CHAPITRE VIII
La durée de la vie sociale.
La vie sociale ne peut être complètement assimilée à la vie individuelle des organismes. C'est à tort que Quetelet ainsi que presque tous les théoriciens antérieurs identifient les phases successives de l'existence des sociétés à celles des individus. Quetelet distingue cependant entre les Etats, les nations et l'humanité; les États meurent plus vite que les nations, celles-ci plus vite que l'humanité. Il y a cependant conformité au point de vue des phases de leur développement, la différence est surtout dans la durée de ces dernières.
Ici il faut observer que les sociétés se rajeunissent continuellement; elles se composent à tout moment, bien que dans des proportions différentes, d'unités dont les unes sont jeunes, d'autres mûres, un plus petit nombre vieilles. Ces proportions varient même avec la structure sociale suivant les avantages que peut présenter l'une ou l'autre catégorie.
La vie sociale par cela môme apparaît comme une correspondance supérieure vis-à-vis de toutes ses conditions internes et externes. La mort ne semble pas une nécessité absolue
dé la conservation des sociétés qui forment, ainsi que nous l'avons vu, une esijèce unique. Des sociétés particulières ont cependant disparu ; néanmoins la société humaine a persisté; elle s'est étendue de plus en plus, par la production des variétés, à la surface de la planète; c'est ainsi qu'elle s'y est de mieux en mieux adaptée, confondant de plus en plus son milieu intérieur avec son milieu extérieur jusqu'à les fondre dans une combinaison et une correspondance de pins en plus complexes et complètes. Il s'est formé une société des sociétés toujours grandissante au point de devenir mondiale. Dès lors la durée de la vie sociale arrive à se confondre avec la durée des conditions mêmes de son existence. Si la mort naturelle peut et même doit est considérée comme un phéno-. mène d'adaptation avantageuse pour les organismes pluricellulaires, si de même la mort de sociétés particulières peut et doit être considérée comme étant avantageuse dans une organisation où les diverses sociétés particulières ne vivent pas encore en fait d'une existence commune, il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit d'une société devenue mondiale et umique, dont toutes les parties entrent dans la composition d'une seule et même structure. Alors pour que cette société mondiale perdure, il suffit que ses parties composantes se rajeunissent constamment ; une telle société pourra en outre s'élever à une vie supérieure en accroissant continuellement, par des combinaisons plus parfaites, son organisation intérieure toujours, du reste, elle même perfectible en tant que correspondante à un milieu extérieur.
Dans ces conditions, la durée de la vie d'une société mondiale de plus en plus et de mieux en mieux différenciée et coordonnée, en un mot organisée, peut par un retour apparent à la forme organique la plus simple, celle de la cellule considérée par Weisman comme immortelle, sauf accident, être indéfinie.
La durée de la vie des sociétés doit donc comme celle de tout organisme être envisagée comme variable ; elle est déterminée par toutes les conditions tant intérieures qu'extérieures de leur existence. Avec de nouvelles conditions, leur durée change en plus ou en moins. La prolongation de cette durée est donc en rapport avec tout le mécanisme de l'évolution y compris celui de la sélection intersociale. La longévité
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sociale comme celle des individus tend aussi à devenir héréditaire. Chez les êtres pluricellulaires, la mort est normale parce que les cellules qui sont la base de leurs tissus s'usent par leur fonctionnement, elles deviennent dès lors de moins en moins aptes à se multiplier et à rajeunir l'organisme. Au contraire, dans les sociétés et spécialement dans une société mondiale, le rajeunissement continu des parties constituantes et l'élimination de celles qui ont cessé de fonctionner, en supposant même qu'ils ne soient pas infinis, sont dans tous les cas incomparablement moins limités.
Parmi les animaux d'organisation inférieure et de même dans les sociétés inférieures la mortalité est énorme ; ces animaux et ces société subissent les influences les plus simples et les plus générales, leur existence en dépend ; il en est autrement des organismes et des sociétés complexes. Il n'y a pas de raison pour qu'une société des sociétés, une société mondiale, pacifique, laborieuse, où la distribution et la répartition des richesses sont bien équilibrées et organisées, où les relations sexuelles sont harmonieuses, où la vie esthétique, scientifique et morale est ample et heureuse, où li justice sans cesse progressive devient de plus en plus la règle de la conduite entre individus et entre groupes, où la politique n'est plus que le régulateur suprême de tous les besoins, désirs et aspirations d'une société consciente et agissant avec méthode dans sa réorganisation continue, il n'y a pas de raison, dis-je, pour qu'une telle société périsse, ni décline. Sa hmgevité devient adéquate à celle même de l'espèce humaine, espèce unique dont toutes les parties sont coordonnées dans une société également unique.
En biologie, ce sont les parties dont le développement est la plus tardif qui ont aussi la destination fonctionnelle la plus haute et les organismes mettent d'autant plus de temps à se développer qu'ils sont plus élevés. Les sociétés humaines inférieures arrivent plus tôt au bout de leur développement que les sociétés plus complexes. Il y a dans les sociétés comme chez les individus un rapport entre la précocité, la durée et la plasticité du développement.
Toutefois, la vie de l'espèce humaine n'en reste pas moins soumise aux conditions les plus générales de la vie ; la so-
ciété mondiale elle-même est dépendante de la loi générale du transformisme.
Les soleils et les planètes représentent des intégrations de mouvements ou de forces qui se dissipent en se désintégrant ; les soleils et les planètes meurent ; la dnrcc de la société mondiale ne peut donc être considérée comme ubsoment éternelle. Née à un certain moment, l'espèce humaine peut disparaître de même. Cette prévision, quelque lointaine qu'elle puisse être, devrait nous engager à une grande modestie, à une grande tolérance réciproque et à une amélioration de nos rapports sociaux, La pensée de la mort collective doit devenir pour nous, bien plus que celle de la mort individuelle, la grande préoccupation de la vie.