ST0IRE DB L'HUMANITÉ : VIB DU GENRE HUMAIN
Nous démontrerons ensuite que celte régularité-ci est connexe avec celle qui existe sur le domaine social et sur le domaine politique, qu'elle leur est subordonnée.
L'art, la science, la philosophie se développant, progressant, diez un peuple : n'est-ce point là un lien comman scientifique ? Qu'est-ce que nous exposent les historiens modernes de Fart, de la science et de la littérature, si ce n*est le développement régulier que l'objet de leurs études a eu chez les diverses nations? Or, dans ce développement, l'individu est obligé de se soumettre à la loi de l ensemble et au mouvement de la collectivité; et il s'y soumet inconsciemment et inyolontairement. Que signifie par exemple ce lait... que le connaisseur peut, à l'aspect d*un chef-d'œuvre et sans en connaître Fauteur, déterminer exactement Tépoque à laquelle ce chef-d^œuvre a été fait, Técole & laquelle il appartient et même presque l'endroit où il a été composé,... sinon que ce n'est point l'individu... qui forme ses œuvres d'après sa volonté et sa fantaisie^ mais que c'est la colUcUvité et son développement, — l'individu étant né esclave de cette collectivité, agissant et créant en esclave ? Ce n'est point l'individu... qui compose des poésies, c'est le génie poétique de son époque et de son groupe social ; ce n'est point l'individu... qui pense, c'est l'esprit de son époque, de son groupe social qui pense en lui. Sans cela, il ne pourrait ôtre question de développement collectif; sans cela, le connaisseur ne pourrait préciser si un tableau qu'on lui présente provient de l'école de Tintoret ou de celle de Rubens; si un poème latin est de l'époque classique ou d'une époque postérieure, si un fragment philosophique est de l'époque d'Aristote ou de l'époque d'Alexandrie.
Le fait que le connaisseur est capable de faire ces distinctions : voilà bien la meilleure preuve do ce que l'individu, dans sa manière de penser, de sentir et de créer, est influencé et déterminé par son époque, par son milieu social.
Dans ces domaines, nous reconnaissons généralement et sans être contredits... des faits dont nous nous refusons encore à tirer les conséquences nécessaires qu'ils comportent sur d'autres domaines.
BÊGULARiTÉ DANS LE DÉVELOPPEMENT. 349
Or nous avons vu que la manière de sentir, de penser
et de créer propre aux hommes n*cst pas autre que le résultat du degré de développement social et politique auquel ils se trouvent. Peut-on douter encore de ce que les hommes subissent dans leur éducation Tintluence de la situation sociale et politique dans laquelle ils vivent, — l'ensemble de leur constitution et de leurs dispositions inteUectuelles... étant toujours le même?
Qu'un enfant de paysan soit doué de dispositions artistiques, il passera sa vie, si on ne le change pas de milieu, à dessiner des figures grossières sur le sable ou à sculpter le bois avec son couteau. Si on le transporte dans une école artistique, — il deviendra le représentant de son époque et de son peuple, c'est à dire des couches dans lesquelles se trouve l'instruction et d'après lesquelles on apprécie le degré de développement de la nation. Ce résultat, il ne le devra pas seulement à ses dispositions naturelles; il le devra aussi au milieu social qui Taura formé et au degré de développement de ce milieu. 11 ne pouvait rien devenir d'arbitraire, il ne pouvait devenir rien d'autre que ce qui est nécessairement déterminé par cette collectivité et son degré de développement; il ne pouvait devenir rien d'autre qu'une pierre de plus dans l'édifice intellectuel élevé par cette communauté, mais non pas une pierre que Ton pût mettre arbitrairement à telle ou telle place, — une pierre, au contraire, à laquelle le développement de Tensemble assignait une place précise.
11 est donc indubitable, et tout le monde en conviendra, que l'ensemble du développement intellectuel, ou, comme on l'appelle aussi, du développement de ^ esprit humain ou esprit de l'humanité^ suit une loi rigoureuse et que Tindividu, — prenant une part active ou passive à ce développement, — est condamné à laisser cette régularité rigoU' reuse s^ accomplir par-dessus lui, qu'il ne peut rien créer, qu'il ne peut même rien penser qui ne résume nécessairement des prémisses historiques données de ce développement. Il n'y a donc point ici de volonté libre de l'individu; tout ce qu'il y a ici, c'est une loi dominant la collectivité.