‹ Précis de sociologieChapitre 4 sur 124 · AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE COMTE

les divers genres de phénomènes peut seul inspirer une véritable résignation, c'est-à-dire une disposition à supporter avec constance et sans espoir de compensation des maux inévitiibles (i). » En vérité, sans cette résignation, il n'y a pas de sociologie; cependant Comte lui-même, qui Ta préclxée, uest pas parvenu à s'élever jusqu'à elle et n'a pas su renoncer à ses projets de régénération de la société : c'est là, nous le verrons, une grave erreur de sa.phiiosophie.

Que n'est-il resté fidèle au sage précepte qu'il a formulé : « S'il est des maux politiques que la science ne saurait atteindre, et je ne crois pas ([u on puisse eu douter, elle pourra du moins mettre toujours en évidence leur incurabilité, de manière à calmer les douleurs qu'ils produisent et à montrer les lois naturelles qui les rendent insurmontables » ? Il s'est mis en contradiction avec ce principe lorsqu'il a |)rétendu seconder par sa doctrine <c le progrès politique » et lorsqu il nous a promis qu'elle pourrait nous offrir « de puissantes ressources pour l'amélioration de la condition des classes inférieures ». Là il s'est trop avancé, et la faute en est ;i son maître Saint-Simon. Malheureusement, ses elTorls pour tenir sa promesse devaient l'éloigner de la voie pr(3scrite à la science objective et le fourvoyer dans la politique subjective.

Comte a signalé avec beaucoup de clarté et de netteté l'opposition qui existe entre la tâche de la sociologie et celle des anciennes doctrines de philosophie historique : « La science sociale ne pouvait pas exister, tant qu'on ignorait en f/uoi consiste le fait même du développement dont cette science doit étudier les lois,., »> î Mais lui non plus n'était pas à môme de trouver ce « en quoi consiste le fait du développement », car l'idée qu'il se faisait de l'humanité était erronée au point de vue de l'histoire naturelle. La cause de cette erreur n'était autre que 1' « admirable aphorisme » de Pascal : « Toute la succession des hommes pendant la longue suite des siècles doit être considérée comme un seul hunime

[\) La philosophie positipt par AvocwTB Co«i. Béiumépar iviMB Rio. Paris, 1882, t. Il, p. 2, 45 et 40.

qui subsiste toujours... ». Cette métaphore a été funeste à la science ; elle a été pour Comte comme un maléfice qui a troublé la netteté ordinaire de son regard. Illusionné par cette image, Comte, dans la phrase suivante, préjuge, d'une façon absoliunent injustifiable, le résultat do la sociologie : (( Cette science réalise la formule de Pascal et représente l'espèce humaine comme constituant une immense unité dont les divers organes concourent à F évolution générale » (1) l Nous le verrons plus tard : cette conception simpliste et fausse de l'humanité a causé de très nombreuses erreurs en dehors même de celle dont Comte a été victime.

Bornons-nous ici à une constatation : Comte, vu l'étroitesse de riiorizou de ses contemporains en ce qui concerne l'histoire et la géographie, vu aussi son manque de connaissances personnelles dans ce domaine, n'avait devant les yeux que le développement historique de la fraction la plus petite de l'humanité, les peuples germano-romains de l'Europe, et par conséquent force lui était de se restreindre à cette petite partie de l'Europe lorsqu'il cherchait à étudier les lois du développement de l'humanité. Ces quelques nations étaient pour lui l'humanité ; souvent môme son pays, la Franco, fut appelé seul à témoigner ; " la grande Révolution », dont les ctlets pourtant ne se sont étendus qu'à ces quelques nations européennes, était pour lui un bouleversement de l'humanité tout entière, bien que la plus grande partie de celle-ci ne se soit pas ressentie de cet événement, localisé dans une partie de l'Europe.

