CHAPITRE VI
L'interdépendance sociale.
Les phénomènes sociaux sont à la fois simultanés et successifs ; dans tous les cas, ils sont interdépendants. La loi d'interdépendance représc^nte l'aspect dynamique de la loi de corrélation dont nous avons parlé au point de vue de la statique ou plutôt de la structure des sociétés. Nous avons du reste signalé à plusieurs reprises et nous aurions pu le faire à propos de la loi de la différenciation, que la statique et la dynamique, la structure et la vie des sociétés sont en fait inséparables.
La loi de corrélation et celle d'interdépendance ont été mises en pleine lumière par A. Comte, H. Spencer et en général par la plupart des sociologistes malgré les points de vue trop unilatéraux auxquels ils se sont placés dans les derniers temps mais qui, en somme, sont une application de cette môme loi de différenciation qui tend à séparer d'abord les diverses écoles, de manière à réaliser ensuite une synthèse plus savante et plus harmonieuse.
On entend par interdépendance sociale, la loi constante et nécessaire d'après laquelle toutes les activités sociales agissent les unes sur les autres. Il en résulte qu'aucune d'elles n'est absolument indépendante des autres et que le fonctionnement de chacune est conditionné par celui de chacune des
autres et, d'une façon plus complète encore, par l'activité de l'ensemble de la société ; en effet, en tant même que globale, cette dernière activité agit aussi sur chacune des autres et constitue une activité spéciale.
L'interdépendance des phénomènes sociaux est d'une complexité extrême ; on peut cependant établir un certain ordre dans son étude et en même temps reconnaître que cet ordre à la fois dogmatique et logique correspond à l'ordre évolutif réel des sociétés, à leur développement naturel et historique.
Les actions et réactions sociales qui constituent la vie profonde des sociétés et dont l'activité est la source directe des institutions et des systèmes sociaux peuvent et doivent être mises en rapport avec notre classification des phénomènes sociaux (Livre I, chap. I). Cette classification est basée sur leur ordre de complexité et de spécialité croissantes et de simplicité et de généralité décroissantes. Cet ordre qui est surtout structural représente également l'ordre dynamique et vital des phénomènes sociaux ainsi que des organes, appareils et systèmes dans lesquels ces phénomènes se réalisent au cours de l'existence des sociétés.
Les phénomènes et fonctions les plus simples et les plus généraux agissent de la façon également la plus simple et la plus générale sur les phénomènes et les fonctions plus complexes et plus spéciaux.
1. Il en résulte tout d'abord que le territoire et la population étant les facteurs constitutifs de toute société puisque sans leur combinaison constante aucune société n'est possible, ce sont le territoire et la population, dont les actions et réactions réciproques combinées exercent tout d'abord une action directe sur tous les faits sociaux, attendu que, sans eux, aucune combinaison sociale ne serait possible.
Par exemple, l'influence de l'Angleterre sur le Portugal, s'explique tout d'abord géographiquement. Le littoral du Portugal se trouve précisément sur la route qu'ont à suivre les navires anglais pour se rendre dans la Méditerranée, au Brésil, au Cap de Bonne Espérance et aux Indes ; Porto et Lisbonne sont leurs ports de relâche et de ravitaillement. Alors, naturellement, le commerce anglais s'est inféodé la production portugaise et ce fait a été consacré par la combinaison diplomatique et politique dont le traité de Méthuen
par exemple fut l'expression (Elisée Reclus). De même les relations du Portugal et du Brésil résultent de leur situation géographique réciproque ; ils ont été unis politiquement ; ils le sont maintenant par des cables télégraphiques. On peut remarquer de même que la capitale de la France est située sur le point de convergence do la Seine, de la Marne, de l'Oise et des chemins naturels qui viennent de la Belgique, de l'Allemagne, de la Méditerranée et des côtes de l'Atlantique. P. Mougeolle, exagérant l'influence géographique, va jusqu'à proposer de diviser l'histoire en quatre périodes consécutives et progressives, caractérisées par la situation déplus en plus septentrionale des grandes capitales. De son côté L. Metchnikoff a rattaché la loi statique et progressive des grandes civilisations : 1° au milieu fluvial, comme en Egypte, en Chaldée, dans l'Inde et en Chine ; 2" au milieu Méditerranéen y compris le golfe Persique ; 3° au milieu Océanique de plus en plus universel à mesure qu'à l'Atlantique s'ajoutèrent successivement le Pacifique, l'Océan Indien, l'Océan boréal et finalement l'Océan antarctique seul encore à l'écart du mouvement général.
