‹ Précis de sociologieChapitre 113 sur 124 · Domaine social · texte numérisé non relu

Domaine social

Quelle relation y a-t-il entre l'évidente régularité du développement dans ces domaines intellectuels et la régularité du développement dans le domaine social? La première est-elle possible ou même seulement concevable sans la seconde ? Pour prouver que cela n'est point, il nous suffira de signaler Tintime rapport de cause à efifet.. . qui rattache le développement intellectuel aux situations sociales et politiques.

Ce qu'on appelle le développement intellectuel dos hommes n'est toujours et partout qu'un résultat Je leur situation sociale, par conséquent aussi de leur situation économique. Nous avons signalé ailleurs {La lutte des races, p. 229) la liaison intime entre ces deux genres de phénomènes. : entre la société, l'État, et la civilisation. Ici nous nous bornerons à rappeler encore une fois ce qui suit.

L'essence intellectuelle des hommes, leur développement intellectuel, parlant leur façon d'agir cl de créer intellectuellement, sont subordonnés au degré de développement politique et social... auquel ils se trouvent. Le nomade errant avec sa horde pense d'une certaine façon ; d*autre façon pense le chasseur poursuivant le gibier dans les bois; d'autre façon l'esclave; d'autre façon le citadin vivant du commerce et des métiers; d'autre façon encore le membre de la classe dominante, et d'autre enfin le prêtre, puissant par l'aUrail mystérieux de la religion. Leur Penser est déterminé par la place qu'ils occupent dans la société et par le degré de développement de celle-ci.

Nous sommes donc à même de comprendre sommairement la connexion qui existe entre Vemefnble de Vagissemeni kUellectuel et le degré de développement social; mais ce qui nous manque, c'est d'examiner microscopiquement

de quelle façon chaque individu dépend de ce degré de développement intellectuel et comment celui-ci détermine la manière individuelle de penser, de sentir et d'agir. Pareillement, le physicien peut expliquer l'arc-en-ciel par

fifiOULàRIT£ DANS LB DftVSLOPPBNBNT. 351

la place qu'occupent respectivement le soleil et les nuages. Cependant, il n'a pas le moyen de montrer comment chaque alome do vapeur se comporte à l'égard de chaque rayon de soleil, ni comment l'action de chaque rayon solaire sur chaque atome et sur chaque goutte d'eau en particulier produit, par la réfraction des rayons, cet arc aux diverses couleurs. Mais qui doutera, après la démonstration générale de la nécessité de ce phénomène, de ce que celte même nécessité planant sur l'ensemhle force chaque atome et chaque goutte à coopérer à la production du spectre entier?

De môme que nous voyons l'arc-en-ciel au firmament, de mtMno nous voyons et comprenons dans sa nécessité le développement intellectuel collectif d'un peuple : nous comprenons que le rayonnement de l'état social (comme celui du soleil à telle ou telle hauteur) produit telle ou telle réfraction, telle ou telle culture, telle ou telle civilisation, et que, pour cet état do développement social, c'est tel ou tel spectre intellectuel et non tel autre... qui doit se présenter à nous, — quand bien même nous n'aurions pas les moyens de montrer,... microscopiquement, en quelque sorte,... Vacti&n nécessaire et r/?^/?//^^!^;^ nécessaire de l'état social de l'époque sur chaque individu f sur sa façon d'agir, de penser et de sentir. Mais qui ne serait convaincu à l'aspect de celte action collective nécessaire? Il faut le reconnaître : celle-ci n'est que la somme des e/l'ets et inlluences nécessaires auxquels l'individu ne peut se dérober et de laquelle procède précisément cet efTrt collectif. Quant à ce qui sert d'intermédiaire entre i'mdividu et cet elTet collectif intellectuel, ce soM las créations sociales, dont le développement régulier et nécessaire de nature s'imposerait à notre conviction en raison de la régularité et de la nécessité naturelle de cet effet collectif, quand bien même nous n'aurions point d'indices immédiats d'une pareille régularité.

