‹ Précis de sociologieChapitre 51 sur 124 · Conséquences d'une fondation d'État · texte numérisé non relu

Conséquences d'une fondation d'État

Examinons maintenant les conséquences nécessaires d*ttne fondation d'État, — de l'asservissement d'une population par une ou plusieurs communautés victorieuses, alliées de façon à constituer une unité. Nous avons déjà

indiqué la cause de cet asservissement: c'est le «r souci de pourvoir à l'existence ». Il est dans la nature des hommes que, tendant — en vertu d'une nécessité de nature — à améliorer leur situation matérielle, ils ne puissent se passer du travail d'autres hommes. Si l'homme, dans sa lutte pour l'existence^ n'avait pas eu besoin du travail d'autrui, on ne serait jamais arrivé à fonder des États et le développement de l'humanité aurait suivi de tout autres voies, ou bien il n'y aurait pas eu de développement.

L'homme civilisé peut-il vivre sans que d'autres hommes peinent pour lui? Non. Or cet honinie civilisé, qui ne peut renoncer au travail d'autres hommes, existe déjà depuis des laps de temps inconcevables, et nous ne connaissons aucun moment de l'histoire pour lequel nous puissions imaginer la possibilité de renoncer au ^avail d'autrui.

Mais les travaux à accomplir au service de l'homme civilisé ne sont pas faciles. Plus nous remontons aux époques primitives, plus ils sont rudes, inévitablement. Lorsque nous voyons un progrés dans le développement de diverses communautés humaines, le caractère infaillible de ce progrès consiste dans ïailègemenl physique de ces travaux. Nous pouvons observer de jour en jour et d'heure en heure, dans le développement des conditions économiques du monde contemporain, la tendance de ce progrès. Cette tendance est tout ce qu'il y a de vrai et d'exact dans ce qu'on appelle la politique sociale. Autrefois il était inévitable que ces travaux fussent cruellement pénibles. Ne le sont-ils pas encore dans les Étals « non civilisés » comme on dit? Les hommes avaient tout à faire sans les ressources

de la civilisation y sans la science et sans machines I De même qu'aujourd'hui il y a beaucoup de gouvernements qui commuent la peine de mort prononcée contre les malfaiteurs (ou les gens coupables de haute trahison) en

colle des travaux dans les iniacs, — sachant bien que cette atténuation de peine est avantageuse à ceux qui l'accordent; de même autrefois les vainqueurs, dans leur propre intérêt, condanmaient les vaincus à des travaux d'esclaves.

Ces travaux étaient écrasants, lorsque les hommes étaient encore dépourvus de civilisation. Jamais une horde humaine n'a condamné ses membres à les accomplir. Pourquoi les hommes primitifs auraient-ils fait violence à leurs senii^ inents 7iattirels vis-à-vis de leurs semblables (ce mot étant pris ici dans son sens le plus primitif) au point de condamner CCS derniers à un sort aussi dur, quand dans }r rr^sort de ihumanité il ne manquait pas d'étrangers qu'il était ' deau^ noble et méritoire de subjuguer et de contraindre aux corvées les plus dures? On ne cessait donc de faire la chasse aux étrangers : on se réunissait sous la conduite de l'homme le plus âgé ou du plus puissant et, dès la victoire, on imposail aux vaincus, à eux seuls, le joug de l'esclavage.

C'est donc la nature elle-mônie... qui, puisqu'elle a donné aux liomiiies certains besoins et certains sentiin(;nts, avait préparé ce mode de fondation d'État. £lle avait réduit les hommes à avoir besoin de services qui fussent rendus par des hommes; elle avait mis dans leur cœur... de la sympathie pour les hommes de même descendance, pour les hommes alliés à eux par le sang, et elle leur avait inspiré une haine farouche contre les étrangers ; elle les avait ainsi contraints à aller asservir des étrangers.

('es asservissements, cette satisfaction des besoins par le travail des hommes que l'on a asservis : voilà en eiïet ce qu'il y a do plus important dans l'histoire humaine. Ces processus toujours identiques dam leur essence^ voilà ce qui, sous des formes toujours changeantes, en remplit les annales depuis les temps préhistoriques jusqu'à la fondation récente de l'État du Congo et à celle, plus récente encore, de la colonie de 1 Érylhrée.

4, — Ordre poutiule, droit.

Considérons mamtenant ee qui a Heu à la suite d'une

fondation d'État ainsi accomplie, la situation à lai^uelle on arrive peu à peu.

Les uns gouvernent et commandent, les autres travaillent et se résignent devant une force supérieure. L'emploi de la violence ne peu t jamais être permanent ; toute guerre.finit par cesser. Les plus faibles et les moins énergiques renoncent à une résistance inutile. La nature aide ainsi les hommes à rendre paisible et durable toute situation qui a été créée par une force prédominante. La paix et la durée sont les éléments de V ordre : l'ordre paisible et durable produit Tbabitude, la coutume et le droit.

Le rapprochement hostile d'éléments sociaux hétérogènes de force inégale est donc la première condition de la production du droit : en durant dans le calme de la paix, la , situation créée par la violence, acceptée par la faiblesse et l'inertie, devient (n'dre juridique. Ce qui caractérise cet ordre légal, ce qui caractérise tout droite c'est cette situation préalable, c'est nnêgalité des forces^ car des forces égales se neutraliseraient ou, ce qui serait plus naturel, s'associeraient pour en aller chercher une troisième, plus faible. Oui, tout droit est la consécration légale d une inégalité. L'époux commandant à l'épouse, le père dans la force de l'âge... commandant à ses enfants mineurs, le propriétaire empêchant les non* propriétaires de jouir des fruits de sa propriété : tout cet ordre établi d€ms f inégalité, c'est du droit.

Considérer le droit comme ï égalité dans la répartition^ c'est une erreur aussi grossière que de croire qu il puisse jamais exister un droit égal pour tout le monde^ car le droit ne surgit que dans l'ordre politique, mais l'ordre politique est l'ordre dans l'inégalité et le droit est l'expression de cet ordre dans l'inégalité : il est la règle qui fixe cette inégalité.

Le droit devient donc la forme de l'ordre politique, de l'ordre d'État. Essayons maintenant de pénétrer dans

LtTAT. sot

Vessenee de cet ordre. L*État, en vertu de sa genèse, se compose d'une minorité qui exerce la domination et d'une

majorité qui la subit. C'est ce (|ui a lieu partout; c'est là l'essence de l'État, parceque c'est resseiice de toute suprématie politique, de toute domination.

Mais que veut la minorité dominante ? Ce qu'elle ne peut s'cmpôcher de vouloir : vivre, vivre mieux qu'elle ne pourrait le faire sans les services de ceux auxquels elle commande. Le résultat de celte volonté régnant dans l'État est un travail économique commun s'aëcomplissant par la contrainte qu'exercent les maîtres. Dans ce travail en commun la charge la plus grande, — toute la charge du travail non libre, — incombe à la majorité qui obéit; la part de ceux qui commandent n'est cependant pas moins importante, les fonctions qu'ils exercent librement contribuant au maintien de la collectivité.

La contrainte a donc établi toute une organisation du travail, par rapport à laquelle Torganisation de la suprématie et l'ordre juridique tout entier ne sont que les moyens par rapport au but.

Page 1