Tout cela n'a pas empêché Comte de partir des transformations qui se sont opérées, au cours de ces derniers siècles, parmi les peuples germano-romains, pour en déduire, après les avoir observées subjectivement et non sans parti pris, « les lois du développement de l'humanité ». Les aperçus de politique historique obtenus au moyen de ces abstractions ne pouvaient avoir qu'une exactitude fort relative, quelque ingénieux qu'ils fussent. Comte ne pouvait réussir à édifier sa sociologie : c'est que les matériaux lui fai-

(1) CoMn, Rio, t. 11, p. 47, S4, 66, 91.

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AUGUSTE COMTB.

saient absolument défaut et que l'horizon eihnographicohislorique de son époque était par trop boriiô.

Si la sociologie de Comte a fait rpoque, t'ilo le doit uniqiiement aux principes géniaux que ce philosophe a établis pour cette science, principes sur lesquels les écoles les plus diverses de l'époque de Comte eu de nos jours ont appuyé leurs tentatives.

ûuéielet.

Un statisticien ayant lesprit mathématique- comme Qut'tph't ne pouvait ri-si^tor à la tentation de conlrnler au moyen de chillres ou de calculs ces lois du développement de l'humanité. Comte, du reste, semblait provoquer directe* ment ces vérifications, témoin ce passage que nous empruntons au Résumé donné par Rig (t. II, p. Ii6) : «On ne saurait méconnaître, en poussant jusqu'au bout les conséquences d'un tel principe, la nécessité de faire reposer l'éducation préalable des sociologistes (1) sur la philosophie malhéma-

(I) Le traducteur profite de Foccasiou pour faire remarquer que le mot employé à l'origioede l i s iciulorpe, par ses aJcptes ou ses fondateurs, pour d<^sipncr la personne qui s'adonno ;i la sorirjingie, rst soriolofjiste ot non sociologue. SuciulogucI quel mot harliaro ! L'homme qui cultive laiphysiolO' ^ie est-il un ph>/sioloffue on un p/njtiolofji^tf^ Celui qui cwlttve la théologie' est-il un thiologue ou un tfiéotogienl Est-il permis d'emploj'pr la nii'Muo termiuiiison pour (li'r<ifof;ut\ 1^^ rnonologuey le ralalor/ue, qui su;it i!»*? cîiospjs, et pour les pcrsouncs qui s'occupent d'uue spécialité? Qihii qui f^'ocotipcrait de catalogues serait-il un eatalogueloffue ou uo cataloguiste^ Celui qui compose ou (|ni réi lté (les monoioffue* est-il un monotoguetogue ou un monoto' guislel Y a-t-il au moins quelque analnf:ii> entre un monr,lof}UP,\m ({i'r<ilogue^ UQ catalogue^ d'une part, et un sociologisie d'autre part ? S'il y eu avait une, un sociologue tènâi un diseourfi sur la toeiologie, à moins que ce ne fût, par hasard, un calalogutàfi sori.' ir -. — J'entends la réponse. On appelle à l a rescousse lo> gcoln^/ti^s avec la f/éologin et les archéologues avec Vurchéolof/ie. Deux mots mal formés eu Icgitimcnt-iis un troisième? £l les idéologues l 8*écrte-t-on triomphalement. Comme si le créateur de ce vocable avait en le leujps d'étudier !<' ^tcc ! Les sociologues ne se tiennent pas encore pour battus. Ils ont pour eux l-^r; aslvclorjnrs. M il';, 91 les astrologues ?c isoiit lais?)''? choir dans le puits du harbarisme, e:^t-ce une raison pour les imiter? Quant aux philotogties, ils sont impardonnables, d'autant plus qu'ils sont des lognphUe» et que leur science est la /<M7o;iAi7<e et non la philologie : c'était à eux de donner l'excinple. Qu'on ne vienne pas objecter analogue et ho)notngii<\ mots, siguifiaut selon rapport et dê rapport semblable^ sont bien formés et leur terminaison est d'accord avec leur élymologie.

