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prédominent les motifs de parler non plus de descendance, mais de parenté. La prescription de i'endogamie, — chez les Incas, les Achéménides, les Wans et les clans ansfocratiqnes de quelques peuples montagnards, — pourrait être donnée comme constituant une exception assez pro* longée ; ce n'est là toutefois qu'une anomalie, une chose insolite. l*ar contre, les règles du mariage^ chez les Australiens, les Chinois, les Abipons, de môme que presque partout ailleurs, ne peuvent manquer de produire un croisement et un mélange incessant des familles, car les inariages chez ces nations sont mierdits entre parents de degrés bien plus éloignés que ceux pour lesqueb le pape n'obtint quWec de grandes difficultés l'adhésion des Bavarois. Si l'on ne veut pas se fatiguer l'esprit, en pure perte, au problème aride et vain des premiers commencements, il faut donc, en ethnologie, s'abstenir autant que possible de la mrt'iphoye: Abslammiing. Néanmoins les mythes concernant les origines toaditionnelies projettent des lueurs historiques, soit quïls ne sortent pas du cercle le plus étroit des Germains (celui de Taeite), soit qu'ils se meuvent dans un cercle plus ku^ (celui de Nennius), soit quïls réunissent sous un ancêtre commun les Celtes, les Scythes, les Illyriens, et, chez les Wanika, des éléments aussi dhseniblables que les Calla, les Waknafi, avec les \\'akaiiil)a, — ou que, chez les Grecs, ils prennent les Eponymes pour des frères ; soit encore qu'ils donnent une table généalogique pour le monde connu (1). » On supposait, du reste, que ce monde connu était le monde entier.
Bastian se trouve ainen»^ à préciser et à éclaircir la notion de « parenté » ethnique, si importante pour la sociologie.
« Plus la loralité est circonscrite, — plus on a le droit d'allonger le rayon de la parent*';. Ainsi la fréquence des kabongs (associations fraternelles) sur toute la surface du continent australien nous explique tanalogie de rhaàiius générai, déterminée chez les peuples naturels par les croi*
( 1) <i Elhnoiogiâche Fortchungen », 1. 1, p. vui.
sements continuels et par l'obstacle que ces croisements apportent à la fixation des individualités. » — Cette insistance au sujet de la relativité des notions parenté et à'autochtonéiié est d'une importance capitale pour la sociologie. Ce qui ne l'est pas moins, d'autre part, c'est la façon calme et objective dont Bastîan considère les notions de tribu [Stanim), de peuple ( l'oi/c) et de nationalité {Nationalitât) : « La nationalité se produit par similitude des intérêts et des opinions. (Jiiant à celte similitude, elle se développe rapidement au fur et à mesure que les langues se rapprO' chent, et c'est sur une région circonscrite par des frontières naturelles qu'elle se réalise de la façon la plus nette. ».
La tribuy d après ce que Basttan dit à la page xiv, doit être considérée comme Tavant-courrière d'une nationalité, la tribu « étant antérieure au peuple », car « le rassemblement des tribus en peuples est déterminr par des frontières politiques ». « Sans colle cause de mouvements politiques, les bornes de la notion de peuple sont soumises à des déplacements continus et indéterminés. » — Ce qui importe aussi, c'est que Bastîan constate ce fait : « Partout où il y a une contrée favorisée par la nature, il y a plusieurs invasions par des éléments étrangers ». Cette phrase, évidemment, revient à dire qu'une série d'invasions par desél(jmcnts étrangers produit et favorise la civilisation. — Quant à la question de savoir (juel rapport il y a entre une pareille civilisation, y compris la nationalité dont elle est la base, ou, ce qui se confond à peu près avec ces deux notions, entre « le type du peuple » et les conditions locales, ou, suivant l'expression de Bastîan, entre « le type ethnologique du sol » et la <t province anthropologique », Bastian nous donne à ce sujet des explications parfaitement exactes.
« Toute province géographique est susceptible de multiples différences d hahilants, et toutes les variations dépendent des agents climatériques, lesquels souvent leur laissent beaucoup de jeu, mais sans jamais leur permettre de dépasser la limite des oscillations compatibles avec l'existence. Les savants qui ont discuté sur la stabilité ou la variabilité des races ont donc en général visé des adversaires imaginaires,
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car do part et d'autre les opinions reposaient en partie sur des observations exactes ; seulement on ne savait pas faire la part précise des conditions dans lesquelles tel élément devait s afOrmer en ceci, tel autre en cela, qui était précisément le contraire. « Jusqu'à quel point le tijpe populaire^ développé par l'effet de telle ou teUe causalité, coincide-t-il avec le type ethnologique du sol? Gela dépend des circonstances. Si c'est au moyen d'éléments appartenant au pays qu'il s'est développé, il ne pourra pas différer beaucoup de ces éléments, bien qu'ayant pu s'ennoblir considérablement. Si au contraire un peuple étranger et né dans d'autres climats est venu s'ajouter au peuple déjà fixé sur le sol et si c'est ce nouveau peuple... qui a mis la main à la formation d'un État stable en réorganisant l'État précédent, alors Tinfluence du milieu ambiant tendra bien encore à créer un type correspondant à l'énergie de son action, mais il sera possible qu'au cours des siècles il se produise une série de phases de transition alternantes; entin, lorsque la croissance sera terminée, on pourra avoir un résultat définitif constitué par le mélange des affinités dont la coopération aura servi à le créer. Ce sera un type qui continuera à se reproduire et qui, tout en présentant toujours l'empreinte dn milieu géographique historique, pourra différer considérablement dii type autochtone primitif, créé, lui, sous l'influence prédominante ou exclusive de la province g<''Ographi(jue, — comme le Français actuel di(Vère des Celtes antérieurs aux Gaulois ou même des Gaulois, comme l'Espagnol diffère de 111 ispanien, etc. »
Le type « autochtone primitif » dont parle ici Bastian doit être pris dans le sens que lui donne cet auteur lui-même : comme le type le plus ancien que Finvestigatim hisiarique rencontre sur un certain territoire, mais nullement comme un type « primitif » dans le sens étroit du mot. Hastian dit à l'occasion des A/forc<, les « représentants primitifs de la province géographique de Céiébès », qu'il ne faudrait pas prendre ces « primitife » pour « les plus primitifs », attendu que « notre ignorance au sujet de leurs prédécesseurs possibles ne suffit pas pour annihiier ceux-ci d.
