CHAPITRE VII
L'HÉRÉDITÉ SOCIALK.
La loi de l'hérédité en sociologie est une application spéciale de la loi de continuité. Comme cette dernière elle est à la fois statique et dynamique. Si nous en traitons dans cette partie consacrée à la vie des sociétés, c'est que par son caractère dynamique elle complète l'explication du mécanisme de l'évolution.
Dans La variation des animaux et des plantes, Darwin dit: ce N'importe quel changement dans les conditions de la vie, même le plus léger suffit souvent pour déterminer la variabilité ; l'inflnoncc d'un changement s'accroît par accumulation ; ainsi il faut que deux ou trois variations soient soumises à une condition nouvelle avant que l'effet n'en soit visible. « Voilà très nettement indiquée la fonction de l'hérédité en biologie ; elle transmet les variations et les fîxe.
Nous n'avons jamais soutenu que l'hérédité en sociologie était absolument idendique à l'hérédité en biologie ; cependant elle est analogue comme fonction et comme mécanisme. Il est incontestable que les institutions sociales se transmettent de générations à générations, de même aussi se transmettent les croyances et les doctrines ; même les sociétés particulières qui périssent laissent un héritage susceptible de
passer aux sociétés qui leur succèdent ; déjà les anciens avaient conscience de cette hérédité.
Dans un de ses discours Périclès, suivant Thucydide, prononçant l'éloge des Athéniens morts pendant la guerre, dit : (c Nos premiers aieux sont dignes d'éloges et nos pères encore plus : c'est eux qui ont ajouté à l'héritage qu'ils avaient reçu la puissance que nous possédons et ce n'est pas sans de grands travaux qu'ils l'ont transmise » ; dans une autre circonstance il ajoutait : « S'il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. »
Les progrès de la science historique n'ont fait que confirmer de plus en plus la grande loi de l'hérédité sociale ; c'est elle qui relie toutes nos institutions, toutes nos croyances actuelles aux origines les plus lointaines des sociétés. La structure et la vie actuelle de celles-ci sont l'héritage accumulé, mais en même temps modifié, des civilisations précédentes.
Nous avons hérité de notre structure actuelle, comme les êtres individuels ont hérité de la leur, Ceci même nous montre le double aspect à la fois statique et dynamique de l'hérédité. D'un côté elle est un facteur de consolidation et de fixation de la structure par accumulation des matériaux qui en constituent pour ainsi dire le squelette, de l'autre elle règle les variations qui sans cesse, sous l'empire de conditions nouvelles, tendent à modifier la structure existante.
Nous avons déjà vu, au Livre I, qu'il y avait entre les phénomènes sociaux non seulement un ordre logique et dogmatique mais une véritable filiation historique et naturelle. Il en est de même au point de vue de la structure et de la vie d'ensemble des sociétés, pour ce qui concerne la succession de leurs types et de leurs stades. Dans Economie publique et Science des Finances, nous avons aussi consacré un chapitre spécial à l'hérédité ; chaque budget par exemple recueille en doit et en avoir l'héritage des budgets antérieurs et prépare, avec plus ou moins de variations, sa propre transmission à ses successeurs.
La structure des sociétés étant plus plastique que celle des organismes à raison de leur masse et de leur complexité supérieures, leur stabilité est moindre, leurs bases fondamentales
bien que très lentes à se modifier sont elles-mêmes relative* ment plus variables. Quand des conditions nouvelles se produisent dans le milieu soit extérieur soit interne de la société et que l'action de ces conditions se répète, la société tend à varier et à s'adapter à ces conditions ; ces variations à leur tour, à mesure que par répétition et exercice elles s'intègrent dans l'organisation sociale, se fixent et sont susceptibles d'êtres transmises par hérédité.
L'hérédité des caractères acquis au cours de l'existence individuelle de l'organisme, si contestable en biologie, existe bien certainement en sociologie. On le comprend d'autant plus facilement que la vie d'une société est plus continue et plus durable que la vie individuelle, la transmission des caractères acquis s'y fait en réalité dans une seule et même société qui se continue et cela ne diffère pas lorsque cette transmission se fait d'une société à une autre parce que, même dans ce cas, il y a entre ces deux sociétés des liens de continuité et une vie au moins en partie commune.