Pour conclure, il est temps encore de se débarrasser de sociologue et de e chasser comme ille mérite. A quoi bon avoir des terminaisons exprimant

QUÉTELËT. 11

tique. G*eât là seulement qu'ils pourront acquérir le sentiment de l'évidence scientifique, contracter Thabitude d'une argumentation rationnelle et apprendre à satisfaire aux conditions logiques de toute spéculation positive en étudiant la positivité à sa source. » L'initiateur toutefois n'a pas nian(jué, après cela, de mettre en garde contre l'abus du nombre et de la loi mathématique dans « les spéculations compliquées de la sociologie ».

Ce que Quételet avait en vue, c'était bien et avant tout la sociologie, puisque le titre de son livre (de 1848) est : « Ùu si/stcme social et des lois qui le rt^f/issent ». Ce qui l'indique encore, c'est que son ouvrage « Sur Chunvnc » i' lS3."), porte le sous-titre de « phy!ii(]uo .<ocin/p » et que, dans ce livre, Quételet fait une déclaration catégorique : « C est le corps social que nous avons en vue d étudier. »

La tâche que s'imposait Quételet se rattache évidemment à la sociologie de Comte. Quételet voulait découvrir, au moyen de la « loi du grand nombre » connue en statistique, les lois du développement social. Prétention erronée. Pourquoi? îSous le verrons plus tard. Tout ce quo Quételet a fait dans ses ouvrages de statistique, cela a été de fournir des matériaux et du travail pour la théorie de V « homme » et de la non-liberté de la volonté humaine, (voyant que le concept d'humanité venait se fondre tout entier dans le concept de société dont il ne reconnaissait pas l'obscurité et la nébulosité, il ne pouvait contribuer aux progrès de la sociologie.

Ses recherches, du reste, ont pour poinls Je départ maintes erreurs de la science sociale de son époque. Quételet croit, par exemple, (jue lassociation humaine la plus simple et la plus naturelle que Ton rencontre à toutes les époques et chez tous les peuples est la famille (i). Quételet ne sait pas que la famille, dans le sens

des idées précises, pour ne pas s'eu servir ? Eo lout cas, il ne faut pas confondre discoun et ditcoureur^ — pas plus (|ue fabte et fabutUte, apotogue et " opologuisle. — L'emploi ou pIulAt le réemploi du mol sociolof^is le a du reste pour lui l'autorité de M. André Lir«?c : dans le Xouvemi lUcliontiaire d'Économie politique, tout le long de 1 article Socioio(jiie, cet auteur ei couscieneînis et si exact s'est senri exelusivemeot de ce Tocable, le seul ratioDoel. (1) Comte pensait de même : « La Dunille présente Ift germe des dispo-

OÙ il emploie ce mot, c'est à dire dans le sens actuel, est une forme sociale très tardive, laquelle ne s'est constituée

que (jrdcc à l'Etat^ grâce à l'ordre de choses établi par lui.

L'idée qu'il se fait d'une nation n'est pas moins naïve, ni moins primitive. Une nation, pour lui, est un corps composé d'éléments homogènes qui accomplissent d'accord leurs fonctions et qui sont animés d'un même principe vital.

Or c'est précisément le contraire qui est la vérité, car toute nation se compose d'éléments hétérogènes, qui se complètent dans leurs fonctions et cela par la contrainte. Mais celte manière de voir ne cadre pas avec sa théorie, d'après laquelle les liens sociaux se forment par la prépondérance des forces d'attraction qui poussent les individus à se réunir les uns aux autres. Il est du reste assez sincère pour reconnaître qu'une nation ne se forme pas ioujours au moyen d'éléments homogènes et qu'assez souvent elle n'est, au contraire, que le résultat d'une invasion et du mélange des vainqueurs avec les vaincus. Néanmoins, ce n'est là pour lui qu'un cas exceptionnel, lequel ne peut être le point de départ de sa théorie. On n'a donc pas lieu de s'étonner de ce que nuelelet ne puisse arriver à élucider les lois du développement social. Les phénomènes naturels de la vie des peuples, par exemple l'éternel antagonisme des nations, sont pour lui des abus contraires à la nature, et il l'exprime, dians son ouvrage sur le système sociai^ par une phrase déclamatoire que l'on dirait empruntée à Ëlihu Buritt :

