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CHAPITRE IX

Progrès, regrès et retours apparents.

On confond souvent les expressions développement, éooliition et progrès. Ces termes représentent cependant des choses très différentes. Le développement est surtout quantitatif ; en outre il suppose un point de départ, une forme originaire et également un point d'arrivée ; le progrès est surtout qualitatif et suppose de même une comparaison entre au moins deux stades. Quant à l'évolution dont nous traiterons plus loin, elle embrasse à la fois le point de vue quantitatif et qualitatif et en outre elle suppose un mouvement sans commencement ni fin.

La statistique par exemple ne peut nous fournir que des rapports quantitatifs ; les rapports qualitatifs lui sont inaccessibles ; elle ne peut les traduire qu'en quantités mesurables comme elle le fait pour les suicides, les crimes, les peines, etc.

Il n'y a pas cependant entre le point de vue quantitatif et le point de vue qualitatif une différence absolue; les petites différences quantitatives deviennent elles-mêmes qualitatives quand elles s'accumulent et se développent au point de devenir considérables. Tout accroissement ou développement de la masse tend à une différenciation des parties de cette masse et dès lors à des variations fonctionnelles de qualité

différente. Ainsi un grand développement de territoire et de population pour une société entraine naturellement certaines différences dans les combinaisons sociales qui s'effectuent entre ce territoire et cette population.

Do môme, la propriété de s'organiser et d'agir contractuellemcnt que nous avons reconnue comme constituant le caractère distinctif et qualitatif des sociétés se rattache au fait que toute société est, dans tous cas, un agrégat plus considérable que tout organisme individuel ; plus une société est vaste, j)lus elle est complexe et plus s'impose à elle le contractualisme comme organisation et comme méthode.

Néanmoins, le développement social ne constitue pas luimême un progrès. L'accroissement du territoire, celui de la population, le développement économique ne sont pas plus des progrès considérés en eux mêmes que la jeunesse, la maturité et la vieillesse ne le sont pour les individus, dont le premier pas daus la vie peut être considéré aussi comme le premier pas vers la mort.

Le progrès est uxi développement de nature spéciale, c'est un développement accompagné d'une amélioration des conditions de la vie sociale ; la progression dès lors ne peut et ne doit pas être conçue comiiic nécessairement continue, elle doit l'être comme dépendante des conditions. Non seulement tout développemen*: n'est pas un progrès, mais toute adaptation nouvelle n'en est pas un. Un animal que les circonstances obligent à devenir grimpeur ou môme terrestre n'est pas nécessairement su]iérieurà sa condition antérieure. L'adaptation à des conditions nouvelles n'est pas un progrès si les conditions nouvelles remplacent simplement les anciennes, et l'adaptation nouvelle l'adaptation antériouro. Dans ces conditions l'animal ou la société peuvent représenter des formes inférieures d'adaptation et d'organisation. 11 y aurait évolution, non progrès, même l'évolution serait régressive. Il en est autrement par exemple si l'animal ou la société s'adaptent notamment à la fois à la vie terrestre et à la vie maritime. Cela implique un progrès de la vie, un progrès dans l'organisation, une adaptation supérieure se manifestant par une correspondance à la fois avec les conditions anciennes, mais avec de nouvelles conditions surajoutées. Et ceci suppose que ces nouvelles conditions sont avunta-

geuses à l'organisme ou à la société, car dans le cas contraire encore une fois il n'y aurait pas progrès.

Le iprogrès consiste donc dans l'adaptation à des conditions de plus en plus avantageuses, i>ar conséquent dans un perfectionnement de l'organisation tel que cette organisation fonctionne dans des conditions meilleures qu'antérieurement. Les animaux et les sociétés où il se produit des variations avantageuses de ce genre tendent à se perpétuer et à l'emporter j)ar sélection naturelle. L. V¥ard considère que le progrès social est soumis à une loi de productivité décroissanle, les forces progressives étant elles-mêmes sujettes à l'équilibre et à un balancement rythmique (jui diminue graduellement en amplititude et finit, d'après lui, par s'arrêter à moins qu'une nouvelle force n'intervienne. D'après notre théorie, au contraire, la quantité de mouvement est, il est vrai, toujours la même au point de vue absolu, mais le mouvement se transforme. Cette transformation se manifeste dans les sociétés progressives en ce sens que l'amplitude des oscillations décroît mais que leur multitude croît ; le mouvement devient ainsi plus régulier, il se produit une économie dans les résultats, une économie de l'effort par rapport à la résistance, plus d'effet utile par rapport au poids mort, dès lors une productivité croissante. La théorie dcAVard se rattache aussi à celle de Loria, sur les formes-limites de l'évolution, théorie que cet éminent sociologue a déjà lui-même fortement atténuée spécialement en ce qui concerne l'évolution des formes sociales autres que les formes économiques.