De même le climat, la géologie, la flore et la faune, dans leurs combinaisons avec la population, agissent sur la vie sociale d'une façon constante. Il est par exemple des îles dont les habitants tirent toutes leurs ressources de certains palmiers ; ceux-ci sont fécondés par des insectes que détruisent les oiseaux, mais les oiseaux sont détruits par une mite parasite qui vit dans leur plumage ; la mite elle-même est détruite par un petit champignon ; ce dernier exerce donc une influence sur le palmier lequel est l'unique ressource de la population. Remarquons que ces actions réciproques sont à la fois simultanées et successives, tandis qu'en biologie la simultanéité des fonctions domine, comme nous le voyons pour la nutrition, la circulation, la respiration et la sécrétion.
Inutile de nous étendre sur l'influence de la vie végétale sur la vie animale et de celle-ci sur la vie psychique et la sociologie ; cette influence est suffisamment démontrée par l'action de l'agriculture sur le bétail et du bétail sur l'agriculture, de l'une et de l'autre sur la vie humaine et dès lors sur la vie sociale.
Voici un fait spécial qui montre bien l'action exercée par
le milieu territorial sur les institutions économiques. D'après A. Woeikof, cité par E. Reclus, au Yutacan « la lépartition des eaux et des cavernes souterraines a eu pour conséciuence, depuis les temps antérieurs à l'histoire, une distribution correspondante de la propriété terrienne. Les domaines, si étendus qu'ils soient, ne valent rien sans l'eau profonde, mais cette eau appartient à quelques grandes familles espagnoles, autour desquelles doivent forcément se grouper tous les habitants du district, s'ils veulent avoir le liquide nécessaire à l'entretien de leurs cultures, à leur propre alimentation et à celle de leur bétail. Ils sont donc obligés de se faire les clients, sinon les serfs du propriétaire foncier qui, en échange du lopin de terre, de l'abreuvoir et des eaux d'arrosage, leur demande un jour gratuit de travail... En un pays où l'eau vive est aussi avarement distribuée, on ne peut en effet concevoir la propiété que sous deux formes, la communauté absolue de la terre ou son partage en grands domaines.»
Quant à l'influence de la population humaine sur toute l'activité sociale il suffit de rappeler que non seulement les ethnol(»gistcs, mais des sociologues et des économistes tels que E. Levasseur, A. Coste, M. Kovalevsky, font des variations quantitatives de la population le facteur fondamental de la dynamique sociale, tandis que d'autres se basent sur ses variations qualitatives, telles que les divisions en races, en élites, etc. L'influence de la population à ce double point de vue est incontestable ; elle n'a jamais été contestée ; seulement elle n'est ni unique, ni absolue et les variétés humaines elles-mêmes sont, comme je l'ai exposé, dans Structure sociale, le résultat historique d'adaptations, de sélections, de différenciations et de fixations par hérédité de variations dont la source la plus générale se trouve dans les actions et réactions sociales nécessairement iiroduiles par la juxtaposition du territoire et de la population, juxtaposition dont la conséquence est une combinaison sociale où territoire et population forment un tout superorganique, dont les deux facteurs sont adaptés l'un à l'autre jusqu'à se confondre par formation, développement et dissolution réciproques.
2. Parmi les phénomènes sociaux, autres que leurs deux facteurs constitutifs dont nous venons de parler, les facteurs économiques sont les plus simples et les plus généraux. Ils
exerceut par couséqueiit une action prépondérante, soit directe, soit indirecte, sur la série postérieure dos diverses catégories de faits sociaux jusque et y compris la classe des phénomènes politiques. Rappelons, sans y insister, que dans la catégorie économique même nous avons considéré les phénomènes circulatoires comme les plus fondamentaux tandis que d'autres écoles attribuent ce caractère à la production, comme le font C. Pccqueur, Le Play etK. Marx. Cette controverse x)articulière peut être négligée ici au point de vue de la conception do l'ordre dynamique de la vie sociale.
Voici des exemples de l'influence directe do l'ordre économique sur l'ordre génétique. Je ne reviens pas sur la conformité de l'évolution des formes familiales en général avec la structure économique et notamment avec la propriété, soit communautaire, soit individuelle.