46 HISTORIQUE DS lA SOCIOLOGIE.
Cette manière d'envisager l'histoire anthropologique de
1 liumauité est la seule qui soit véritablement digne de la science; c'est elle que Bastian adopte lorsqu'il émet cette opinion : « Demander quelle est la souche d'un peuple, cela a'a pas de sens ellmologique, car au cours de quelques générations les mélanges et l'extension des relations de parenté ne peuvent manquer d'effacer toute originalité. Aussi Bastian déclare-t-il « dénuées de sens d « ces questions qui remplissent d'épais volumes : les Slaves descendent-ils des lllyriens ou des Sarmalcs ou des Vénètes? », car « ce qu'il faut demander, ce n'est pas quelle est la souche ou quelle est l'origine d'un peuple, question que l'on ne sait à quoi rattacher »f mais « quels sont les cléments dont il est issu », « quels sont les processus qui ont lieu en lui et le conservent », c( quelle est sa composition, celle-ci devant être expliquée chimiquement ». Bastian , en conséquence, reconnut déjà ici que latAche de la science est unetftche« ethnologique », et, parlant de la manière d'étudier une nationalité (Nous savons qu'il entend par là un amalirame ethnique), il précise ce en quoi duil consister cette lâche : « Lorstju'on veut traiter une nationalité au point de vue ethnologique, il faut éviter de poser, au sujet de la souche, des questions injustifiées, ne pouvant que donner le change et détourner du mécanisme qui anime et entretient l'existence ; il ne faut pas partir d'une hypothèse arbitrairement imaginée [Telles les traditions bibliques!], mais parti?- des faits existants et connus et remonter, en séparant les éléinmtSy tant que continue à briller une étincelle de lumière historique ou que^ dans le crépuscule mythique y des preuves collatérales peuvent servir de fU conducteur, »
C'est ainsi que, à l'occasion de ses recherches ethnologiques si étendues, Bastian esquisse à grands traits le système et les travaux d'une science future, (|ue dans ses écrits postérieurs il désignera logiquement comme étant de l'ethnologie. Ce n'est pas d'idées a priori ni de spéculations philosophiques qu'il a déduit ces contours ; ils se sont imposés à lui, ils ont jailli de l'examen des énormes matériaux ethnographiques qu'il avait recueillis dans ses voyages et dans
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son cabinet de travail. Ces matériaux, il a tenté de les clas-
sifier pour les répartir dans ses nombreux ouvrages, et ces tentatives Tont d'elles-mêmes poussé dans la voie de la systématisation.
Il a eu, avant tout, à se rendre compte critiqaement de la valeur des essais analogues faits avant lui, et c'est ainsi que 8*est produite l'œuvre intitulée : « Die Vorgeschiehie
der Ethnologie » {La préhistoire de t ethnologie) (1880).
A cette préhistoire se rattache un travail qui vraisemblablement devait être un précis systématique préparatoire, « Der Vôlkergedanke im Aufbau einer Wissensckaft vom Menschcn » [La pensée des peuples dam r édification cFune science de ^ homme) (lB8i), mais, comme toujours, les faits débordent et ne permettent pas à Bastian d'édifier /roitquillement.
Enfin il réussit à moitié dans ses « Gnmdziïge der Ethnologie » [Les traits généraux de l'ethnologie) : il réussit autant que le lui permet tent sa surabondance de savoir et l'inquiétude de son esprit encombré de documents.
Malgré tout, c'est principalement par ces trois ouvrages que Bastian a joué un rôle historique en sociologie.
De même que Comte assigne à la sociologie, considérée comme la plus jeune des sciences et comme la science de ravoaii", la place qu elle a à prendre dans la hiérarchie, de même Bastian commence sa Préhistoire dv r ethnologie en indiquant la place que la sociologie doit occuper dans le développement dos sciences, — elle, la plus jeune de toutes. Cette coïncidence extérieure suffit peut-être à montrer qu'il s'agit ici d'une seule et même chose.
De fait, Bastian désigne son « ethnologie » comme étant tout bonnement la « science de l'homme », ce que l'on pourrait dire également de la sociologie. Mais pourquoi Bastian donne-t-il à la « science de l'homme » le nom d' « ethnologie »? Le motif ressort facilement de ses explications. C'est qu'il entend par là une science de l'homme spéciale: ceUe qui prend pour objet d'observation et pour point de
dépari non rindividu^ mais les peuples (1). Par suite, cette désignation d' « ethnologie » fait pressentir une bonne partie du programme scientifique, de la méthode de Bastian, car cette science de l'homme, qui se propose de ne considérer l'individu que comme membre dun groupe ethnique, est À bien peu de chose près identique à. la sociologie, qui considère l'homme comme membre d'un groupe soeialp Écoutons du reste Bastian lui-même apprécier la situation de l'ethnologie à l'époque actuelle:
« Parmi les sciences indue tives qui exigeaient également, comme condilion première de leur existence, cette grande époque de la nouvelle aurore (époque dos découvertes), il en est d'autres, à la vérité, qui, comme la botanique et la zoologie, parvinrent plus vite à leur achèvement systématique: c'est qu'elles avaient un champ d'observation nettement et immuablement circonscrit. L'ethnologie, au contraire, à titre de science de l'homme, est prédestinée à s'achever la dernière ; elle ne peut se développer que lentement, car elle a besoin de l'aide des autres : il faut que cellesci lui préparent les degrés {|a'elle doit gravir. Co ne fut quaprès que l induction^ parvenue à son comble en chimie et en physique, eut progressé de l'inorganique à l'organique et fut parvenue dans la physiologie aux limites du corporel^ qu'il put ne point paraître trop audacieux pour ses forces gigantesques, incessamment complétées au moyen de la méthode comparative, d'aborder le r<>gne des esprits dans la psychologie tran^yfoDnt'e en science dr la nature^ aliii de planter le drapeau de 1 ethnologie dans l'analyse des pensées des peuples. »
Ainsi le but et la tâche de lethnologie doivent être de rechercher les pensées des peuples. Quant au moyen d'atteindre ce but, d'accomplir cette tâche, c'est Vetkmgra'
(1) u II ne peut pas être questioa de chercher Dieu dans l'histoire, tant qoe VhowoM n'y a pas eocore été trouTé, mais il ne saurait s'agir d'abord
que de l'homme, toon polUinon de Tétat social. On le voit donc : la pensét des peuples est la chose primaire, la pensée de l'indiviMn n'/smerjEre clairement qu'en second lieU| — elle est une partie intégrante du tout, lequel a pour lieu les échanges intellectaels au moyen du langage. » (Bastian, Vorgcschichtê dtr
phie: cela résulte de tous les écrits de Bastian. Bastîan voit
donc les premiers germes de son ethnologie dans les récits des voyageurs qui ont découvert les antipodes avec les choses incompréhensibles qui s'y rattachent; les autres... dans l'ethnologie (connaissance des peuples ! et l'anthropologie du SIX* siècle. Adelung par son MiUuridates^ Blumenbach par ses travaux avaient fourni <t un terrain solide sur lequel on pouvait s'appuyer et dès lors le développement de la nouvelle science n'était plus qu'une question de temps ». H fut favorisé par la « réunion de l'ethnologie avec la préhistoire », qui eut lieu peu après, et par la création de musées ethnologiques, (jui commençait alors. Ensuite Prichard, dans u un esprit religieux », « pour démontrer l'unité du genre humain, pour faire remonter celui-ci à un premier couple », donna aux sciences ethnologiques et anthropologiques leur premier manuel : son Histoire natu» relie de Chumaniti,