« Il faut le dire à la gloire de l'humanité, le dix-neuvième siècle tend à entrer dans une voie nouvelle; il a compris qu'il doit exister aussi des lois et des trihiinaux pour les peuples, et que les crimes de nation à nation, pour être exécutés sur une échelle plus grande, ne sont pas moins hiûssables que les crimes d'invidu à individu (1). »

Voilà, sans doute, de très beaux épanchements, mais Quételet, en se livrant à ces effusions, trahit la pauvreté de ses connaissances sociologiques. Depuis qu'il les a produites,

sitioos de l'orgaulsme social ; elle coustituc uu intermédiaire entre l'individu et Tespèce. » (Comti» Rio, t. Il, p. 136). .

(I) Du tffstimê social tt des hit qui le régitsetU, Paris, 1848, p. 2S1.

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le XIX* siècle a eu, rUn qu'en Europe^ la guerre de Grimée, iaguerre d'Italie, la guerre des Autrichiens allies aux Prussiens contre les Danois, la guerre entre les Prussiens et les Autrichiens, la guerre entre les Français et les Allemands, la guerre entre les Russes et les Turcs. Or, chose singulière ! ce qui n*est que « crimes « pour Quélelet est inscrit en lettres d'or dans les annales des nations victorieuses, enllaninic d'enllionsiasme les générations les unes après les autres. Eh bien ! franchemeut, si le xix' siècle suit une voie tiouvellp, ce n'est point sans se livrer parfois à de notables écarts. Mais, après tout, n'était-ce pas plutôt .à la sociologie à prendre une nouvelle voie avant ces événements?

Herbert Spencer.

Herbert Spencer, dans un passage auquel on ne saurait accorder trop d^altention, indique la nouvelle orientation à prendre :

« On ne peut séparer coni[)lètement le Penser et le Sentir. Toute émotion a un subslralum d'idées plus ou moins nettes, et chaque groupe de pensées est plus ou moins imprégné d'émotions. La mesure selon laquelle s'opère ia fusion est, à la vérité, extraordinairement variable. Nous avons des sentiments qui sont tout à fait vagues, faute de délimitation intellectuelle, et des sentiments qui se concrètent sous Tinfluence des idées connexes avec eux. Tantôt nos pensées sont faussées par la passion qui les traverse, tantôt il est diflicile d'v découvrir même une trace d'inclinaison ou de répulsion. En outre, il e^t évident que, dans chaque cas particulier, le rapport entre les composantes de l'état mental peut être différent. Pour des pensées qui restent les mêmes, l'émotion connexe peut devenir ou plus forte ou plus faible, et tout le monde sait que Vexactitude dun jufjementk ^riov dépend^ sinon de l'absence absolue de toute émotion, du moins d une pondération ne permettant, dans aucun sens, des oscillations e\a<;érées. — Ceci est vrai tout spécialement pour les questions relatives à la vie humaine. 11 y a deux façons dilléreutes d'envisager les actions individuelles ou les actions sociales des hommes. Nous pouvons les regarder comme des phénomènes que nous avons à isoler de leurs groupes et pour lesquels nous avons en outre à préciser le rapport de causalité qui les unit entre eux; nous pouvons, d autre part, lie voir en elles que des caubes de joie ou de

