JUSTICE DANS L'HISTOIRE
valeur des individus , de Tinégalité de leurs forces, de l'inégalité de leur travail, et se contente de distribuer proportionnellement ces droits et ces biens. Ces deux notions de justice prennent l'individu pour objet et pour mesure de l'exercice de la justice et demandent, à propos de toute action s'appliquant à un homme, si cette action est adéquate à la valeur do cet objet. S'il en est ainsi, l'action est qualifiée de juste; sinon, d'injuste. Il ne survient différence d'appréciation qu'en tant qu'il y a différence d'opinion sur la valeur de Tobjel, c'est à dire en tant que l'une des notions de justice repose sur la complète égalité de valeur de tous les hommes, l'autre sur l'inégalité.
Toutes ces notions de justice partent de l'examen des actions des hommes vis-à-vis des hommes et constituent les critériums des jugements sur ces actions. A ce titre elles sont lé^'itimes jusqu'à un certain point. Cependant les hommes ne se contentent point d'appliquer ces notions aux actions humaines, mais ils les transportent aussi aux événements historiques et même aux événements naturels.
Ce transport, pour ce qui concerne les événements historiques, est une conséquence de la fausse supposition d'après laquelle ceux-ci sont faits par des hommes, en vertu de la libre volonté de ces hommes; pour les événements naturels, il est une conséquence de Tanthropomorphisme qui se représente un Dieu agissant à la manière des hommes et faisant des événements naturels.
Inutile sans doute de démontrer combien un pareil concept est inexact. Les événements historiques ne sont pas faits par les hommes, pas plus que les événements naturels ne sont faits par Dieu. Par conséquent, si ces événements n'ont point d'auteurs dont les actions puissent se régler d'après la valeur des objets que ces actions concernent, il ne peut être question de justice ou d'injustice, à propos de ces actions.
Toutefôis, dans un autre sens, sans se préoccuper d'un sujet agissant, on pourrait demander si le cours de l'histoire et des événements naturels touche les hommes individuellement, selon la valeur de ceux-ci : à savoir si le bon est
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épargné ou récompensé, le méchant atteint et puni, si enfin il y a ou il n'y a pas une justice dans Thistoire et dans la nature. Mais, mdme sous cette forme, une pareille question est hors de propos, , pour la raison que l'individu n'est l'ob* jet ni de Thistoire, ni de la nature. L'histoire et la nature n'ont pas en en vue l'individu, elles ne s'occupent point de lui, i individu ne leur importe point du tout. Par suite, nos critériums de la valeur de l'individu n'existent ni pour l'histoire, ni pour la nature, quand bien même nous nous imaginerions l'histoire et la nature comme les sujets du processus historique et du processus naturel.
L'histoire et la nature ne sont visibles que dans des actions de masses; on peut dire qu'elles ne s'occupent que de masses. Leurs actions ne sont reeonnaissables pour nous que dcias les effets produits sur certains groupes et t^randeurs naturels, qui se composent soit d'un certain nombre d'individus existant les uns à côté des autres, soit d'un certain nombre d'individus se succédant : partant, dans les ciVets produits sur des peuples, des tribus, des familUs, dans la proximité réciproque ou dans l'enchainement temporel de la série des générations de ces peuples, de ces tribus» de ces familles. Les effets de l'Advenir historique et naturel sur ces objets sont ccrtainemeiit visibles pour nous; mais la seule relation possible que nous soyons h môme de percevoir entre ces effets et l'essence de ces objets est celle de causalité : de connexion entre la structure naturelle de ces objets et la destinée qui leur échoit dans l'histoire et dans la nature.
£n d'autres termes, ces groupes humains naturek jouent, sous l'action de l'histoire et de la nature, le rôle d'objets
naUirels (quelconques, exposés à l'action de ces forces. Celles-ci exercent leur action selon la structure de ces objels naturels : un calcaire friable est plus rapidement désagrégé par les influences atmosphériques qu'un granit dur, un versant dépourvu de forêts est transformé par la pluie en rochers nus, tandis que la même pluie donnera de la force à la végétation du versant boisé. Dans ce jeu de causes et d'effets, — les causes étant dans les objets, les effets étant