DimcuLTÉs. — Les phénomènes soqâux
Mais il peut arriver aussi que nous rencontrions des phénomènes dont ne voyions pas immédiatement les analogies: par suite nous ne savons dans quelle section les ranger.
Nous avons alors le choix entre les trois manières de procéder que voici : faire rentrer tant hien que mai les phénomènes nouveaux dans une des sections déjà existantes, ou établir pour eux une sous-section spéciale, ou même
(1) C'est aiii?j, poiir citer un exemple entre mille, que Hllmelin, dans pon discours 8ur les lois de l'histoire, discours que nous étudierons plus loin, parle de a phénomènes du monde inanimé, du monde organique et du moade psychique ». {Reden tmd Auftâlu; Ntue Folge^ p. 118) {Ditcoun et nié' mo$n$; nûU9eUe térU,)
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enfin, après avoir trouvé un caractère qui leur soit à tous exclusivement commun, créer pour eux une espèce entièrement indépendante.
Un cas de ce genre, l'apparition d'une nouvelle espèce de phénomèaes & notre esprit de classification, s'est présenté de nos jours : les phénomènes « sociaux w se sont tout à coup imposés à notrâ attention. On avait beaucoup de raisons de reconnaître qu'ils constituaient une classe particulière ; cependant ils étaient fort embarrassants.
Les raisons que l'on avait de les réunir en une classe particulière étaient que l'on ne pouvait les raugerni parmi les phénomènes inorganiques, ni parmi les phénomènes organiques ; qu'ils n'avaient ni les caractères de ce qui est inanimé, ni les caractères de ce qui est animé ; qu'ils ne paraissaient pas purement psychiques, puisquils n'émanaient pas de Tàme individuelie» Ne les voyait-on pas entraîner des foules contre la volonté et la conscience des hommes composant ces foules? Ils présentaient donc aux chissificateurs un problème que l'on cherchait à résoudre par l'un ou l'autre des moyens indiqués plus haut.
Les principaux phénomènes sociaux que l'on avait remarqués sont ceux qui se produisent à propos de l'État: les révolutions, les luttes de partis, les efforts politiques, etc. Certains cherchèrent à ranger ces phénomènes tout simplement dans l'ancienne classe des phénomènes « oi^niques ». On est si à son aise dans d'anciens logements où l'on a tout organisé pour soi ! Si la famille vient à augmenter, on aime mieux se serrer un peu que d'avoir à subir tous les «nnuis d'un déménagement. C'est ainsi que se produisit ce qu*on appelle la théorie <( organique » de l'État. Schàffle, dans son œuvre en trois volumes, nous a donné une démonstration claire comme le jour : tout ce à quoi Ton donne le nom de phénomènes sociaux n'est pas autre chose, au fond, que la « fonction organique d'un corps social », lequel a ses cellules, ses bosses, ses nerfs, ses muscles, sa chair, ses os et son sang, à l'instar de tout organisme animal. £h bien, il y a encore aujourd'hui, non seulement en Allemagne, mais môme en France, des gens qui croient
Schàffle sur fMurole ; nous ne sommes pas du nombre.
D'autres personnes, eeUes-ei possédant un peu moins d^aginatîon et plus de réflexion, mais n'ayant pas moins
d'horreur que les précédentes pour tout bouleversement dus vieilles classifications familières, se sont tirées d'embarras en raisonnant delà manière suivante. Tout ce qui se passe dans rÉtat et au sujet de l'État est évidemment l\mtvre de l'homme ; mais toute œuvre humaine est issue de l'Ame qui est dans l'homme ; les phénomènes sociaux sont donc des phénomènes psychiques. Il est vrai qu'un événement social diffère d'une pensée ou d'un sentiment individuels. Rien de plus facile que de tenir compte de cette différence: il n'y a qu'à créer une « subdivision ». Mais ce qui est psychique reste psychique. Au lieu de citer d'innombrables exemples, nous nous bornerons encore à un seul : Rûmelin, le savaot très estimable dont nous avons déjà parlé, considère les phénomènes sociaux comme des phénomènes psychiques et par suite « les lois sociales comme une espèce particulière de lois psychi ques (4) ».
Quant à nous, il nous est impossible de considérer les phénomènes sociaux comme une subdivision des phénomènes psychiques. Ce qui nous semble le plus exact, c'est de répartir entre trois espèces les phénomènes qui nous entourent» qui forment l'objet de notre perception et de notre observation, — c'est de distinguer les phénomènes psychiques, les phénomènes intellectuels, les phénomènes «oeûnix.
S'il nous parait utile, au point de vue des investigations scientifiques, de considérer ces derniers comme constituant un groupe purticulitT, une espèce spéciale, c'est qu ils se distinguent des autres par plusieurs caractères bien tranchés.
