‹ Précis de sociologieChapitre 106 sur 124 · I. — Impuissance db la uberté huhainb cx>mtre uss nAcbssités · texte numérisé non relu

I. — Impuissance db la uberté huhainb cx>mtre uss nAcbssités

KATORELLEB.

£n considérant le monde social et ses phénomènes, nous arrivons à reconnaître qu'il y a dans les choses une nécessité immanente en vertu de la (quelle elles se meuvent, en vertu de laquelle elles ont leur tendance, et que celte nécessité

se réalise lût ou tard.

Il n'est pas au pouvoir de l'homme... de supprimer ou de contenir celte nécessité. Il est lui-même une partie du monde social et un élément des phénomènes sociaux ; il est donc soumis, dans tout ce qu'il lait et dans tout ce qu'il ne iait pas, à cette nécessité qui embrasse l'univers et qui est immanente à l'univers. Sa prétendue et apparente liberté ne peut en rien empêcher les choses nécessaires... de s'accomplir.

Le bon sens le reconnaît, en ce qui concerne les grands traits des « lois naturelles » (ou, du moins, de ce qu'on appelle ainsi) en train de s'accomplir ; il n'est pas apte à le distinguer en ce qui concerne les détails des actions individuelles, — ceux-ci étant plus fins, étant même microscopiques.

Laissons-lui un instant sa belle illusion, laissons-le

croire qu'il agit « librement », et bornons-nous à examiner quel rôle on peut accorder à cette liberté d'agir, en présence de la nécessité naturelle s acomplissant dans la vie individuelle et dans la vie de la société humaine. Les « actions libres » de l'homme peuvent être réduites à ime notion les

comprenant toutes, à un commun dénominateur, pour ainsi dire : elles se ramènent à la conservation. Les processus qui

s accoiiiplissent dans la nature et dans la vie humaine en vertu d'une nécessité immanente peuvent également être réduits à une notion les comprenant tous, à un commun dénominateur : le changement et la périssabilité.

Dans le domaine de la nature, tout est périssable. L'homme veut tout conserver.

Celte opposition entre les deux tendances générales qui régnent... Tune dans la nature, l'autre chez les hommes... pèse comme une malédiction sur tout « libre agissement » des hommes et les condamne pour réternité à s'exténuer dans une lutte inutile contre les nécessités sociales. On voit quelle est la valeur de la « liberté humaine » : c'est la liberté qu'a le lion prisonnier d'aller et venir dans sa cage, emportée de ville en ville selon les pérégrinations du pro* priétaire de la ménagerie.

Mais il servirait peu d'avoir acquis cette connaissance générale, — la liberté humaine impuissante contre la nécessité naturelle, la première se brisant contre la seconde, comme la vague qui assaillit la falaise et se dissipe en écume, — cela serait peu utile, si l'on se bornait là. Il est plus important d'étudier ce rapport général entre la « liberté » humaine et la nécessité naturelle, — pour arriver à pénétrer l'essence et le caractère de tout agissement humain. C'est ce que nous allons tenter de faire.

Nous disions : tout ce que Ton appelle libre agissement humain vise à conserver ce qui de nature est périssable : ce qui doit disparaître pour faire place à du nouveau. Nous nous efforçons de conserver notre santé, à la destruction de laquelle la nature travaille silencieusement, mais incessanunent; nous nous efforçons de conserver notre vie aussi longtemps que possible, même lorsque son extinction est déjà devenue une nécessité naturelle.

Et il en est des autres biens de cette vie, comme de ces biens « personnels ». L'homme vise à conserver les biens matériels, môme au delà des limites de sa vie, puisqu'il vise à les conserver pour ses descendants, et cette intention

332 LINDIVIOU ET LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES SOCUUX.

peut, dans des circonstaDces favorables, se réaliser pendant toute une série de générations : les trésors des Crésus de

r antiquité n'en ont pas moins subi la loi universelle et ommipotente de la périssabilité naturelle et de rétemelle transmutation. Dans les siècles futurs il ne restera pas plus de trace de la fortune des Rothschild de notre siècle.