nSBBEAT SPENCgR. iS

douleur et exprimer, en ce qui les concerne, notre approbation ou notre désapprobation. Si, pour les problèmes de l'action, nous nous plaçons au point de vue intrUeciurl, le fait d'agir nous apparaît toujours comme le résultai de la coopération de forces déterminées ; si, pour le même objet, noua nous plaçons au point de vue moral et si nous disons que dans tel cas les conséquences de l'action sont bonnes, dans It'l autre mauvaises, noire conscience sera remplie tantôt d'admiration, tantôt d'indignation. — Nos conclusions^ évidemment y doivent être tout différentes^ selon que nous envisageons les actes des hommes de la même manière que ceux d'autres créatures, pour Les comprendre et sans en être émus, ou selon que nous les apprécions comme émanant de créatures semblables à nous-mêmes, à la vie desquelles notre propre vie se rattache intimement et dont la conduite excite en nous, de façon soit directe, soit indirecte, des sentinionts d'auiour et de haine... Ici je ferai observer tout particulièrement qu'en poursuivant nos recherches sociologiques, notamment sur les institutions d'État, nous devons, de toute nécessité, éviter de tenir compte de toutes les émotions que les faits à expliquer pourraient provoquer en nous. Notre lâche doit consister exclusivement à expliquer ces faits eux-mêmes. Il nous faut refouler la mauvaise humeur, le (b'goùt, l indignation que maints gi-ijupes de faits provoquoraicnl on nous si nous ne nous maîtrisions (1 ). »

C'est ainsi (jue Spencer nous crie: « Pas d'émotion! » (^est ainsi qu'à la porte de la sociologie il trace une sorte de formule condensée renfermant à la fois un conseil pratique et la condition sine quâ non de toute science aspirant au nom de sociologie, une sorte de : Lasciate ogni sentimenlOt voi clientrate! En même temps il écarte prudemment, dès le début, toutes les objections « morales ».

Sur ce principe méthodologique primordial, ou plutôt sur ce principe qu'il faut placer avant toute méthodologie, Spencer heureusement se trouve en parfait accord avec Comte: « cultiver la science sociale à la manière des sciences

(t) Hbrbeiit SnxCBii, Sœhlogy,

positives ». Quant à être d*accord avec lui sur le reste, notamment sur l'analogie, prétendue nécessaire, et sur l'idenlité d'essence entre la sociologie et la biologie, cela aurait pu être bien dangereux pour Spencer.

C'était là pour Comte un principe fondamental de la sociologie ; il s'était exprimé formellement là-dessus : « La nécessité de fonder sur l'ensemble de la biologie le point de départ de la sociologie est évidente. » (Comte, Rio, t. I, p. 462.) « La subordination de la science sociale à la biologie est tellement incontestable que personne n ose plus en méconnailre le principe. » (////(/., t. Il, p. lU'J.)

« La biologie doit fournir le point de départ des spécula* tions sociales, d'après l'analyse de la sociabilité humaine et des diverses conditions organiques qui en déterminent le caractère. En outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne pouvant comporter presque aucune explo* ration directe, on doit Iesrom/»*eitrtf en appliquant la théorie de la nature humaine à l'ensemble des cii constances correspondantes, ijuand le développement social devient trop prononcé pour qu'une pareille déduction continue à rester possible, il faut recourir à la théorie biologique de f homme, à laquelle l'évolution de l'humanité doit toujours rester conforme, d

Voilà jusqu'à quel point Comte était égaré dans l'assimilation biologico-sociologique I Assimilation funeste, car

c'est d'elle (jue dérive (cela est vraisemblable, du moins) toute cette « théorie organique de l'État » qui a eu tant de protagonistes en Allemagne, depuis Rohmer et Blunlschli jusqu'à Schàfile avec sa « Structure et vie du corps social ».

11 est vrai que Spencer lui-même parait marcher sur les traces de Comte. Partant de ce « principe » que « les propriétés des unités i>, qui sont le sujet de la biologie, « déterminent les propriétés de l'agrégat », Spencer conclut qu' « il doit y avoir une science sociale exposant le l'apport entre les unes et' les autres^ avec autant de précision que le permet la nature des phénomènes en jeu ». Après avoir émia cette hypothèse, il arrive à penser que la science sociale « a partout pour objet la croissance, le développement, la struc-