Quels sont donc ces caractères distinctils ? Certainement nous ne pouvons percevoir les phénomènes sociaux avec les « sens », et par suite on pourrait être porté à les ranger parmi les phénomènes intellectuels. Seulement, les phénomènes sociaux ne se produisent jamais que par la coopé'
(I) ROmelin, Veber êoeiale Omlu {Sur les toi* tœiaiet) daos la revue : ieittehrifl fûr die gesammU Staattwitttntehaft, IMS, p. 114. En outre, du» le Discoun dé^À iodiqué, p. 118.
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ration d'une pluralité d'hommes^ tandis que les phénomènes intellectuels proprement dits n'ont, en quelque sorte, leurs racines que dans l'esprit de Tindividu.
Ainsi, sont phénomènes inleilectuels... tous les états de Tâme, toutes les activités scientifiques et toutes les nutnifestations artistiques de l'esprit humain, toutes ses œuvres dans Tari et dans la science, en tant qu'elles peuvent être perçues par l'esprit, toutes les pensées et les idées qui, procédant de l'esprit humain, /orment Tobjet d'une perception intellectuelle...
Par contre, sont phénomènes sociaux... tous les rapports entre les hommes. Ces phénomènes comprennent donc tous les rapports politiques^ Juridiques et économiques. Le caractère distinctif, c^est qu'une pluralité d^hommes est la condition préalable nécessaire. Sans cette pluralité, il peut y avoir phénomène intellectuel, il ne peut y avoir phénomène social,
A la vérité et à aller au fond des choses, le monde qui nous entoure est un. Toute division de ses phénomènes n'est qu'un moyen d'arriver à les connaître; il n'y a donc, en principe, qu'tine^scicnce, celle-ci se proposant de rechercher les lois de ces phénomènes, car, comme nous l'avons établi ailleurs (1), il n'y pas de science qui n'ait pour but la découverte des lois par lesqu^les sont régis la succession et le développement dos phénomènes. Mais, les phénomènes ayant été divisés en plusieurs espèces, on a éprouvé le besoin de diviser le travail sur le terrain de la science : aussi a-t-on de vieille date reconnu qu'il était avantageux de diviser les sciences en plusieurs classes prenant pour objet, chacune, des espèces particulières de phénomènes. Parmi les dassificati<ms que Ton a opérées en conséquence, la plus connue et la plus usitée est la division en « sciences naturelles et sciences intellectuelles i>, les dernières... appelées aussi sciences morales ou encore sciences morales et politiques ; elle correspond à la division des phénomènes en j)liénonîènes physiques et phénomènes intellecluels. Les sciences nalu-
(I) PhUoiophUcket Siaattnchtt 1 1. — lUektêttttat mnâ Soâtilitmuit S 1.
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relies eurent donc à étudier les phénomènes qui sont du ressort de la nature inorganique et de la nature organique,
ainsi que les lois par lesquelles ils soul régis : les lois physiques. Les sciences intellectuelles recherchèrent les lois qui régissent l'esprit humain et son développement.
Lorsque Comte et après lui Quételet eurent ouvert à la science un nouveau champ de phénomènes, celui des phénomènes sociaux, et lorsqu'ils eurent affirmé que ces phénomé' nés, comme fous les autres, sonl régis par des Uns immuables^ la question de l'essence et de la notion de ioi sociale prit un intérêt de premier ordre.
11 n'était point facile de se rendre compte de ce que c'est qu'une loi sociale. Or la question de l'existence de la sociologie est connexe avec l'existence d'une définition de ce que c'est qu'une loi sociale ; sans une définition claire et positive, il n'y a point de science des phénomènes sociaux.
Pour répondre à celte question, il nous faut d'abord' rappeler ce que c'est qu'une loi naturelle. En transportant ensuite la définition de loi naturelle sur le terrain des phénomènes sociaux, nous en déduirons la notion de loi naturelle sociale ou tout simplement de loi sociale... dans l'abstraction d'aboril, sans apprendre par là s'il existe ou non une loi sociale dans la réalité. Enfin nous aurons à contrôler les objections élevées de tous côtés contre l'existence de lois sociales. Réfutation indispensable, puisque, sans lois sociales, il n'est point de science sociale.
Lorsque nous rencontrons des phénomènes qui se suceè' dent ou qui coexistent toujours sous la môme forme, nous disons que cette uniformité repose sur une loi. Ceci n'est évidemment qu'une analogie ou une métaphore. Le prototype sur lequel cette image est calquée... se trouve dans la vie politique. Tout ce qui est régi par une loi s'accomplit toujours selon la forme prescrite par cette loi. D'après cette relation, lorsque nous voyons dans la nature un phénomène se renouveler sons la même forme, nous nous figurons, pour comprendre plus facilement cette r<'gularité de réapparition, que celle-ci est la conséquence de quelque volonté supérieure s incorporant dans une loi et nous par-
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