Des exemples plus spéciaux sont i)his intéressants et plus suggestifs.
Chez les Apaches, comme chez les Tatars nomades, l'appropriation se fait par occupation en général violente, la flèche ou la lance (comme chez les Dorions et les Quirites) est le symbole de l'appropriation ; de même, la femme devient propriété privée ; le chef qui veut la prendre à long terme lui rompt une flèche sur la tête ou en fait voler une autour de celle-ci. De même les anciens Grecs plongeaint leur javeline dans la chevelure de leurs prisonnières comme ils enfon- ^•aient leur lance dans la terre conquise. Maintenant les flèches persistent encore dans la chevelure des dames, mais comme ornements plus ou moins utiles, plus ou moins précieux et coûteux, indiquant la transformation subie par la femme dans la société contemporaine ; sa servitude est capitaliste, les flèches comme les anciennes chaînes transformées en bracelets sont de plus ou moins de valeur suivant l'ordre hiérarchique des classes sociales.
A Rome, sous l'Empire, deux colons établis sur des domaines différents pouvaient se marier, mais, (luoiquc mariés, ils s'exposaient, les propriétaires et les domaines étant distincts et môme les domaines seuls l'étant, à être séparés l'un de l'autre ; ])Ourquoi ? Parce qu'ils appartenaient à des domaines différents ; c'était le droit domanial qui réglait l'ordre familial ; de même les enfants, quoi que lib.cs,
étaient aussi attachés à perpétuité à la terre. Aujourd'hui, n'arrive-t-il pas à l'ouvrier industriel d'être séparé également de sa femme et de ses enfants lorsque toute sa journée se passe ailleurs et qu'il ne voit les siens que le soir au moment de se coucher ?
Dans le Livre II, nous avons suffisamment montré l'influence exercée par la vie économique sur l'art. Que l'on adopte par exemple la classification des stades sociaux de Marx ou tout autre à caractère économique, il est i)arfaitement possible d'attribuer à chaque stade de l'évolution artistique une dénomination empruntée au stade économique correspondant. Une telle classification serait dans tous les cas plus profonde que celle qui consisterait à ramener l'évolution artistique à une classification à base idéologique par exemple à la loi des trois états d'A. Comte,
L'activité économique agit sur toute la psychologie collective ; elle est du reste elle même en partie psychologique puisque, comme dans toutes les autres catégories de faits sociaux, les sociétés humaines y interviennent toujours avec toutes leurs unités biologiques et psychiques. En dehors cependant de cette action propre, la vie économique exerce la plus grande influence sur les modes d'activité et sur les formes structurales spéciales à la psychologie collective. Ainsi, dans les sociétés où il y a des classes oisives dominante.\ comme jadis à Athènes et actuellement surtout depuis 1789, l'instruction est surtout classique et artistique. Aux classes oisives et spécialement aux jeunes filles on enseigne principalement les choses les plus inutiles. Ces classes ellesmêmes ne sont-elles pas inutiles ; qu'ont elles besoin d'outils sans emploi ? Partout, nous l'avons vu au Liv. II, l'enseignement est en rapport avec l'état surtout économique de la société et la fonction des groupes et des classes d'individus.
Darwin lui-même dans son autobiographie dit : « J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas à gagner mon pain ^ ; il attribue à ce fait une des causes de ses succès scientifiques.
Biicklc signale que les troubles religieux cessèrent ou Ecosse au milieu du XYIII*^ siècle quand on eut fait des routes à travers tout le pays. Alors on commeu^-a à s'intéresser aux questions écouomi«iues ; les ouvrages, autrefois surtout religieux, traitèrent de plus en plus de sujets commcr-
ciaux.Vers cette époque, les Ecossais commencèreut à perdre en partie cette férocité rude qui les distinguait autrefois, " On remarqua que les hommes cessaient de porter les armures qui avaient été jusqu'alors portées par tous ceux qui en avaient le moyen comme une précaution utile dans une société barbare, et par conséquent guerrière. "
L'état économique agit sur toute la ps\'cliologie collective ; il se forme de lui-même une pHycliologic. C'est ainsi qu'il agit sur les formes religieuses et autres ; celles-ci au contraire ne réagissent qu'indirectement et faiblement sur lui. Ainsi, sans soutenir d'une façon absolue que le christianisme n'a pas influé sur l'abolition de l'esclavage, on peut dire qu'il n'a fait que suivre le mouvement économique qui rendait le travail libre itlua profitable aux capitalistes ({ue le travail servile. En outre beaucoup de faits ténioignent que la religion ne fut pas toujours favorable à cette transformation. Ainsi, précisément à partir de Justinien et de la victoire du Christianisme, la condition des esclaves empire. Sa loi Julia Norbanna crée à l'émancipation des esclaves tant luraux (;ue domestique des obstacles presqu'insurmontables. La loi Aclia Sentia limite le nombre de ceux qu'il est permis d'affrancliir par testament. Même jusqu'au XVIP siècle, on voit les Seigneurs féodaux exercer le droit de vie et de mort sur les serfs de de leurs domaines.
