Liberté KimBDiTB et bonheur, vie iNmvn>UBUJE
DOMAINE ÉCONOMIQUE, DOMAINE FOUTIQUE, ÉTUDE DE LA NATURE, SCIENCES ET ARTS.
il nous reste encore à élucider une «piestion importante : Quelle relation y a-Uil entre cette triste liberté de rhomme et le bonheur de la vie? Quand l'homme se sera rendu
compte du néant de cette prétendue liberté, cela lui sera-t-il . de quelque utilité? Cela lui permettra-l-il d'éviter un grand nombre de maux et d'être plus heureux? Étudions la question.
Ciertainement, si Thomme pouvait toujours et partout connaître à Tavanoe Tinexorable nécessité, il pourrait s'épargner beaucoup de désagréments et de malheurs, en subissant l'inévitable... dans une résigfuation silencieuse; mais
cela est impossible : — d'abord parce (|ue ectle connaissance ne sera jamais en la possession de la généralité des hommes (Tout au plus scra-t-elle le lot de quelques individus exceptionnels), — ensuite parceque les oscillations autour de la ligne de la nécessité, qui constituent la seule liberté de l'homme, ont leur cause dans la nature humaine et que, par conséquent, elles sant^ elles aussi^ une nécessité.
n n'y a donc pas Heu de songer à supprimer, pour l'ensemble des hommes, les dcsillusions résultant du conflit entre la liberté individuelle et la nécessité sociale; les maux provenant de ce conflit ne peuvent être épargnés aux hommes en général. Il est utile cependant de rechercher si, dans un grand nombre de circonstances de la vie, dans un grand nombre de champs d'activité humaine, une meilleure reconnaissance de la nécessité ne pourrait pas diminuer en quelque chose la somme des maux échus à l'homme ici-bas, ou, plus exactement, si par une pareille reconnaissance on ne pourrait pas prévenir une assez grande partie de Texcès des maux amenés par la liberté humaine «t réduire ceux-ci à ce qui est strictement inévitable.
Nous avons déjà souvent insisté sur ce que nulle part et jamais on ne peut concevoir rhonune comme un être isolé,
car l'homme ne pourrait et ne peut jamais et nulle part exister isolément. Mais, si nous ne pouvons raisoniiableinent nous représenter l'homme que comme étant, de toute antiquité, membre d'une bande, d'une horde, son bien-être et sa vie dépendent du bien-être et de la vie de son entourage, n'existent pas sans ces derniers. Dès le début, la tendance & la conservation personnelle, qui est la cause la plus puissante des actions humaines « libres », n'est pas individuelle, mais sociale. Elle se manifeste en ce que l'on fait cause commune avec les siens et en ce que 1 un cherche à supprimer les étrangers.
Cette tendance à la conservation sociale, qui ne peut exister sans le penchant à opprimer et à exploiter les étrangers, dirige incessamment -les efforts et les actions des honnnes vers de nouveaux domaines : non seulement l'économie politique et la politique, mais encore l'industrie, les sciences, enfin les arts. Dans la plupart de cesdomaineSf des tendances individuelles sont en opposition avec des nécessités sociales, et comme ces dernières (Cela va de soi) se maintiennent contre les premi('»res, il en résulte ({ue le « malheur » et le tt mal » prédominent dans la vie de Thomme. £n conséquence, si l'homme pouvait reconnaître ces néces* sités immanentes aux choses et aux situations, et s'il avait . la force de subordonner ses efforts aux nécessités en question, la vie humaine serait certainement bien plus heureuse. Mais, en général, cela est impossible, pour des raisons intimes et pour des raisons extérieures. Examinons, malgré cela, dans lequel de ces domaines seraient possible ou du moins imaginable la subordination des eÛbrts individuels aux nécessités sociales^ la soumission, et pour ainsi dire, l'accommodation personnelle.