Il faut donc, si l'on concède la régularité dans le développement do l'art et de la littérature, «le la science et de la philosophie (Qui la nierait aujourd hui ?), confesser que cette même régularité existe dans le développement des créa-' tions sociales et que les individus sont entraînés par elle.

Le développement de rhomanité.

Ce que nous avons reconnu en fait de développement social était toujours un développement parliel, local et momentané. Nous avons déjà insisté sur ce que nous ne pouvons nous représenter le développement de l'humanité comme étant celui d'un tout homogène, attendu que nous n'avons aucune idée d*ensemhle, aucun concept nettement circonscrit du sujet d'un pareil développement. Il ne nous reste plus qu'à nous demander si nous ne pouvons point nous faire, en ce qui concerne le développement de riiunianité que nous connaissons, im concept dépassant le développement des groupes et communautés sociales isolés... et de quelle façon nous avons à nous représenter le développement de cette humanité, celle-ci, dans Tétat de nos connaissances à son égard, étant pour nous une collectivité relative.

Nous savons que la naïveté biblique a imaginé, conformément à une « méthode théologique », pour nous servir de l'expression dti Comte, le développement de l'humanité comme uu arbre généalogique partant d'Adam et d'Ève. Nous avons signalé à plusieurs reprises que le concept « unitaire » et simpliste persiste encore dans le domaine de la science sociale, oii Comte avec raison fait durer jusqu'à notre époque la phase théologique.

La théorie polygénétique, qui gagne du terrain chaque jour, oblige, il est vrai, les partisans du concept unitaire, de l'idée d'arbre généalogique, à niodilior leur manière de voir, — toutefois, dans certaines limites seulement : elle leur fait admettre que le développement, au lieu d'avoir pour

LE DÉVELOPPEMENT DE L'UUMAiMTÉ. 3S3

origine un seul point, a commencé par plusieurs, par une infinité. A y regarder de près, cependant, il n'y a guère là

qu un changement de forme ou plutôt un changement de nombre : ou rcmj)laco un arbre géiiéiilogique ^'AT plusieurs. Quant ti Vesaence du concept, elle ne cliange pas: on admet un progrès continu^ allant de ce qui est simple à ce qui est compliqué, des cotylédons à Tarbre adulte, de ce qui est primitif à ce qui est afûné. Et, ce qui est capital, on part» comme dans la théorie monogénétique, d'un point donné dans le temps, d'im point absolument primitif : on part du moment de l'apparition de l'homme. Inutile d'ajouter qu'on ne manque pas de suivre le développement jusqu'à « notre époque de lumière ».

!1 est évident quun pareil concept est inconciliable avec la durée de la vie sur la terre. Cette durée, — d'après les résultats de plus en plus clairs de la science moderne, — dépassant tout ce que nous pouvons concevoir, il nous est imposible de nous représenter d'après un pareil schéma, simple ou multiple, le développement social décrit plus haut.

(l'est qu'un schéma de ce genre ne correspond qu à noire tendance à chercher partout le Surfj 'u\ tandis que, d'après la nature des choses, nous ne possédons que la faculté de reconnaître le Devenir,

U n'y a véritable système scientifique (Oserions-nous dire scientifieisme?) ou, pour parler comme Comte, de véritable « positivisme » qu'à partir du moment où nous refoulons en nous notre tendance à reconnaître le commencement des choses et où nous nous conlenlDus de reconnaître le Devenir. Si nous gardons présentes à notre esprit deux idées, l'éternité de la vie sur la terre et notre incapacité à reconnaître le surgissement des choses, nous arrivons, pour le développement social, à un schéma tout différent. C'est en nous basant sur des faits que nous nous sonunes formé tm concept du Devenir de ce développement. Si nous faisons abstraction de toute unitarité et de tout point initial du développement, il subsiste, comme reste concret, un processus de développement... qui, à diverses époques^ en divers

Page 1