‹ Précis de sociologieChapitre 18 sur 124 · ROMKLIN · texte numérisé non relu

ROMKLIN

Uiïmelin^ dans ses confessions, écrites avec une sincérité dont il faut lui savoir gré, nous dépeint sa lutte intime entre ces deux principes, ses oscillations entre la loi naturelle et le libre arbitre. Ce savant, lors de ses débuts,

(1) Voir MiLL, lagic^ I, chapitre iv.

inclinait à admettre qu'il y a des lois naturelles sur le terrain social, considéré par lui, nous ne l'ignorons pas, comme une sous-division du terrain psychique. II exprimait cette opinion dajos un discours académique : u Veber den Begriff eines socialen Gesetzes » [Sur la notion de loi sociale). C'était en 1868. Après avoir défini ia loi naturelle en général comme étant « l'expression du mode d'action des forces, lorsque ce mode d'action est élémentaire, constant, reconnaissable dans tous les cas », il se demande « si cette notion de lois empruntée aux processus de la nature inanimée est également applicable à ceux de la nature animée » ; et il répond affirmativement, bien que sans grande assurance : « Nous avons reconnu trois espèces de forces : les forces physiques, les forces organiques et les forces psychiques ; et l'on ne conçoit point de forces constituant une quatrième espèce, laquelle rentrerait dans le même cadre. Les phénomènes sociaux sont une sous-division, une espèce particulière de plahiomènes psychiques. Il y a deux sortes de plimomènes psychiques : les phénomènes psy* chologiques et Ic^ p/ifhw?nrnes sociaux. »

Rumelin parait admettre ces derniers sans grande restriction, en économie nationale. Gomme cette science « part expressément ou tacitement de l'hypothèse selon laquelle les hommes ont de nature une tendance accusée à se procurer, — aussi abondamment que possible et en rendant, en échange, le moins de services possible, — les moyens extérieurs de suivre les penchants de la vie », il semble à Rumelin que « l'économie nationale soit parfaitement autorisée à nommer lois ses propositions fondamentales relatives aux mouvements des prix et des salaires, à la concurrence, à la circulation de l'argent; car ces propositions répondent parfaitement à la condition précédente, en ce qu'elles nous présentent les formes fondamentales constantes de l'action damasse... des forces psychiques. »

Rumelin hésite beaucoup i»lus en présence de ce qu'on appelle les lois do la statistique : il ne sait pas iiien s il doit les reconnaître comme des lois sociales, il se livre aux réflexions suivantes, sans doute pour faciliter sa décision :

LES TROIS CLASSBS DE PHfiNOMfiNBS. iH

« La psychologie considère les forces de l'àme sur des individus typiques en tant que caractères de genre; les sciences eooiaies considèrent les mêmes forces eUins lettr action de masse : précisément avec les effets, les variations et les modifications qui résultent de cette circonstance : l'action de masse... elle-même. Une loi sociale devrait donc 6tre Texpression de la forme élémentaire de l'action de masse... des forces psychi(|ues. »

Les lois de la statistique ne lui paraissent pas présenter ces caractères que doivent avoir des lois sociales. 11 fait d'importantes objections. II ne peut pas reconnaître comme « loi sociale » tout ce que les statisticiens proclament loi, et en cela il a peut-être raison. Dans les séries de pensées des statisticiens (surtout de Quételet) sur ces sujets, il voit « d'importantes vérités entremêlées en une épaisse pelote avec de légères et de graves erreurs », et en cela encore nous serons de son avis.

Parvenu au terme de son « enquête sur les lois sociales », Rûmelin n'exprime qu'une médiocre satisfaction, a La récolte n'a pas été considérable », dit-il; mais il ne croit pas que, pour cela, il faille taxer de stérilité « la branche des spécialités sociales ». Rûmelin console les socîologistes : « Les sciences les plus récentes sont toujours les plus difficiles, car elles traitent de problèmes que jusqu'alors on avait complètement négligés ou que l'on n'avait pas les moyens d'aborder. U assure cependant . qu il a « une très haute opimon de l'avenir de la statistique, de la valeur scientifique que possédera une observation des faits, pourvu que cette observation soit effectuée avec méthode, qu'elle soit prolongée et poussée de plus en plus loin ». Bref il ne renonce pas à espérer que l'on réussira peut-être à découvrir les vé^ ritahles loU sociales, mais il ne cache pas son manque de certitude.

Dix ans plus tard, en 1878, Rûmelin prononce un autre discours, celui-ci sur les « lois de l'histoire ». Il nous rend compte des observations qu'il a faites depuis sur le même problème; il nous apprend sans réserves que ses espé-

rances d'il y a dix ans ne se sont pas réalisées; que ses appréhensions, au contraire, se sont absolument confirmées.

Son récit n'est pas exempt de mélancolie. « Je pensais qu'il devait forcément y avoir des lois sociales et que la statistique était probablement riche en moyens de les trouver. Or, pendant un certain nombre d'années, je n'ai jamais perdu de vue la tâche que je m'étais imposée, de trouver des lois de ce genre, et je les ai cherchées non seulement dans la statistique et la science do la société, mais aussi chez les historiens et les philosophes. J'ai rencontré de nombreuses uniformités, des propositions expérimentales d'une grande portée, des relations de cause à eilet certaines, mais jamais une proposition qui ait été la formule de loi... cherchée, jamais une proposition qui ait exprimé la forme fondamentale constante et parfaitement exacte de l'action de masse., des forces psychiques. >»