Toute variation commence donc par être un changement particulier qui, s'il se répète et s'il est avantageux, donne lieu à une sélection et à une adaptation qui .tend à se fixer, à devenir la règle et à se transmettre.
Dans la vie sociale, naturellement plus longue, il faut souvent des siècles avant qu'une variation arrive à se transformer d'exception en règle, c'est-à-dire en institution intégrée dans la structure sociale avec tendance à se transmettre. Prenons un exemple dans le droit de succession même. Le bénéfice consiste d'abord dans l'octroi par le suzerain de certains domaines dans des cas isolés et avec caractère simplement viagci ; l'institution se généralisa peu à peu et il s'y introduisit une modification d'abord exceptionnelle mais qui tendit à son tour à se généraliser à raison des avantages qu'elle présentait pour les titulaires des bénéfices dont l'importance sociale s'était de plus en plus accrue. Chez les bénéficiers se manifesta une tendance générale à transmettre leurs bénéfices à leurs enfants ; cette tendance se réalisa par tolérance, par répétition ; il fallut au moins cinq ou six siècles pour faire de l'hérédité du bénéfice la règle. En France et en Angleterre la révolution ne fut complète ou du moins générale qu'au XIV® siècle ; l'hérédité commença même par n'être
admise que pour la ligne mâle, et en Alsace, encore en 1780, il y avait des fiefs réversibles au seigneur suzerain en cas d'extinction de la race mâle du vassal.
De même le droit de tester s'introduit par lente infiltration dans le droit coutumier, au fur et à mesure que l'ancienne communauté économique et familiale se désagrège en fait comme peu favorable à l'état économique et, finalement, il fait partie intégrante du droit, il est consolidé et se transmet comme institution.
Un exemple remarquable de transmission héréditaire à la fois dans le domaine pratique et dans le domaine théorique est celui que nous fournit le passage en France de la monarchie absolue à la souveraineté de la Nation. Une mutation s'est effectuée mais accompagnée d'hérédité de l'ancienne structure. Le fait fut tellement frappant qu'il fut observé au moment même par un des acteurs les plus célèbres de la Révolution de 1789. Sieyès signale que la conception de la souveraineté que se forme le peuple sous la première république est tout à fait royale ou impériale : « Ce mot, la souveraineté du peuple, ne s'est présenté, si colossal devant l'imagination, que parce que, l'esprit français, plein encore des superstitions royales, s'est fait un devoir de la doter de tout Vhéritage de j)ompeux attributs et de pouvoirs absolus qui ont fait briller les souverainetés usurpées. On s'irritait de ne pouvoir lui donner encore davantage. On semblait se dire avec une fierté patriotique : si la souveraineté des grands rois est si puissante et si terrible, la souveraineté d'un grand peuple doit être bien autre chose encore. » Cette hérédité dans la psychologie collective correspondit, bien qu'en partie modifiée, avec l'hérédité de structure des institutions politiques fondées par la bourgeoisie devenue domi nante.
Rappelons en terminant que l'histoire de toutes les institutions économiques démontre qu'elles commencèrent par être des variations isolées qui finirent par se généraliser et à se transformer en institutions régulières, susceptibles de se transmettre héréditairement de génération en génération : il en fut aussi des postes, des télégraphes, du transport terrestre et maritime, des foires, des marchés et même des expositions nationales et internationales, des banques et du crédit,
— Bondes diverses formes de l'organisation du travail et de la production, etc.
En sociologie, tous les caractères acquis à la suite de variations considérées comme avantageuses eu égard aux circonstances tendent à se répéter, à se généraliser et à se fixer en institutions organiques et régulières transmissibles par l'hérédité sociale.
Au fond la condition essentielle de la transmission semble être une suffisante intégration. Par là la sociologie se rattache à la biologie. C'est l'intensité et la profondeur nécessaires de cette intégration qui, en biologie séparent surtout Lamarck et Spencer, de Darwin et surtout de AVeisman. La conception de l'hérédité en sociologie pourra peut-être exercer une influence sur les diverses conceptions biologiques en faisant ressortir leur caractère relatif. Ce serait un nouvel exemple d'interdépendauce scientifique.