‹ Précis de sociologieChapitre 116 sur 124 · PROGRÈS ET NOUVEAUTÉ · texte numérisé non relu

PROGRÈS ET NOUVEAUTÉ

lement au point de vue physique. Je môme que Kollmann* (Voir plus haut, page 153), mais aussi au poiat de vue intellectuel, je pense qu'une limite supérieure fixe est tracée à notre activité intellectuelle, que quelques natures exçeptionnellement douées peuvent bien s'élever jusqu'à celte limite, mais que jamais un homme ne peut la dépasser. • La force physKjuo d'un homme ne peut jamais franchir (C'est la nature des choses) un certain maximum, qui du reste a été allcint à toutes les époques par certains individus. Quant à la vigueur morale, — toujours et partout il y a eu, comme il y a encore, de bonnes et nobles natures, d'une part, des natures communes et bestiales aux de§;ré8 les plus divers, d'autre part. On sait que, dans le domaine moral, on ne remarque guère de réelle amélioration chez les hommes et que, s'il y a progrès apparent, ce progrès n'est que local et momentané, n'est causé que par dts faits, dos institutions et des mesures d'origine extérieure. Le domaine intellectuel est pareillement borné.

L'intellect de l'homme est toujours le même : il se meut dans une sphère que limite une surface et inélargissMe, Quelques génies parviennent bien, de temps en temps, çà et là, à toucher cette enveloppe ; mais ce n'est point qu'ils dépassent les génies antérieurs : ils arrivent plus haut parcequ'ils prennent pour marchepied les conquêtes de leurs prédécesseurs. Do môme les générations postérieures travaillent, non pas avec des intellects supérieurs ou plus perfectionnés, mais avec des ressources plus considérables accumulées par les générations précédentes, — avec de meilleurs outils, pour ainsi dire; et c'est ainsi qu'elles obtiennent de plus grands succès (1). Il est donc indéniable qu'il y a progrès dans le domaine des inventions et des découvertes; mais on se tromperait à vouloir l'expliquer par une plus grande per-

(1) Quétclct, Sur l'homme, t. II, p. Î80 : " Ni'^^fnn, privé df toutes les ressources de la science, aurait toujours eu /a même force d'intelligence; il aurait toujours été un type pour plosienn qualités ëm^entes, et en particulier pour la rectitude du jugeaient et pour llmagiuation ; maii^, si Ton n'aTait mis i ta dispo?ili<iu (prune partie plus ou mniiisi grande de la science, il aurait été Pylbagore, Arcbimède ou Képier ; et avec toutes les ressources que lui préaentait son sièda il a été ek i< a dû être JVewton. »

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feclion, par un progrès de l'intellect humain. Un Grec ingénieux de l'anliquilé aurait inventé la locomotive, s'il avait été le successeur de Watt ; s'il avait connu la dispositioa du télégraphe électrique, Tidée de construire un téléphone se serait certainement présentée à lui.

Entre Tintelleot humain, tel qu'il était.. , il y a quatre mille ans, et llntellect humain d'aujourd*hui, il n*y a pas de différence qualitative. Le développement n*est pas plus avancé; la perfection n'est pas plus grande; seulement le travail accompli par toutes les générations qui ont existé dans l'intervalle profite à l'intellect d'aujourd'hui : si celui-ci, tout en étant sembitible^ parait exécuter plus de c< merveilles n, cW qu'il opère ayec cette provision de travail accumulé. Quant à Tintellect de jadb, il n*a pas accompli moins de prodiges. Qu'avant de le comparer avec l'autre on ait soin de les mettre tous deux dans des conditions égales en tenant compte de tout ce travail intermédiaire... en plus pour le plus récent, en moins pour le plus ancien!

Mais, en s'appuyant là-dessus, ou pourrait contester mon assertion d'après laquelle le progrès n'est que relatif et n'apparatt qu'à des périodes de développement e^jiacées; on pourait objecter qu'il ne faut précisément rien de plus qu'une pareille continuité de travail intellectuel pour conduire l'humanité à des progrès insoupçonnés, se prolongeant jusqu'à rinfmi.

Cette conclusion serait inattaquable, pour\ii qu'il y eût certitude sur la prémisse concernant la continuité absolue du développement de la civilisation humaine. Mais il est permis d'élever des doutes au sujet de cette continuité.

D'abord Thistoire connue nous démontre l'étemel retour de catastrophes qui préparent aux contrées civilisées une brusque décadence. Par conséquent, ce qui s'est passé dans l'Inde, en Babylonie, en Eg-ypte, en Grèce el à Rome... pourrait se reproduire dans l'Europe actuelle : la civilisation européenne pourrait être submergée par des peuplades barbares.

Croire que nous soyons à l'abri de pareilles catastrophes, ne serait^ pas s'abandonner à une illusion par trop opti*

PROGRÈS ET IfOUVKAUTfi

miste? Il n'y a point de peuples barbares dans notre voisinage, soit; mais, qu'on ne s'y trompe point! les instiDCts des hordes barbares sont à l'état latent dans les masses populaires des États européens. De temps à autre, la propagande par le fait nous montre de quoi sont capables des hommes redevenus sauvages en pleine civilisation. Quant à des peuples barbares, on en trouverait sans sortir de l'Europe. Ce ne serait certes point une entreprise exempte de risques, que celle d'assurer le monde civilisé européen contre ces puissances infernales.

La prémisse qui consisterait à admettre rétemeile continuité du développement de la civilisation pour conclure à un progrès se prolongeant à l'infini ne pourrait donc avoir qu'une valeur hypothétique.

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