D'autre part les hommes de la philosophie de 1 histoire (Herder, Rousseau, etc.) avaient apporté un précieux appoint, et des liisloriens tels qu'Augustin Thierry et AniéJée Thierry ne manquaient pas de faire entrer dans leurs tableaux les nouveaux aperçus ethnologiques; bref on s'intéressait de plus en plus à l'ethnologie. U en résulta la fondation de sociétés ethnologiques, avec journaux et collections, d'abord à Paris et à Londres, puis dans d'autres pays. Bastian expose en détail les cUorls et le rùle de ces sociétés. Qu'elles se développent largement ; surtout, que les collections ethnologiques et les musées s'agrandissent et se multiplient : — • ce sont là, il le déclare, les conditions indispensables à sa science future. « Que l'on organise convenablement les musées, ce sera le moyen de satisfaire à beaucoup de desiderata pratiques et de consolider pour plus tard les bases de l'induction, ce qui, vu le contact existant entre les études théoriques et les domaines de la philosophie, ne peut manquer d'être avantageux de toutes les façons, d'abord en psychologie. Or c'est dans la psychologie qu'est le salut, — » dans la psychologie considérée comme science de la nature. » Ce que Bastian comprend par ce vocable, ce
n'est point la psychologie des philosophes, celle de Pries et de Herbart, celle de Veneke et de Fichte, celle de Schopenhauer, d*Ulrici, de Fischer, etc.; ce n'est point ce « breuvage de sorcières, qui déconcerte les sages de ce monde », mais la psychologie, science de la nature, « C'est en elle que repose notre espoir, le dernier que l'on aperçoive, quelque loin que i on regarde, et par conséquent le seul espoir qui reste à l'humanité. »
Mais quel est le caractère essentiel de cette psychologie ^de l'avenir, dont les développements, d'après Bastian, doivent être parallèles à ceux de l'ethnologie? Ce caractère, c'est qu'elle ne part pas de l'homme individuel. — « L'honinic isolé n'existe pas. Si par impossible il existait, il serait idiot. La socii'té est nécessaire pour que la pensée, en s échangeant au moyen du langage, arrive à avoir connaissance d'elle-môme, et pour que la nature humaine se réalise. On voit donc que la pensée de la société est la chose primaire et que c'est d'elle qu'on aura à extraire plus tard, par analyse, la pensée de ^individu, >» — Voilà des phrases que nous inscririons volontiers en leLlres d'or au fronton de la sociologie.
liastian, après ces observations, critique excellemment la philosophie et la psychologie partant de l'individu, u Les auteurs de systèmes de philosophie commencent assez généralement par l'homme individuel; aussi ont-ils de la peine à réunir en une pensée de la société les lambeaux qui se trouvent à leur disposition (sans qu'ils sachent euxmêmes par quelle aventure), tandis que le vêtement de cette pensée do la société, considéré dans son ensemble, comprend toutes les pensées individuelles, chacune occupant sa véritable place dans le dessin générai et le tout formant un peplum aux magnifiques broderies. »
C'est alors que Bastian trace son programme ethnologique « afin de tirer, de ces pensées sociales, des matériaux suffisants pour des recherches psychologiques ». Il demande que l'on ne se borne plus à considérer « les édifices ou arbre> de pensées des peuples civilisés, dont on se plaisait à s occuper exclusivement autrefois », mais que l'on s'aide
aussi de n Fethnologie comprenant les peuples naturels »,
« ce6 corps cri/ptogamiques, si Con veut, dans lesquels on peut facilement pénétrer d'un coup (C œil les processus de croissance de la vie cellulaire, pour ensuite appliquer aux eompàcaUom des phofiéroganies la régularité déduite des premiers ». Voici les raisons de ce conseil : — « Les lois qui dominent tout organisme sont immuables; immuaàles aussi les lois des conceptions éthiques du monde, conceptions d*où nous voyons, partout dans les cinq continents, la pen* sée humaine, avec une nécessité invariablement inéluctable, toutes conditions égales d'ailleurs, jaillir identique à ellemême ou tout au moins, lorsque les nuances des modifications locales la font varier, analogue à elle-même. Ainsi que les processus de la vie cellulaire obéissent aux mômes lois dans le palmier des tropiques ou dans le sapin boréal; ainsi qu'une plante déterminée peut présenter, suivant son babitat, des feuilles étendues ou repliées... ou atrophiées jusqu'à être aciculaires; ainsi que le lion se montre sous ses variétés asiatique, africaine, américaine : ainsi le ciel des Dieux, de l'Inde, façonné à Timago de l'esprit du peuple indien, nous révèle une autre nature que ne font, pour l'esprit du peuple grec ou du peuple Scandinave, l'Olympe et le ciel des Dieux du Nord. — Mais, dans toutes ces créations religieuses (de môme que dans les créations sociales et esthétiques), nous arrivons à des pensées élémentaires primitives qui reviennent inévitablement telles quelles et qui, se montrant souvent d'une identité vraiment eilrayonte, comme des ménechmes faotômatiques de personnes connues, très loin do nous, parcourent une même voie de développement. Le lien organique est ici tellement serré que Ton pourrait souvent, à Taide de quelques fragments de notices trouvées par hasard, se figurer le cercle d'idées tout entier, comme Cuvier à l'aspect de quelques os se représentait un fossile... »
Conformément à ce programme général, Bastian spécifie en particulier trois tâches de l'ethnologie. La première doit n consister à fixer les lois fondamentales ou élémentaires de ces processus de croissance, afin de rendre aux pensées des
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peuples, ou, pour ainsi dire, aux arbres qu'elles constituent à la longue, les mômes services que la théorie cellulaire a rendus à la physiologie vég«Halo. Im seconde serait l'étude à&&infïitences locales^ celle du milieu ou du monde ambiant, auquel Buckie, dans ses considérations historiques, a attribué une place prédominante.., La troisième lâche qui 8*impose, c'est l'étude des phénomènes que l'on pourrait comparer aux opérations de la greffe dans le règne végétal ou aux métamorphoses artificielles des plantes destinées à faire le luxe des jardins d'ag^rémcnt. 11 s'agit surtout, ici, des peuples qui s'engagent dans la civilisation et qui ne sont pas encore montés sur la scène de l'histoire. Dans ce chapitre rentrent toutes les vicissitudes que le mouvement historique a éprouvées par suite de relations soit pacifiques, soit hostiles, par conséquent tous les transports qu'autrefois on était enclin à proclamer dès qu'on avait trouvé des idées analogfues, à tel point que d'ordinaire on s'efforçait aussitôt de leur forger des hypothèses historiques. Mais, que l'on se conforme aux axiomes psychologiques de r ethnologie^ — si Ton vient à trouver une similitude, on commencera^ au contraire, par se guider sur les lois élémentaires absolument universelles (comme on fait pour les étymologies comparées, dans les méthodes employées en linguistique), et ce ne sera qu'après avoir éliminé toutes les possibilités de trouver le moyen d'explication dans ces lois que l'on recourra aux rapports historiques, si tant est qu'on puisse les démontrer... Voiià les trois points de vue auxquels l'ethnologie aura à subordonner ses investigations, dès que les travaux seront sérieusement commencés. » — Tel est le plan spécial que Bastian traçait à l'ethnologie. Bastian lui-même, cela se conçoit, passa bientôt de la conception k l'exécution. Dans ses pensées ethniques^ il s*efforça d'apporter les matériaux aux endroits voulus. Les reliefs s'accusèrent de plus en plus clairement sur les contours indiqués dans la Voryeschichte : l'esquisse devenait œuvre, les idées propédeutiques devenaient enseignement réel. Il est vrai qu'une critique superficielle et tatillonne pourrait constater des répétitions regrettables; mais, à examiner les choses à fond, on reconnaît
avec quels elSorta intelleetuels Fauteur s'est élevé des vagues
lueurs de la vérité soupçonnée à la pleine lumière de la vérité reconnue; on devine les douleurs de l'enfantement d'une science.
