennent de plus en plus nombreuses en se spécialisant. Toute cette évolution serait évidemment une dissolution sociale si dans la société progressive, la différenciation croissante n'était nécessairement
aussi organique. Quand la division du travail, comme aujourd'hui, est devenue internationale, en môme temps que nous voyons apparaître les premières assises d'un Etat international et même mondial, nous voyons les syndicats, les trusts, etc., etc., devenir eux même internationaux ; nous voyons par exemple aussi se fonder Finternationale des travailleurs servant de lien aux syndicats particuliers des professions les plus diverses. Et tout cela s'opère en même temps que se constituent des organismes internationaux pour les chemins de fer, les postes et télégraphes, les sciences et les arts, la statistique, l'industrie, l'agriculture et le commerce. C'est le mécanisme de la différenciation qui après avoir transformé, les tribus inégalitaires primitives de conquérantes et de vaincues en castes, celles-ci en ordres et en états, ces derniers en classes tend à broyer maintenant les classes en simples divisions professionnelles de plus en plus nombreuses et dès lors de plus en plus solidaires ; c'est donc ce mécanisme qui prépare à tous les stades la fusion progressive des sociétés et de leurs groupements particuliers ; c'est de ce mécanisme que naît la réalisation dans la pratique et la conception en théorie de l'équivalence de toutes les fonctions et professions sociales. Ce terme équivalence n'implique du reste aucune signification absolue ; il suppose au contraire, comme la différenciation elle-même, une tendance constante à multiplier les divisions sociales, mais par cela même à les évaluer comme également utiles au service de l'ensemble de la société.
C'est aussi cette loi de différenciation qui explique la formation de plus en plus considérable de centres spéciaux relatifs à toutes les fonctions sociales et en même temps leur coordination également progressive dans des centres de plus en plus élevés réglant des relations de plus en plus étendues. C'est ainsi par exemple, qu'au point de vue économique, il y a, même pour chaque produit, une foule de marchés locaux ou régionaux, mais, surtout pour ceux qui sont d'usage universel, il y a de grands marchés internationaux qui sont les régulateurs superposés aux petits et agissent dès lors sur ces derniers de manière à réduire dans de moindres limites les oscillations des prix locaux par la légitime influence du marché mondial, lequel est du reste lui-même conditionné de
son côté par l'influence non moins légitime de toutes les parties dont il est la coordination.
La loi do différenciation est donc de la plus haute importante en sociologie. Elle explique le mécanisme de la fusion sociale par la division sociale. Elle permet d'entrevoir une issue régulière à la lutte des classes, une issue naturelle, non catastrophique. Si nous progressons, la solution du problème des classes se fera d'après le même mécanisme qui a détruit toutes les inégalités antérieures. L. Ward, notamment, a très bien vu que le progrès résulte de la fusion d'éléments dissemblables. Mais quel est le mécanisme de cette fusion ? Nous croyons l'avoir indiqué.