Convient principalement, à cet égard, tout domaine
d'etVorts humains dans lequel la reconnaissance des nécessités naturelles est plus avancée que dans d'autres domaines. Tel est celui de la vie individuelle. C'est ici que les hommes se trompent le moins sur les nécessités naturelles ; ils ont depuis longtemps apprb à subordonner leurs efforts à ces
Digitizca by G
TENDAMCSS INOiVJDUfiLLES ET MâCESSITËâ SOCIALES. 339
nécessités. Tout homme tant soit peu raisonnable refoule ia tendance à conserver sa vie par delà les limites à lui prescrites
yai ia nature et se résigne à la nécessité naturelle de ia mort.
A la vérité, il est une chose que beaucoup de peuples n'ont pas apprise ou que peut-ôtre une direction donnée artificiellement à leurs pensées leur a fait oublier : c'est le peu de valeur de la vie. Sur-esitmer ia vie est une source de grands maux personnels. Une fâcheuse illusion fait que précisément les nations « civilisées » attribuent une valeur beaucoup trop grande au « bienfait » de la vie, en déplorent la perte comme un « grand malheur » et se préoccupent beaucoup trop de sa conservation.
Cependant, — si l'on prend pour mesure de la valeur « naturelle » qu'il faut attribuer à la vie humaine... dune part le peu de ménagements que la nature a pour cette vie, d'autre part la production et la productivité^ de vie... que la nature fait régner dans rhumanité,"*— . combien alors cette valeur doit paraître faible ! Une secousse du sol, et des milliers de vies liumaines sont anéanties. Tout orage sur mer fuit périr des milliers de vies humaines. Une épidémie, aujourd'hui ici, demain là,... et des centaines de milliers de vies humaines sont sacrifiées ; un mauvais été, une insuffisance de récolte et la famine enlèvent souvent des milliers d'hommes dans des contrées trop peuplées.
La nature, après tout, peut bien se permettre de jouer ainsi avec la vie humdne. Est-ce que des millions de nouveaux enfants des hommes ne viennent pas au monde tous les jours, et la nature n'a-t-elle habilement pourvu à ce que cette productivité ne s'arrête pas ?
Eh bien ! est-il sensé ou justifié, en présence de ces conditions naturelles, de sur-estimer la vie individuelle comme le font les nations olvilisées? Que de malheurs, que de souffrances on pourrait épargner auz hommes, si les insti* tutions sociales, politiques et juridiques Issues de cette appréciation exagérée de la vie... venaient à ôtre supprimées 1
A côté do la conservation de la vie elle-même, la satisfaction des besoins naturels est le but principal des tendances
humaiaes. Ici encore les formes créées par la liberté de l'homme sont directement contraires aux nécessités natu* relies ; elles remplissent la vie, surtout celle des hommes civilisés, de tourments inutiles et de luttes inutiles. La nature invite l'homme à satisfaire les besoins de ses sens selon l'étendue, toute l'étendue de ses forces physiques. Une direction de pensées... en opposition avec la nature... a créé, dans ce domaine, des formes de vie qui contre-carrent cette nécessité naturelle et qui, sans la réprimer, ne font qu'augmenter la somme des nuiux insépandiles de la vie.
L*homme est entraîné dans le domaine économique par la tendance à satisfaire ses besoins. Il serait superflu d'expliquer ici combien est pénible la lutte avec la nature. Les nécessités naturelles le talonnent incessamment, il s'efforce de s'en débarrasser. Il parait réussir souvent, mais il ûnit par succomber.
Ses efforts se portent dans deux sens principaux. Il s'efforce de posséder, il est insatiable de possession, bien qu'il doive abandonner un jour tout ce qu'il a. Il tend à posséder toujours davanttige pour se mettre au niveau de ceux qui possèdent plus que lui, et cependant l'inégalité économique est la nécessité naturelle. •
Les besoins économiques conduisent Thomme au domaine politique, car l'État doit (iVeal sa mission) fournir aux uns les moyens de satisfaire, aux frais, non pas au détriment des autres, leurs besoins économiques supérieurs, leurs
besoins de culture supérieurs. Mais, comme toutes les institutions humaines, l'État est périssable, et l'État le plus ancien, en train de péricliter, est obligé de faire place à l'État nouveau, se développant vigoureusement. Que d'efforts inutiles on dépense néanmoins pour conserver en vie ce qui est destiné à périr !