Rejetant à bon droit les ancieDDes théories qui attribuent an oiiliea (aux circonstances, tant climatériques que politiques) une influence prédominante, Bastian complète et préciiM Ténoncé de la t&che qu'il assigne à l'ethnologie in-
ductive : « C'est, avant tout, de découvrir, — sous les nuances superficielles, pour ainsi dire, que l'on expliquera plus lard géographiqucment ou historiquement, — 1rs lois de croissance analogues des pensées ethniques. La méthode génétique est d'après lui la plus simple pour arriver à déterminer ces lois. On partira donc des petiples à fêlai de naiure^ attendu que ee sont les organismes les pins simples et par conséquent les plus transparetUs. On comparera les séries parallèles en se guidant sur certaines lignes universellement directrices^ qui appartiennent à la science naturelle ellemême. En procédant ainsi, on ne pourra manquer de voir comment le développement, parti de ces germes, progresse jusqu'aux conquêtes les plus sublimes de l'esprit. »
Uy alày on le voit, autre chose qu'une répétition; il y a progrès de la pensée : on voit que Bastian s approche de plus en plus... de la sociologie. Il espère, et avec raison, que, « en approfondissant, par l'étude des peuples à l'état de nature, les processus de croissance de Tespril humain », il parviendra, quelquefois du moins, à trouver « des ïù& conducteurs môme pour les stades supérieurs de cet esprit... jusqu'à son ' apogée chez les peuples civilisés» (1). 11 sait bien qu'il ne réussira pas toujours à trouver ces explications directrices: « Parmi les conceptions j^rtmaiVvs, il y enabeaûcoup qui ont été complètement éliminées au fur et à mesure du dévelo[>pemeut civilisateur, (les conceptions n'ont donc plus qu'une importance archaïijue. Quant à celles qui ont subsisté, elles ont laissé de profondes racines dans nos opinions actuelles sur le monde... » «
(1) VaUtttitdwuke, p. 17.
64 HISTORIQUE DE Ik SOCIOLOGIE.
Bastîan ne vient-il pas de tracer là le plan dWe sociologie et môme d'élever un échafaudage complet pouvant servir à Tédification de celte science? Il est vrai que dans tout cela on reconnaît une manière un peu exclusive : on voit que l'auteur est préoccupé de sa psychologie des peuples. Noos reviendrons plus tard sur les réserves que nous avons à faire. Pour le moment, nous constatons que le développement de ces pensées le conduit en pleine sociologie. « Un grand nombre de ces séries d'idées i>, eontinue-t-il, « touche aux intérêts les plus importants de la vie, au système social considéré dans ses cercles (classes, castes, guildes, coniiiuinautés, associations, etc.) qui coïncident avec l'État et se superposent les uns aux autres. V ethnologie y avant de pouvoir prétendre à explorer méthodiquement les idées qui ont cours ici, sera forcée de reeonnaiire que sa première tâche est de comprendre Forganisme à tirUérimr duquel elles trouvent leur expression, par conséquent forqa" nisme social lui-même... » — Cet organisme est l État, « et il ne s'agirait que d'en étudier la structure et la biologie, car, étant donnée la nature sociale immanente chez l'homme, les questions relatives à l'origine de l'État doivent au début être considérées comme subsidiaires par rapport aux questions relatives i l'existence de ce même État... Or la société (dont la morphologie conduirait à la famille, à la tribu, & rÉtat, et dont la biologie nous donnerait le clan le peuple, la nation) se rencontre j)artout où l'on considère I homme, car celui-ci, dam la réalité ^ n'existe que comme être social; ce n'est que dans l'abstractiou qu'il hgure comme être isolé... >»
Bastian, qui dans ses réflexions et dans ses recherches était parti des peuples à Fétat de nature et de Tethnologie, se trouve ici en pleine sociologie. Étant involontaire, la marche par laquelle il est arrivé sur ce nouveau terrain prouve, mieux que ne pourrait le faire aucune démonstration, comment son ctlmoiogie se rattache à notre sociologie : la première n'est que le soubassement de la seconde ; la seconde est la partie supérieure de TédiGce.
Or la puissance des pensées sur l'homme est si grande et
BASTIAiN. 55
leur association logique est si puissante que souvent il suffit d'un hasard pour susciter immédiatement dans l'esprit toute une série d*idées et même tout un système. A peine Bastian a-t-il frùly la porte de la sociologie que ceUo porte s'ouvre comme d'elle-môine et que lensemble des problèiiies de cette science vient se présenter spontanément à lui. Une lois sous le charme de l'idée sociologique, il ne peut plus s'arracher aux énigmes et aux doutes propres à celte idée. 11 vient à remarquer que « ici beaucoup de malentendus proviennent d'une terminologie indécise, — par exemple, de l'emploi du mot allemand Stamm (clan, lignée, bande, etc.], pour trilnt, et du mot pinjlc (abstraction faite de curie et de phratrie) pour y^vî; et gens^ etc. (i) ».