L'homme vise enfin à conserver éternellement toutes les institutions sociales qu'il crée sous Timpulsion d'instincts naturels ; il tend à conserver éternellement toutes les créations intellectuelles au moyen desquelles il rend la Vie... plus supportable, au moyen desquelles il Tembellit et Tanoblit. Toutes ses pensées, tous ses efforts n'ont qu'un but : conserver ces choses périssables que le courant fatal dont la source est dans la nature... affouille, mine, emporte; nous voulons conser^'er la communauté sociale dans laquelle nous prospérons, et elle est condamnée à cesser d*ètre, comme notre vie individuelle. Nous voulons conserver notre langue, notre religion, nos coutumes, notre nationalité, et nous ne remarquons pas que chaque jour travaille à détruire ces biens moraux, que chaque jour est la goulte d'eau attaquant et creusant ce rocher... prétendu éternel.

Nous proclamons sublimes et héroïques ceux qui se sacrifient pour conserver les choses fatalement vouées à être détruites; nous déclarons lâches et vils ceux qui se résignent à la nécessité naturelle. Résister aux penchants naturels, c'est de Tascétisme, et les hommes ne refusent pas leur admiration aux ascètes ; suivre les penchants et les nécessités naturels, c'est généralement, dans notre esprit, faire preuve d'un « matérialisme » abject. Nos chefs-d'œuvre glorifient des maniaques qui n'ont pas su reconnaître l'inexorable omnipotence des nécessités réelles. Plus l'illusion a été grande, plus l'homme est grand. Les fondateurs d'empires universels, les Gyrus, les Alexandre, les César et les Napoléon ont excité noire admiration, parcequ'ils ont voulu faire l'impossible et le non-naturel et parcequ'ils ont succombé à cause de cela. Quant à l'homme simple qui se soumet a la nécessité naturelle imposée par les ambiances, il ne mérite pas qu'on s occupe de lui 1

Digitizca by G

TBNDANCBS INDIVIDUELLES ET NÉCESSITÉS SOq&LES: 333

Cependant tout notre libre agissement, tout notre héroïsme ne font que nous rendre phts douloureux l'inévitable accomplissement des nécessités naturelles saus le retarder d'un instant. La nécessité immanente aux choses et aux situations naturelles s'aceomplit, quelle ({ue soit notre persistance à la combattre. Il est parfaitement exact de dépeindre la YÎe humaine comme une lutte étemelle avec la nature, mais il est faux de penser que, dans cette lutte, l'homme puisse jamais, et sur un point quelconque, être vainqueur. Ce qui s'accomplit, c'est toujours et exclusivement la nécessité naturelle, ce n'est jamais une « libre volonté » de l'homme. La tendance de l'homme ne cesse d'osciller autour de cette nécessité, jusqu'à ce qu'elle vienne à coïncider avec elle : ceci détermine Taccomplissement. — Veut-on mepermettre dÎB recourir à une comparaison tribale? Supposons que nous ayons à trouver, dans un certain no lubre de bouchons... de grandeur et épaisseur différentes, le bouchon qui conviendra pour une bouteille donnée. La relation entre la bouteille ouverte et le tas de bouchons est dominée par une nécessité naturelle immanente, en vertu de laquelle il n'y a qu'un bouchon qui puisse entrer dans l'orifice. Cette nécessité naturelle se réalisera si nous essayons de boucher la bouteille en ne cherchant que dans le tas à notre disposition : elle s'accomplira à coti^ de notre « libre agissement », qui consiste à appliquer sur l'orifice un certain nombre de bouchons, les uns étant trop gros, les autres pas assez. En les essayant ainsi, nous nous convaincrons de ce qu'ils 7^ e vont pas. Il n'y en aura qu'un qui ira : celui qui a le diamètre voulu. Lorsque nous l'aurons enfin rencontré, nous boucherons la bouteille avec satisfaction, fiers de notre « acte libre )».

La comparaison est vulgaire, c'est vrai; mais nous allons l'appliquer à des cas sérieux, à des cas méritant des recherches scientiiiques.

Page 1