Et Rûmelin se met à élucider la cause qui rend vaine celte recherche d'une loi sociale; il « incline » à penser « quil n y avait pas de problème nettem ent posé et qu'il est absolument impossible de trouver ce qu'il a cherché ». Quant à la cause profonde de celte impossibilité de trouver des lois sociales, il la voit dans ce que <( les phénomènes psychiques différent entre eux au point de ne pas pouvoir être comparés » et dans ce qu'<( il existe un abîme incomblable, jusqu'à présent infranchissable, entre le fait d'exister matériellement et le mouvement dans l'espace, d'une part, le fait de sentir, de penser et de vouloir, d'autre part », en conséquence de quoi, si une seule et même manière de formuler la notion de loi était applicable sur ces deux domaines» cela serait bien surprenant. «— Voici donc que Rumelin, parvenu à l'âge mûr, navigue de nouveau à pleines voiles sur les eaux du dualisme. On n'a donc pas & s'étonner de ce que, développant Topposition de principe entre la matière et l'esprit, il conteste toute possibilité de loi en ce qui concerne ce dernier, simplement parceque « la liberté de la volonté humaine » règne dans la région de l'esprit. Et ce sont alors les antiques arguments sur ce thème rebattu. « Celui qui nie la liberté humaine est tenu de démontrer les

LES TROIS CLASSfiS D£ PaKMOMÉNfiS. IU

lois naturelles qui déterminent la volonté et qui excluent la liberté. Le déterminisme tente bien cette démonstration lorsqu'il nous dit, par exemple, que la volonté humaine

est ilétenninéo, avec une uéccsbilé naturelle, par le motif le plus puissant. Celte assertion est-elle quelque chosede plus qu'une tautologie sans valeur? [?!] Que Ton nous montre, d'une façon intelligihlo, quelle autre chose que 1» volonté peut faire qu^un motif soit le plus puissant l »

Singulière illusion 1 Pourquoi donc des cireonaimiees exté^ rieures ne pourraient-elles pas faire qu'un motif fût le pluspuissant, et comment un dem ex machina^ nommé volonté,, intervient-il pour renforcer un motif, c'est-à-dire une causeextérieure ? Cette cause extérieure agit avec la force qui réside en elle, d'après l'état des choses, comme la vapeur agit sur la locomotive. Est-ce que, par hasard, la volonté aurait aussi à intervenir dans la locomotive pour aidenr la force de la vapear à vaincre la force de l'inertie? Est-e» qu'elle a davantage à interveiiir, comme on le prétend, pour rendre plus puissant un certain motif, — • alors que ce motif, par lui-môme et sans avoir à attendre qu'elle arrive à la rescousse, est déjà plus puissant? La différence entre la locomotive et l'homme ne réside (jue dans la comcience^ — ce sens intime qui, comme un œil intérieur, voit cesprocessus intimes, en prend connaîssanco et par conséquent observe la lutte des motifs, la victoire du plus fort. Seulement l'opinion vulgaire confond cette perception avec une libre volonté; elle tient pour décision du libre ar> bitre le fait de prendre connaissance de la supériorité du motif le plus fort. Toutes ces choses-là sont connues depuis longtemps, mais elles ne convertiront point de sitôt les partisans du dualisme et du libre arbitre, car il n'est point facile de surmonter la force de l'inertie intellectuelle et di» conservatisme intellectuel 1

Malgré tout, pour qui se maintient inébranlablement aïs point de* vue du dualisme de l'esprit et de la matière, il est impossible d'admettre une loi sociale qui soit une loi naturelle du développement social. Uumelin a donc parfaitement raison à son point de vue dualiste, c est-à-dire qu'il l'este^

lU BASES ET NOTIONS FONDAMENTALES.

conséquent aveo lui-même lorsqu'il rejette toute loi sociale de ce genre et par conséquent aussi toute « loi de l'histoire ». Le passage suivant de son discours est parfaitement logique. <c Je dois signaler ce qu'il y a de contradictoire et d'impossible à faire comprendre en détail dans la théorie (jui attribue à l'àme humaine indinduelle la liberté de vouloir ou de se déterminer par elle-même, de façon intelligente ou non, dans le large cadre des dispositions données mais prétend reconnaître dans les phases ou dans les histoires de l'humanité ou des divers peuples et des diverses époques une détermination immuable et une nécessité, yindéterminisme psychologique et l'indéterminisme historique demeurent et succombent ensemble... Si le complexus des circonstances sociales dans lesquelles je me trouve placé détermine toutes mes pensées et tous mes actes ou no me laisse qu'un tout petit coin d'indépendance individuelle, il ne peut plus être question de liberté et de responsabilité. Mais si, pour tirer de moi-même une nouvelle série d'effets, je puis, me développer et m'aflirmer en contradiction avec les idées et les habitudes dos autres [?], alors on ne peut exclure non plus de l'ensemble de la communauté un libre Advenir, un intlétournable Avancer dans de nouvelles voies, et les nécessites se bornent à ce que s'imposent les limites générales de l'efTet des actes humains, ainsi qu'à l'influence inévitable de la communauté sur l'individu. » (Sic.)

Ce qui contribue beaucoup à la persistance dans la traditionnelle manière de voir dualiste, c'est l'erreur selon laquelle <c la détermination qui résulterait nécessairement de lois naturelles » supprimerait « toute activité de la raison et toute conscience )> .

Riimelin, par exemple, nous dit : « Ou bien on nous impose cette solution : la volonté nécessairement déterminée, en tant que produit du caractère individuel, — tel qu'il est devenu par des particularités héréditaires, par l'éducation et par la marche de la vie, — et dee circonstances concrètes du cas donné. Si Ton reconnaît que les dispositions de l'intelligence et la conscience sont comprises dans les dispositions héréditaires et sont capables de coopérer, à leur

Page 1