Voici qu il lui arrive de comprendre ce qu'il n'avait pas encore remarqué dans son ouvrage Dcr Mcnsch in der G«» schichte : pour les considérations ethnologiques (â), il n'^ a plus à tenir compte de la famille, que l'on a cependant l'habitude de prendre pour suàslralum de tout le développement. C'est que « notre concept actuel de la famille est naturellement plus circonscrit et plus précis, précisément parcoqu il est tiri% par abstraction, de ce qui aajonrd liai existe en fait chez nous... Ce que nous avons devant nous, ce sont les formes schématiques de la famille et celles de la tribu ; nous nous imaginons qu'elles sont issues les unes des autres^ parce qu'on peut ramener les formes de la tribu à celles de la famille, mais Vtmité effective ne se rencontre que dès l'apparition delà famille patriarcale... [?] (3). » Seulement, ce u dès » nous paraît venir ici mal à propos; toute sociologie ne peut commencer que par la famille patriarcale (4)
(1) Dans le Philosophxsches SfaaUrechtt § 8, puis dans La luUe des races, p. 184, i99et*uivaDteâ, j ai expu^é les maleoteoduB auxquels donne lieu l'emploi du mot allemand Siamm. Voir, dans la présente tradtt6ttoo,la Dote,p.41.
(2) Nous dirions socioloqiques.
(•^) VolkergedankCf p. 21. Dans Philosophisches Slaalsrecht, § 8, puis dans Beektigiaai und SùeialimuSt § 23, j'ai exprimé plusieurs fois la môme pensée ; que la famille D*eat pas antérieure à la borde, mais qu'eUe se forme dans la
borde.
(4) Par famille patriarcale le traducteur essaye de rendre le mot allemand Sippe. Il croit, pour tous ces mots de traduction si difOdle i eaose du manque d'équivalents rendant toutes les nnaneet et tontes les imprécisions, devoir signaler le vocable do teite.
(ou éncore par la horde) prise comme premier fait naturel, mais aucune ne peut commencer €lès l'existence de la horde» car la sociologie ne sait pas et ne peut pas savoir ce qu'il y aurait h mettre avant la horde, dans le temps. Bastian, cela
est sûr, ne voit pas comment de celte première unité elTective » [Nous disons : unité primitive] on arrive à l'État, comment se fait la transition. Cette incertitude ressort do son texte : « Dans la famille patriarcale ou pitratrie, on remarque déjà les traces d'une intert^ention à demi consciente [?] qui doivent oisuite aboutir, dans le cùntrai social^ à l'État, lequel doit déjà être institué en vertu d'une loi naturelle, fùa%u » Nous le voyons donc : Bastian pose la famille patriarcale, en élément primordial, il rejette le contrat social, cela va sans dire, il admet à moitié ou bien il considère comme problématique que l'État soit issu de la famille patriarcale, mais il prétend que l'État doit être supposé existant par nature : fùnu 11 ne se rend donc pas un compte bien net de la transition.
Nous n'insistons pas, car nous nous réservons de traiter
de cette transition à la place convenable, et nous nous hâtons d'ajouter que Bastian se rattrape en ce qui concerne la nature de l'Etat : que, cet Etat ayant pris naissance, Bastian le voit avec une netteté absolue, comme conglomérat ethnique et comme forme sociale. En l'opposant à la famille patriarcale, « ttniié existant de fait », « unité effettiveiit il signale ceci : « L'État ne peut plus arriver à sa réalisation idéalement justifiée^ comme y arrive un monument de l'art... que l'on amène à loisir à sa calme et imposante perfection, car, coynmmnnil alomà sourdre et à hoiiillonner^ la vie de l'esprit populaire ^Des esprits populaires, jilut(3t !J ne tardera pas k se gonUer en vagues de plus en plus puissantes pour mélanger et unir, dans la nation, les courants de sentiments ethniques, tout en leur attribuant leur puissance politique respective. »
Ce concept de l'État est plus profond que celui d'après lequel l'État serait une unité ethnique; il conduit nécessairement à rejeter la théorie ordinaire relative aux formes de rÉtat et aux systèmes de droit politique édifiés sur cette
théorie (i). « Aux formes principales du gouvemement dans le royaume (ou dans la monarchie), telles que les énumère Arîstote, aristocratie et polytic (indépendamment de la tyrannie, de Toligarchie et do la démocratie ou ochlocratie), il faut déjà ajouter la théocratie : il faut circonscrire aux horizons classiques l'horizon sémitique. Le regard s'étend maintenant sur le globe terrestre tout entier et il est sollicité par tant de modiiBoations que, pour dresser le ta^ bleau comparatif des types caractéristiques, on serait obligé de remanier à fond les systèmes admis ju^i^u'à présent..»
Ces considérations, certainement, n'appartiennent plus à l'ethnologie. — Bastian ici est arrivé, sans s'en douter, à la science sociale et à la science politique, comme il l'a du reste reconnu plus tard : eu effet, dans la préface de ses « Grundzûge der Ethnologie » (1884), il s'exprime déjà nettement sur la connexion entre Tethnologie et la sociologle : (c  iiire de sociologie ethnique ou de sociologie à multiples wtriations ethniques^ l'ethnologie a une tAche particulière qui est d'exposer, dans la physiologie de l'organisme de la société, les lots de la vie de cet organisme ... » A aller au fond des choses, toute comparaison entre peuples à rélat de nature et sociétés civilisées appartiendrait plus à la sociologie qua l'ethnologie, et c'est précisément dans ces contrasles que &stian trouve ses matériaux d'idées les plus intéressants ; c'est là qu'il trouve la constatation de l'identité des « pensées des peuples ». Pour que ces parallèles soient fructueux en résultats positifs, il faut toujours considérer les communautés à rétat de nature, sans mélange étranger.
« Ce qui compte dans l'horizon ethnique, dit avec raison Bastian, ce ne sont pas les composantes des organismes sociaux, mais ces organismes eux-mêmes (2). . . », que ce soient « des tribus au degré le plus bas de l'état de nature » ou des peuples civilisés, car « les questions qui agitent la viè des peuples à rétat de dvilisaiion le plusaeheeé ne peuvent manquer
(I) Comparer Vfi 'dosophisches Slaatsrechl, ^ 13 et 14, ou nnti? f»x[)lif]Uoii8 ea quoi est insufûsâutc cette doctrine ordiuaire qui repose sur uue laugge coDeeptton dt TÉlat.