Aujourd'liui même, ne constatons-nous pas que le relèvomen-t économique du peuple, bien plus que les prêches et les discours, est le meilleur instrument de propagande antialcoolique?
La vie économique, comme on le voit, agit directement sur les mœurs et la morale ; la morale de chaque société est avant tout déterminée par son mode d'existence économique. Il en est de même du droit. La célèbre brochure de Sieyès, par exemple, signifiait que le moment était venu de sanctionner juridiquement et politiquement la situation économique que le Tiers Etat avait acquise en fait. En ce qui concerne l'action de l'Economie sur la Politique, il suffit de signaler que les classes possédantes ont partout et toujours été les classes dirigeantes.
La loi que l'Economique, en tant que phénomène le plus simple et le plus général, agit sur tous les autres phéno-
mènes sociaux dMino façon plus ou moins directe doit être maintenant généralisée et complétée en ce sens que tous les phénomènes et fonctions immédiatement antérieurs agissent le plus immédiatement et le plus directement sur les phénomènes et les fonctions séquents suivant l'ordre de leur classification. D'où la conséquence que les actions et réactions sont moins immédiates et directes entre phénomènes et fonctions appartenant à des classes distinctes qui ne se suivent pas immédiatement que là où il y a liaison directe et immédiate. Ainsi la vie économique agit plus directement sur la vie génésique que sur l'activité juridique ou politique. La morale et le droit ont plus de rapports directs entre eux que la Morale n'en a avec la politique.
Ce sont les phénomènes et les fonctions d'une même classe, et, dans chaque classe, ceux relatifs à chaque fonction spéciale qui s'associent le plus facilement et influent le plus les uns sur les autres; par exemple sont interdépendants le fonctionnement du crédit et du commerce, les modes de culture et de distribution du sol, l'organisation du travail et la technique de la production.
Sauf ces différences d'intensité résultant de leurs connexions plus ou moins immédiates et directes, tous les phénomènes sociaux agissent les uns sur les autres; de là la complexité indéfinie de la vie sociale en rapport avec la complexité de sa structure. Les sciences, par exemple, agissent les unes sur les autres; les plus simples et les plus générales tendent à empiéter sur les plus complexes et les plus spéciales, les unes influent sur les autres, même la science sociale sur la biologie. « Un heureux hasard, dit Darwin, me fit lire alors le livre de Malthus •' Sur la Population «, et l'idée de la sélection naturelle me vint à l'esprit. » Les progrès des sciences particulières ont totalement transformé la philosophie, notamment ceux de la géologie, de la zoologie et de ranthropologic. Les sciences particulières ont modifié l'histoire de la création et celle ci a rénové les principes de celles-là.
En disant que « les dieux naissent du souffle des chantres inspirés », le Rig-Véda nous montre l'action de l'art sur la religion. Le culte lui-même est en rapport avec la Procédure et le Droit. « Le culte romain, dit Bouché Leclcrcq, est une
procédure analogue de tout point à celle des actions de la loi que les Pontifes plus tard léguèrent aux jurisconsultes. Le sacrifice est une offre intéressée et la prière qui l'accompagne nécessairement (Pline, 28, 10) est une stipulation dont l'effet est infaillible si elle est conçue dans les termes sacramentels fixés par la coutume. »
Autre exemple : la féodalité, en tant que régime politique, s'est formée sous l'action dos mœurs notamment économiques. « La féodalité, dit Fustel de Coulangcs, n'est pas née d'un système politique ; elle a pris naissance dans les usages de l'existence individuelle. Loin qu'elle ait été créée par une révolution, c'est d'une lente tradition d'habitudes qu'elle est sortie. La vie privée a été le terrain où elle a germé. Elle s'est établie dans les mœurs des particuliers et dans leurs relations entre eux longtemps avant de se produire comme organisme politique. » Rien de plus juste, sauf que ces mœurs dites privées sont en réalité sociales et (collectives et déterminées avant tout par les relations économiques.