De même, en ce qui concerne l'organisation intérieure des États, la liberté humaine, soit qu'elle devance le développement naturel des choses sociales, soit qu elle le retarde, n'est jamais dans la ligne de la nécessité naturelle : elle est ou d'un c6té ou de 1 autre. De là provient dans la vie
intérieure dos États, cette éternelle oscillation dont Comte pense qu'elle est l'effet de deux priocipes opposés, le principe thëologîqiic et le principe métaphysique, et qu'elle doit disparaître dès l'aurore de la science politique... positiviste. Quant à nous, nous pensons tout bonnement qu'elle trahit les impulsions naturelles de la « liherté humaine ».
La liberté humaine, par contre, remporte de grands triompîies dans les domaines technique, scientifique cl artistique. La raison en est bien simple : dans les deux premiers, il ne s'agît que de chercher les nécessités naturelles, les faits et les lois véritables de la nature, — dans le dernier il n'y a qu'à reproduire les créations de celle-ci. Dans les deux premiers, les hommes n'ont qu'à s'en aller flairant de tous côtés, jusqu'à ce qu'ils trouvent, ou à expérimenter jusqu'à ce qu'ils réussissent. Dans l'art aussi, il y a des essais renouvelés jusqu'à ce que l'artiste soit satisfait. Dans toutes ces occupations, les hommes montrent beaucoup de patience et ils arrivent à peu près à leur but.
Pour aucune technique, aucune science, il n'est tâche plus haute que d'explorer la nature, que d'en reconnaître les lois. Or la nature est toujours la même, le courant de l'humanité ne s'arrête jamais et le désir de savoir reste toujours le môme ; les hommes ne peuvent donc manquer de linir par surprendre les secrets cherchés. Mais ici toute la liberté de l'homme consiste à se plier à la nécessité que présente la nature ; le succès le plus grand consiste à reconnaître cette nécessité : à s'y accommoder, dans la technique, — à la savoir, dans la science. Ici donc les tendances de l'homme ne sont pas opposées aux nécessités naturelles. Voilà pourquoi, dans ce domaine, les efforts humains aboutissent ù de plus grands succès et pourquoi l'homme y trouve un plus grand bonheur.
De môme aussi dans le domaine de l'art. La reproduction libre est la tâche la plus élevée de l'art; or l'homme, en vertu d'un penchant de nature, incline à cette reproduction; voilà pourquoi la satisfaction de cet instinct lui procure une jouissance comme ferait la satisfaction de tout autre de
34S L'INDIVIDU BT LB8 PHÉ1I0IIÈNB& mCBIOOBS SOCIàUX.
ses instincts. Son triomphe, son bonheur seront d'aulant plus grands qu'il aura mieux réussi cette reproduction, qu'il se sera superposé plus exactement à la nature et à ses difficultés, qu'il l'aura exprimée avec plus de vérité. 11 réussit d'autant plus fréquemment qu'il n'a pas besoin de faire violence à la nature, mais qu'au contraire, tout en s'abandonnent à des penchants établis pas elle, il n'a qu'à recevoir les leçons supérieures données par elle.
Il faut bien le reconnaître : le résultat de nos recherches n'est pas très encourageant pour les hommes en général, car la somme des malheurs et des souffrances augmente pour eux dans la proportion même où les efforts humains 4c libres » viennent se briser contre les nécessités naturelles. Cette conclusion ressort de la discussion à laquelle nous venons de nous livrer. Nous venons de le voir : — il ne |)eul y avoir véritables succès et véritable bonheur que dans les domaines de la technique, de la science et de l'art, accessibles seulement à une insignifiante minorité; mais il y a très peu de bonheur à recueillir dans les domaines de la vie économique et de la vie politique, puisque là les efforts humains, contrebalancés par les nécessités naturelles, sont réduits à l'impuissance ; et, quant au domaine de la vie personnelle, il n'y a qu'une sage résignation... qui puisse diminuer tant soit peu l'inévitable souffrance.