(S; fdUtergtdanke, p. 71. Voir aoMi Philoti^hitehM SMêrteht, 1 7.
de se poser déjà quelque part^ bien que peut-ôtre seulemeut sous forme embryonnaire, dans la vie de la triéu au degré le plus bas de téiat de nature. Or, vu la transparence et la simplicité absolue de ces organismes, les plus petits de tous,
il sera d autant plus facile d'apercevoir d'un rapide coup d'œil à l'endroit convenable tous les points de courbure et de croisement. Ces organismes simples pourront donc nous fournir un iil conducteur au moyeu duquel nous trouverons les lois qui régissent les merveilles compliquées. » C*est que ces merveilles compliquées seraient impossibles à comprendre dans leur genèse iniellectueUe, si on les considérait en elles*mémes et pour elles-mêmes, en dehors de leur connexion avec les organismes les plus petits et sans les comparer avec ceux-ci. « Tandis que les peuples bistoriques nous apparaissent nets et rc^guliers et souvent comme dans un rayonnement de beauté, — tel un cristal que l'on peut soumettre aux mensurations et aux calculs, — l'ethnologie des peuples à Tétat de nature nous offre des eaux-mères en une complexe fermentation. £h bien! dans une chimie ethnique des pensées ^ Tanalyse de ces eaux-mères nous fera trouver des élrmcnts iulfllectucls primaires. » Et, pour ces découvertes, on peut s en rapporter surtout à Bastiun : %< Rechercber ces éléments intellectuels primaires à l'beure où ils commencent à poindre » dans les manifestations les plus diverses de la vie, en poursuivre les ramifications et Tépanouissement dans les « pensées ethniques », voilà bien la tâche de son « Ethnologie ». G*est un but élevé que le but auquel il vise ; et c'est avec un véritable enthousiasme, bien justiiié du reste, qu il proclame les voies conduisant à ce but, qu'il annonce les magnifiques perspectives réservées aux regards des privilégiés qui seront parvenus à ces hauteurs.
« Quand on a devant soi des créations achevées, on peut, en s'aidant de la loi, remonter au point de départ^ considéré comme le commencement relatifs et c'esi ainsi que Ton a pu fixer beaucoup de principes dans l'histoire et pour
riiistuire. L'ethnologie, elle, peut, continuant l'œuvre, pénétrer par l'analyse microscopique jusqu'à la base des cellules.
Cela nous prometdes poinU de repère pour investlguer dorénavant par la yoie de FinducHm psychologique ce qui jusqu'à présent a été cherché, par le moyen de la philosophie, au sujet des possihililés qui sont les conditions préliminaires de lexistenco, au sujet de l'énigme que nous présente le lait d'être se dégageant du fait de devenir; car, à plonger dans le fleuve de ia pensée, on ne fera remonter des sombres profondeurs que les mystères de la mystique {die MysterUn der Mystik), Mais, si mus avons devant nous, à f horizon objectif, les raccourcis des pensées ethniques^ tiom pourrons saisir ces pensées, en étudier les ?nestires et le but, pour ensuite, en nous aidant d'analogies suffisantes, remonter à la loi de développement gui est dans le Penser i\ix-iaéme{i). »
C'est en partant de celte « loi de développement qui est dans le Penser lui-même i» qu'il faut tout expliquer. Celte loi, on ne peut la reconnaître que sur les « éléments primaires des pensées des peuples à Tétat de nature » et leurs transformations encore simples.
« Lorsque r examen historique était nettement circonscrit, il était naturel (rexpliquer par des relatinw^ historiques les analogies qui pouvaient se rencontrer dans les usages sociaux ou dans les conceptions religieuses: mais, au fur et & mesure que la masse des matériaux s'accroissait en même temps que s'élargissait l'horizon géographique, la tâche de l'etlvnologie ne pouvait pas ne pas être vue difTéremment : il fallait qu elle apparùL cuuuue cuusislant dabord à remonter aux grandes lois élémentaires du développement ethnico^ psychologique et ensuite, après élimination, à admettre des causalités, pourvu toujours qu'on pùt les déceler, comme sur une base topographique assurée (2). »
Nous nous sommes peut-être trop étendu sur la Vorgesehiehte et sur le Yâlkergedanke de Bastian; mais on ne saurait trop apprécier ee qu'il a consigné précisément dans ces deux ouvrages, en fait de principes et de pensées sociologiques. Ce n'est pas trop dire : ces deux ouvrages font époque pour la sociologie. On pourrait donc croire que
(I) VÙlkergedanke, p. 16.
(S) VÔiktrgfdmkê, p. 119.
Basiian ait lui-môme mis en œuvre, du moins parti ellemeat, dans ses « Grundzûge der Ethnologie » {Principes dethno* logie)y qui parurent peu de temps après (en 1884), les principes, les idées constituant tout un programme, les avis méthodologiques contenus dans ces deux écrits; on pourrait croire qu'après trente ans de préparation et de rassemblement de matériaux, que, après de si profondes réflexions sur Tessence, la tâche et les visées tant de l'ethnologie que de la a sociologie ethnique il nous ait donnée dans les « Grund* zûge )», un exposé systématique et plus resserré de cette science. Malheureusement, à la lecture, on est désillusionné. Cet ouvrage confirme de tous points ce que nous avons déj& dit : Bastian est gôné dans son travail d'exposition par i abondance des matériaux et il ne parvient pas à tracer nettement son esquisse de la science.
Ce qu'il nous offre dans les -Grundzûge nous semble maigre, quand nous le comparons avec le programme que , dans Vorgesehiehte et dans Vâlkergedanke, il a lui-môme tracé à Fetbnologie. Ce n*est point que le contenu de chacun des chapitres nous paraisse trop insuffisant; mais ces six (!) chapitres avec leurs six sujets sont loin de renfermer tout ce quïl y a d'essentiel. Les points principaux d'un système devraient pourtant au moins être inciifjucs dans les « Principes » d'une science. Bastian, dans ces six chapitres, passe en revue : 1** les provinces géographiques (en effieqrant la question de l'unité de Thumanité et des races], 2** l'outillage (considéré comme premier moyen de civilisation), 3* la propriété (envisagée comme base de l'ordre politique), 4° les choses matrimoniales, 5° les choses juriJiciues, 6*" les choses religieuses. Mais où sont, demanderons-nous, les chapitres pour la « sociologie ethnique », pour des phénomènes aussi importants que l'esclavage, la forme du pouvoir, l'État et la société, l'économio politique, le commerce etc. ? Le développement social dans les divers cercles de civilisation est-il, — je ne dirai pas traité à fond, — mais seulement indiqué? Le développement de divers objets (par exemple de l'outillage) ne nous donne aucune idée du développement des sociétés humaines .elles-mêmes, ce qui serait cepen-
BASTiAN. 61
daQi fesscntiel dans une « socioloî^ie ethnique ». Absorbé par les détails^ Bastian perd de vue reasemble; les arbres lui masquent la forèl: c*est là son côté faible. A cette faute s'en ajoute une seconde : celle-ci est presque une faute de calcul : Bastian a mal posé l'équation sociologique. C'est ce (jui l'empcchc d'arriver à la solution exacte. Ou Lil'h eiicoro, il ressemble à un géomètre quiy ayant à tracer une courbe, aurait mal choisi le point où il devaH se placer. Le point de position de Bastian est ràme. On pourrait dire que Bastian pense comme le Faust de Gœthe : « Au commencement, il y avait l'idée. » Cette idée crotl et se développe ; tout le reste, tout phénomène, n'en est que le vêtement bigarré, changeant selon les temps et les circouslances.