Lorsque Kant écrit que « l'éducation morale de l'homme doit commencer non point par l'amélioration de ses mœurs, mais par la rénovation de sa manière de penser et par la formation d'un caractère en lui », il se trompe peut-èlre au point de vue de l'ordre dynamique, mais il reconnaît qu'un tel ordre existe puisqu'il ajoute : « on doit commencer par là, quoique d'ordinaire ou procède autrement, que l'on combatte exclusivement les vices sans toucher n leur racine commune. »
Voici un fait qui montre que l'Economique et la Politique agissent même sur les croyances religieuses : A. Réville signale qu'à l'époque de l'introduction du Christianisme, les Finnois étaient encore au stade pastoral, aussi la société divine était aussi patriarcale; leur Olympe était une grande famille dont Oukko, le dieu suprême, était un pasteur qui menait paître ses troupeaux de nuages. Les esprits inférieurs des bois, des eaux, du sous-sol étaient de même groupés comme des enfants et des serviteurs autour des couples préposés à la direction des divers éléments, comme les chefs patriarcaux l'étaient à celles do leurs groupes familiaux.
En Egypte, la féodalité divine fut le reflet de la féodalité terrienne et politique comme le montre Maspero. Chez les Assyriens où domine une monarchie militaire absolue et
hiérarchique, Assour est le despote divin calqué sur le type du monarque divin. En Chine, écrit M. Goblet d'Alviella, « non seulement nous trouvons dès les plus anciens temps, l'Etat divin étroitement imité de l'Etat terrestre, mais encore les différents degrés de leur organisation respective, sont strictement en rapport les uns avec les autres. •' C'est évidemment l'interdépendance dynamique qui explique cette corrélation de structure.
Ce d^mamisme se rencontre jusque dans les rapports de la science et de la politique. Ainsi, dans les sociétés gouvernées despotiquement, jiar con: mandement, la conception scientifique ne pouvait par cela même s'élever à l'idée de rapports nécessaires, de lois; même la conception intermédiaire d'un libre arbitre devait être étouffée par celle d'une nécessité impérative, à la fois supérieure et extérieure à la société. La doctrine du libre arbitre fut elle-même un instrument historique de révolte indispensable à l'avènement d'une conception scientifique d'un ordre simultané et successif de sociétés où les déviations individuelles ne sont plus considérées que comme des accidents accessoires, bien que également déterminés. Précisément cette conception d'un ordre social statique et dynamique fonctionne maintenant dans la mentalité collective grâce à l'action favorable et progressive de la fonction politique du self-governement social ; désormais il y a corrélation entre leurs structures respectives qui se soutiennent l'une l'autre ; de même il y a interdépendance entre leurs fonctions qui se complètent.
Il faut ajouter encore à cette loi d'après laquelle tous les faits sociaux agissent les uns sur les autres que même les plus complexes et les plus spéciaux réagissent sur les plus simples et les plus généraux. Inutile de multiplier les exemples : la politique exerce une réaction sur le Droit; celui-ci de même que la politique sur la morale, en dernière analyse tous les phcnt)raènes des catégories sociales supérieures réagissent sur ceux des catégories auxquels ils sont directement ou indirectement subordonnés, c'est-à-dire finalement sur la vie économique.
Exemples : la propriété fortifiée par une noblesse héréditaire et consacrée par la religion est plus résistante que celle proclamée seulement jar la loi ; en ruinant le privilège
familial et la religion, on sape du même coup les anciennes formes propriétaires par voie de réaction, la propriété tout en faisant la loi devant aussi se modeler sur la loi quand elle est l'expression de la volonté populaire. Toutefois, dans une société consciente, la méthode la plus efficace de réduire la noblesse et la religion est de réduire d'abord le privilège propriétaire; seulement il arrive dans la dynamique collective ce qui se passe dans les sièges; on emporte d'abord les forts détachés et les ouvrages avancés ; cela affaiblit la place tout en ne constituant pas une victoire décisive.