HBRBBRT SPBNCBR. 17

tare et les fonctions de l'agrégat social, ces divers phénomènes étant provoqués par les actions réciproques des individus ». Par là il se place de prime abord à un point de vue individualiste» ce qui Tentraine à s'efforcer de comprendre les phénomènes sociaux en partant de Vindividu et de sa nature. Or il faut partir de la biologie pour comprendre l'individu ; la sociologie ne serail donc qu'une biologie d'ordre supérieur. Nous montrerons plus loin, au cours de notre exposition, que ce point de vue bioiogicoindiyidualiste est inadmissible en sociologie. Ici nous nous bornerons à mentionner brièvement qu'en sociologie ce sont les communautés sociales... qui forment les unités, les éléments, et qu'en partant des projtriétés des élémmts des divers groupes^ c'est à dire en partant des propriétés des individus, on ne se met pas à môme de conclure aux rapports entre les groupes. On ne peut pas édilier la sociologie sur les rapports entre les individus y et de la nature des individus on n'arrivera jamais à la nature des groupes. Telle est la raison pour laqueiie les assimilations biologiques n'ont aucune valeur pour la sociologie. Elles ne fournissent que des comparaisons et des images ; quant à des connaissances par induction, jamais.

Spencer n'a pas exprimé cette pensée ; il semble néanmoins l'avoir confusément entrevue. En principe et en théorie, il parait admettre cette analogie comme chose essentielle ; cependant un heureux instinct scientifique le sauve de ces exagérations et de ces erreurs qui en sont ailleurs les conséquences. Il ne lui sacrifie qu'extérieurement et pour des détails indifférents ; s'il y fait aiiusion^ c'est qu'il y trouve matière à comparaisons. Sa froide intelligence l'arrête quand il faut, si bien que le noyau de sa sociologie ne se trouve pas entamé. Ainsi, lorsqu'il traite de la façon pacifique dont s'établissent les différences d'autorité dans une horde primitive :

« Imaginons d'abord une horde qui soit absolument dépourvue d'organisation et qui renferme les deux sexes avec toute la série des âges. Demandons-nous ce qui se passera lorsqu'il faudra prendre une décision quelconque, relative à

i8 UlSTOaiQUE Dfi Lk SOCIOLOGIE.

l'émi ^n ation ou au moyen de se défendre contre les ennemis.

Les iiiJuidus assemblés se r(''|)arliront plus ou moins nettement en deux divisions. Les plus âgés, les plus forts, ainsi que ceux dont la prudence et le courage se sont déjà affirmés à l'épreuve, formeront un petit groupe qui conduira la discussion, tandis que généralement la grande masse, composée des jeunes, des faibles et du vulgaire, se bornera à écouter et tout au plus exprimera de temps en temps son adhésion ou son opposition. Que se passera-t-il encore? Nous a\uns Lieu le droit de le supposer aussi. C'est que, dans le petit groupe des orateurs, il se trouvera presque certainement un homme qui aura plus d'iniluence que les autres. Que ce soit quelque vieux chasseur, quelque guerrier éminent ou quelque personne habile dans Tart de guérir, n'importe : son opinion pèsera plus que du poids d*une unité sur la décision qui est encore en suspens et que tout le monde aura à exécuter. Bref, toute la société se divisera en trois parties, ou, pour me servir d une com/jaraison biol'Kji'jiu', il se formera, par diderenciatiou, dans la masse générale, un noyau et une nuceile, »

Ce passage est typique en ce qui concerne la réserve et la prudence de Spencer en fait d'assimilations biologiques. La part que le philosophe anglais concède aux connaissances et aux lois biologiques dans l'exploration des lois sociologiques est, comme nous le voyons, extrêmement faible. C'est à peine s il permet aux premières de svvs lr d t\rr/Hp!r r/oi^ftr, de projeter des lueurs de comparaison dans la sphère de la sociologie. Sans doute, les phénomènes et les processus sociaux lui rappellent toujours des phénomènes et des processus analogues ; mais il se garde bien d'identifier ces deux espèces différentes : il ne fait rien de plus que de les relier par un « pareillement » de transition : « Similarly U /lappciis... ». Et cette calme objectivité consliluc la grande supériorité de Spencer sur d autres sociolugistes, tels que Schàflle et Lilienfeld, qui ont pris au sérieux ces analogies et qui, dans la poursuite de ces brillants feux-follets, se sont laissé entraîner aux abîmes.

Même dans les chapitres dont les titres rappellent' les

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