* Que nVt-il écouté cette voix intérieure qui criait à Faust: « Réfléchis bien avant d'écrire la première ligne! Que ta plume ne parte pas trop vite I Est-ce l'idée... qui produit tous les effets ej toutes les choses? » Bastian ne pouvaitil pas se pénétrer de la profonde vérité des mots du poète : « Au commencement était le fait »? Il aurait serré de bien plus prés le prohlème sociologique.
Bastian a beau se débattre contre l'idéalisme philosophique; l'erreur sur le point de départ, qui s'était accusée dans « Der Mensch in der Geschichte », se reflète jusque dans son dernier écrit. Bastian, au fond, ne cesse jamais d'être le vieux « psychologiste ethnique » qui cherche la cause de tous les phénomènes sociaux dans Tintellect des peuples. Ce n'est point que nous prétendions opposer à cet idéalisme un matérialisme étroit, mais ne voyons-nous point journellement que /e fait est le subsiratum sur lequel croît l'inteliecl? Ce qui provoque la réilexion n'est-ce point toujours et partout le fait? La pensée ne se traine-t-elle pas derrière l'action? Quant au fait, il est causé par des penchants naturels qui n'ont rien de commun avec l'intellect. L'homme agit en vertu de lois naturelles; et, s'il pense en homme, ce uesL qu'après. Il est vrai que cette proposition parait être contradictoire avec la règle de conduite « Réfléchis d'abord, agis ensuite » ; m&is cette règle précieuse, dont nous ne
62 HI8T0RIQUB DB LA SOaOLOOIB.
voulons aucunement contester la valeur pour l'individu^ n'intervient pas dans le développement soeiai, dans les acies des eommunautés. Ici dominent des forces aveugles; ici on ne pense pas» on ne réfléchit pas, on fend toujours en avant, poussé que l'on est par des lois étemelles. Cette tendance se traduit au dehors par le fait, mais le fait est ce qui produit la pensée. Pour riiléalislo, celte pensée est dans « l'âme » de celui qui agit, elle est le « motif » de son action. Or les faits sociaux, issus d'une loi naturelle qui ne souffre pas d'exception, sont harmoniques et réguliers. Voilà pourquoi Bastian arrive à constater la croissance régulière de ses « pensées ethniques », de son « intellect ethnique ». Nous ne voulons point, par ces réflexions» diminuer en quoi que ee soit le mérite de Bastîan, car jamais un homme n'a dans sa vie rendu autant de services à la science. Nous espérons, du reste, qu'il continuera à en rendre longtemps encore.
lippert.
De Bastian nous n'avons pu nous empêcher de dire que les arbres lui cachent la forêt. S'il la voit, en tout cas, il ne nous montre que les arbres. Pareil reproche ne saurait être
adressé à un écrivain plus jeune, — qui, lui, au contraire, s*enlend magistralement à dominer son sujet, à rapprocher des matériaux ethnologiques épars pour en former de savantes compositions dans lesquelles nous distinguons immédiatement le tracé d ensemble sans que les détails fassent hésiter et fatiguent le regard. — Cet écrivain, c'est Juiius LÀpperL
Parti d'une région spéciale de la sociologie, — la science des religions, <— > Julius Lippert est parvenu, sinon nominalement, du moins elTectivcment, à la sociologie dans le meilleur sens de ce vocable. Dans noire Lutte des Jiaces^ nous avons traité longuement de ses deux ouvrages : Der Seeieiicull (Le culte des <imes)Ql Die Religionen (Les religions)* Npus nous bornerons ici à rappeler qu'il a exposé d'une façon aussi claire que convaincante la loi générale de la formation et du développement des religions et qu'il adonné ainsi à la science des religions une base absolument nouvelle que nous qualifierons de sociologique. Il a, depuis, enrichi la science, la sociologie spécialement, de deux ouvraf^es très précieux : « Die Geschiclitc der Famiiie >» (L'histoire de la famille) et « Àllgemeine Geschichte des Priesterihums » {Histoire génércUe du sacerdoce)^ l'un en 1883, l'autre en 1884.
Lippert possède à un haut degré le don de représenter plasliquement, à travers l'histoire de tous les peuples et de toutes les époques, le développement d'une in&Lilution
sociale ou socialo-psychique ; il sait laisser dans l'ombre tout ce qui est étranger et mettre son sujet en pleine lumière. Geschicàte der Famiiie {Histoire de la famiiie) peut être donné comme un modèle d'exposé sociologique.
« L*homme a toujours considéré son organisation de la famille comme celle qui est humainement normale et toujours il l'a interprétée comme telle. Procéder ainsi permet de toucher les cœurs, mais non point d'exposer Phistoire objectivement. » Lippert commence par cette réflexion son Histoire de la famille. Citant avec reconnaissance Bachofen, qui a découvert «i le droit maternel », — il nous montre la famille maternelle primitive, dans laquelle « l'amour maternel était le fondement de l'organisation », puis le « droit paternel » surgissant et P anciewie famille paternelle qui <( ne reposait point sur le principe de parenté ou sur une conscience de })ar('iilé, mais sur le princi[)e de la puissance, de la domination, de la possession » (famille ancienne) (1), enfin la famille à sa phase de développement la plus récente, la « nouvelle, famille paternelle », « dans laquelle les mots père et fils prennent un autre sens, celui de parenté par le sang ».
Tour ce qui concerne le droit de la m( rc, LipperL a soutenu la théorie de Bachofen. Multipliant les démonstrations, les interprétations et combinaisons ingénieuses, apportant ses « Rudimentc in Brauch und 6iUe » [Rudiments des mœxirs et coutumes) et ses « Nachkldngc in Mythe und Sage » (Échos du mythe et de la tradition) ^ il n'a pas seulement mis hors de doute cette théorie, qui depuis a été reprise par plusieurs autres écrivains, mais il a en outre ouvert de nombreux aperçus sur l urganisation des sociétés humaines primitives, sur ces groupes primitifs où « les mots étranger et ennemi sont synonymes » où « est étranger quiconque n'est pas lié par les liens du sang ou du mariage avec la petite société organisée (2) ».
(1) Lippert, GeschicMe der Famiiie (Histoire de la funille), p. S. Nous avons développé la même peuséa dans noire ouTrago RechlêêUuU wui Sœia"
lismus, § 80.