La conception d'un état final, earaclérisé par un équilibre et un état parfaits est très ancienne ; elle se rencontre par exemple dans les tentatives de philosophie de l'histoire, en Perse aussi bien que dans le rêve de la Cité de Dieu de St- Augustin et dans les' systèmes socialistes d'après lesquels l'injustice sera un jour définitivement vaincue et l'humanité fera un saut du régime de la nécessité et de l'inégalité dans un régime de liberté et d'égalité. Ce sont là des formes rudimentaires d'interprétation de l'évolution et du progrès. Dans l'Inde les âges successifs se composaient de millions de siècles ; ils étaient seulement reliés entre eux en ce qu'un bouddha présidait à chacun d'eux. A Rome, d'après les poèmes prophétiques, l'histoire de l'humanité se divisait en

périodes avec des divinités successives et devait aboutir au renouvellement du monde et à l'âge d'or. En Judée, les prophètes devaient ressusciter pour servir de précurseurs au Messie qui réalisera le changement total et définitif. Les Perses conçoivent l'histoire générale comme une série de mutations discontinues à chacune desquelles préside un prophète ; chaque période est de mille ans ; puis viendra le Paradis définitif et le règne d'Ormuzd : toute la terre aplanie, une langue, une loi, un gouvernement. Cet événement sera précédé de grands désastres causés par l'esprit du mal qui dévastera le monde, mais deux prophètes viendront consoler les hommes et annoncer le triomphe éternel du bien ; alors l'esprit du mal devait devenir lui-même bon.

Que de superstitions analogues on rencontre encore actuellement dans les théories sociales les plus avancées !

Ce fut A. Comte qui développa l'idée féconde que le Progrès est le développement même de l'ordre, c'est-à-dire de l'organisation sociale. II Spencer insista surtout sur le mécanisme du progrès en montrant qu'il s'effectue par des différenciations croissantes ; noas ajoutons que le caractère essentiel du progrès consiste en ce que ce développement et ces différenciations sont do plus en i)lus et de mieux en mieux coordonnés. Comte, dans son Traité de Sociologie, avait aussi établi une échelle du perfectionnement humain : 1° matériel, 2° physique, 3" intellectuel, 4" moral. Tous ces caractères étant combinés dans tout phénomène social le sont aussi dans le Progrès ; cette classification est donc purement subjective et idéologique.

Quel est donc le mètre qui peut assurer (prune société est en progrès soit par rapport à elle-même, soit par rapporta d'autres sociétés coexistantes avec elle ou qui 1 ont précédée? Quelle est en un mot la mesure de Ravaleur des sociétés? Cette mesure elle-même ne peut être que sociale ; elle no peut consister dans aucun élément emprunté à une catégorie quelconque des phénomènes sociaux. Ni l'étendue du territoire, ni la densité de l.i population, ni l'organisation économique elle-même, ni à pl.is forte raison, celle de la famille, de l'art, de la science, de la morale et du droit ne peuvent être considérées isolément comme l'étalon unique de la valeur des sociétés ; isolément elles ne sont que des indices non décisifs

et qui même peuvent fausser les évaluations. Le mètre de la valeur des sociétés ne réside que dans la société tout entière ; ce sont les sociétés et leurs membres qui s'apprécient toujours elles-mêmes mais suivant des mesures de plus en plus objectives et positives empruntées à l'ensemble de leur organisation suivant que celle-ci est plus ou moins développée et différenciée et surtout coordonnée. Ici donc, mais avec une ampleur encore plus considérable, nous v<^nons de rencontrer le môme problème que celui qui a tant agité l'économie politique, le problème de la valeur. Pas plus pour la mesure de la valeur des sociétés que pour la mesure de la valeur des utilités économiques, il n'y a de mètre fixe comme il en existe pour la mesure des grandeurs ; le mètre social est toujours lui-même un mètre confectionné d'éléments composites et toujours variables ; en sociologie générale pas plus qu'en économie il n'y a d'unité fixe de la valeur. Marx lui-même n'arrivait-il pas à rétribuer différemment le travail qualifié et le travail non qualifié, mais qui donc, si ce n'est la société toute entière décide quel est le travail qualifié? Dans une société militaire ce sera le métier de la guerre, dans une société religieuse le sacerdoce, dans une société socialiste le travail lui-môme mais apprécié plus ou moins différemment suivant toutes les conditions sociales, le marché et toutes les institutions quelconques qui agissent sur la valeur et les prix. Tel travail jugé qualifié aujourd'hui peut ôtro disqualifié demain et vice versa, bien que dans tous les cas on puisse dire que sa quantité, sa durée, son intensité, sa qualité, sa rareté, son utilité influeront toujours sur sa valeur ; dans tous les cas aussi, non seulement toutes les institutions économiques, mais toutes les institutions sociales quelconques influeront sur le marché du travail. Ce marché ne sera pas seulement économique, ce sera le marché représenté par le grand milieu constitué par la structure de la société à chaque moment. Pour les mêmes motifs, le mètre de la civilisation de chaque société est composé d'un alliage de tous les éléments constitutifs de cette société et non d'une substance fixe et unique.

Nous devons donc considérer le progrès «ocial comme caractérisé par l'acquisition par la société de qualités relativement nouvelles, comme un développement plus différencié

que celui existant antérieurement et en outre coordonné avec l'ensemble de la structure sociale ainsi modifiée. Dans ce cas il y a réellement non seulement développement, mais amélioration de la société ; celle-ci est à la fois jîIus et mieux adaptée ; sa structure et sa vie sont devenues supérieures.

Il y a aussi un ordre naturel dans cette progression ; cet ordre est conforme à la filiation naturelle et historique ainsi qu'à la série logique et dogmatique que nous avons établies entre les phénomènes sociaux ; les progrès les plus généraux senties progrès économiques, ils sont aussi les plus stables, les progrès politiques sont les plus spéciaux, les plus complexes, les plus instables ; leur intégration dans le superorganisme social est surtout assurée quand ils correspondent à des bases économiques déjà elle-mêmes antérienreraent et plus complètement consolidées.

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