Changer les opinions philosophiques, c'est porter atteinte aux fondements de l'Etat; la ruine des cultes locaux favorisa la destruction de la Cité ancienne. Le monothéisme et plus encore la philosophie positive préparent une Economie internationale tout autant qu'un Etat politique conforme. Anaxagore croyant à un dieu suprême, unique et universel, refusait d'être magistrat dans une Cité.
Non seulement, dans la dynamique sociale, les forces plus spéciales et plus complexes réagissent constamment sur les plus générales et les plus simples tout en restant subordonnées à ces dernières, mais cette dynamique déjà si compliquée, doit être complétée par une loi fondamentale. Cette loi consiste en ce que l'activité de chacune des parties quelconques de la structure sociale est toujours en rapport avec l'activité de la structure d'ensemble de la société. Il y a une action globale nécessaire du tout, comme tel, sur l'activité fonctionelle de chaque système, de chaque appareil, de chaque organe, de chaque élément constitutif de toute société. De là, la tendance générale et renforcée vers la conformité de toutes les parties d'un type social au type global. La société n'est pas seulement conforme à ses unités composantes, comme dit Spencer, mais toutes ses unités se conforment au type à raison de l'action exercée par le tout sur les parties.
Nous retrouvons ici, comme conséquence de la dynamique, la même loi d'équivalence que nous avons déjà rencontrée antérieurement. Il résulte de cette action réciproque des parties les unes sur les autres et sur le tout et d'un autre côté de l'action du tout sur chacune des parties, que l'individu et la société notamment sont non pas subordonnés l'un à l'autre mais coordonnés entre eux. Ils ne sont pas essen-
tiellement antagonistes, mais ils participent à l'équilibre instable de tout ce qui est.
Il existe en somme une imperfection constante dans la coordination sociale ; cette imperfection se manifeste aussi bien au point de vue de la corrélation structurale qu'au point de vue de l'interdépendance fonctionnelle de toute société. De ce que l'équilibre est toujours imparfait et jamais absolu, il résulte précisément que les sociétés doivent être considérées comme des superorganismes, c'est-à-dire des organisations dont la dynamique est de beaucoup plus compliquée que celle de n'importe quel organisme individuel, même humain. C'est la société qui seule est le surhomme et par cela môme l'individu qui en fait partie a pu arriver à se dépasser lui môme en tant qu'animal.
Il importe ici également d'indiquer combien, au point de vue des lois de corrélation et d'interdépendance des sociétés et des faits sociaux, est encore restée métaphysique cette conception à la fois statique et dynamique de l'ordre social d'après laquelle les sociétés et spécialement les Etats sont absolument souverains et autonomes. J'ai prouvé, dans Structure générale, que toujours et partout sociétés et Etats, du moment qu'ils ont des rapports, sont interdépendants et tendent à une structure commune ou du moins conforme.
Cette conception purement idéologique est encore dominante, malgré tous les démentis que lui a opposés l'expérience historique. Cette conception idéologique se retrouve à un autre point de vue chez Spencer. Après avoir exposé qu'à la différence des organismes les sociétés forment un tout discret et non concret, ce qui est trop absolu vu qu'il n'y a qu'une différence de degré, l'illustre sociologue ajoute que les signes des sentiments et dos idées remplissent dans les sociétés la fonction intcrnonciale remplie dans les corps vivants par les ondes moléculaires et qu'ainsi se trouve établie la dépendance mutuelle des parties qui fait de l'agrégat social un tout organisé quoique discret et vivant. Spencer soulève ici, en sociologie, l'ancien problème du continu et du discontinu, du plein et du vide. Comme il considère le superorganisme social comme discontinu, il se croit obligé d'expliquer comment la dynamique sociale peut se réaliser et alors, dans le vide qu'il a lui-même imaginé, il jette, pour
ie combler, les signes des idées et des sentiments considérés comme les agents intermédiaires, les internonces entre les diverses parties du corps social. On le voit c'est, appliqué à la sociologie, l'ancien dualisme entre l'esprit et la matière, l'âme et le corps, ainsi que le problème de leurs relations réciproques qui sont ressuscites par le grand Métaphysicien du Positivisme.
Ce sont toutes les unités humaines combinées avec le territoire qui forment le tissu connectif des sociétés, tissu dont les nœuds sont représentés par les centres de coordination où toutes les activités sociales viennent se rejoindre, se régulariser et s'unir en vue de leur coopération à la vie d'ensemble du superorganisme.