(2) C'est ce que nom appelons la horde. Voir La hUU det rœtê, p. 194 et suivantes. Voir Hechlsslaat und SocialismuSt § 29.
UPP£RT. 68
Upperi reconnatl dans l'antiquité gennaniqne « une espèce
de famille en opposition avec celle qui est cow/ormc à la nature et qui dérive de la mère. Cette espèce est plus récente. » Elle a fait de l'homme le maître des troupeaux et des esclaves. Ici « la femme appartient à rhomme, comme étant une 'partie des biens de celui-ci », « les enfants de la femme appartiennent & Iliomme non parcequ'il les a engendrés et sll les a engendrés, mais parceque la mère lui appar» tient (4) ». Cette « famille antique » accompagne « reselavage développé », lequel « apparaît incontestablement comme une émanation du droit du père (dans le sens ancien) (2) ».
Lippert nous montre quelles transitions nombreuses il y a entre coite famille antique et la famille paternelle relativement récente. « Conservation de Tancienne union ou dissolution de cette dernière en familles distinctes, cette question qui peu à peu vient s'imposer partout... se rattache de maintes manières aux occupations et aux circonstances de la possession (3). » Nous n'oserions point affirmer que Lippert nous ait complètement éclairci les causes inéluctables de cette transition ; mais ce que nous ne pouvons nous refuser à reconnaître, c'est que Lippert a été, autant que nous sachions, le premier à affirmer catégoriquement le fait de cette marche de développement et à rétaàHr par des documents suffisants. Oui, Lippert, avant qui que ce soit, a signalé le contraste entre la famille ancienne et la famille moderne, la famille paternelle dans laquelle nous vivons. Ce n'est point là un mince mérite, car la difficulté d'élucider ce problème était considérable. « Aujourd'hui que nous sommes accoutumés à tenir 1 état de la famille pour si naturel, pour existant de toute éternité, soupçonnonsnous », demande à hien juste raison làppert, « par quels détours l'humanité a péniblement passé avant de créer cette forme d'existence qui semblerait avoir été si facile à atteindre (4)?» Ces détours, Lippert les a indiqués avec une
(1) Lippert, FamtiM, p. 05.
(2) lbid„ p. 141.
(1) Ibid.^ p. 321.
(4) /M., p. sia.
grande sagacité. U faudra dautres recherches, pour déterminer en détail et pour mettre en évidence toutes les étapes de cette longue route, tous les écarts dans un sens ou dans
l'autre, tous les sentiers de traverse pris et abandonués, toutes les avancées et tous les reculs.
Lippert, infatigable dans sa poussée en avant, a abordé un troisième problème sociologique, qui dépasse encore les deux premiers, religion et famille, en étendue et en difficultés, car presque tout ce qui a de l'importance pour la sociologie se rattache au « sacerdoce », institution sociale.
Puisque les prêtres toujours et partout se sont appliqués à dominer tous les domaines de la vie sociale, il est naturel et nécessaire, pour une « histoire du sacerdoce », do comprendre les plus importants de ces domaines : religion, coutume, droit, pouvoir, État et société. Lippert n'a pas reculé devant ces difficultés et il nous a donné son ouvrage « Gesckiehte des Priesterthums », original à beaucoup de points de vue et précieux pour la sociologie.
L'idée capitale de ce livre s'appuie sur la théorie du « culte des âmes », de Lippert, pour laquelle ce culte est la racine de toutes les religions et les actes du culte découlent des conceptions adoptées par ces religions. « Il est certain en particulier que, quand on pense à l'Invisible, même se montrant dans un effet de la nature, ce n'est point comme à une force naturelle, mais comme à un esprit personnel, et que le concept d'un esprit de ce genre dérive de celui de l'flme humaine. La notion d'une force naturelle est absolument incomj)réhensible pour un enfant de la nature ; quant à celle d'un esprit personnel, il se la forme à cbaque décès, dès qu'il y a chez lui Penser logique. Ne pas oublier ce fait est la condition indispensable pour que f ensemble si bigarré des actes cultuels avec leurs innombrables variétés nous paraisse issu de la logique humaine et pour que^ étant donnée lunité de eelle^dy la similitude essentielle de ces actes dans les pays les plus éloignés les um des autres nous paraisse explicable (1). n
(t) GtichichU du PrinUrihumi, p. 11.
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Ces derniers mois soiil le programme de l'ouviage et en môme temps la justification scientifique d'un pareil exposé général. C'est là au fond la pensée de iiastian, mais Dastian, avec ses commentaires complexes sur l'âme des peuples et les pensées des peuples» l'exprime moins clairement, tandis que Lippert se borne à constater que V « unité de la logique htmaine » est la base ou la racine : il dit que cette logique, excitée par un seul et môme fait, le culte des âmes, ne peut se démentir môme dans « l'ensemble bigarré des actes cultuels » et que par conséquent on doit pouvoir démontrer l'unité du principe de ces actes cultuels même dans les pays du Globe les plus éloignés les uns des autres. Lippert a brillamment prouvé que cette démonstration était, en effet, possible. Mais il ne pouvait nous donner Torigine du culte et le développement de ses formes qu'après nous avoir décrit les formes de la vie chez les divers peuples et les diverses tribus, car, bien que le culte des ànies soit issu partout de la logique la plus primitive des hommes, les formes de ce culte se sont développées selon le modèle et la mesure des formes sociales de la vie des divers groupes. C'est donc à ces dernières que Lippert est obligé de consacrer son attention, ce qui le force à admettre dans sa thèse les questions les plus importaotes de la sociologie.
Nous ne pouvons ici ni entrer dans les détails de son exposé du développement de la prêtrise chez tous les peuples, ni discuter les questions purement sociologiques qu'il a introduites dans cet exposé. Cependant nous devons mentionner dès maintenant Topinion de Lippert sur la question fondamentale de toute sociologie : sur l'origine des organisations politiques. Elle diffère notablement de la nôtre, que nous avons défendue dans tous nos écrits antérieurs et que nous prenons pour base ici môme. Nous prétendons que toute organisation politique, donc tout développement de civilisation, commence dès qu'une horde est assujettie pour toujours par une autre: aussi n'hésitons-nous point & reconnaître, dans les vainqueurs même les plus grossiers, les plus barbares, les aveugles instruments du progrès
humaÎD, les puissants et premiers fondateurs de la civilisation. Lippert, au contraire, paraît voir, dans le fait indéniable de pareilles fondations d'État, la victoire de la « noncivilisalion » sur la « civilisation ». Celle-ci prendrait naissance et se déM'lopporait dans la vie commune et « paisible » d'une horde primitive. Lippert défend sa thèse avec quelque passion et calomnie la thèse contraire qui, selon lui, se trouverait dans les livres d'école [?]. Nous reconnaissons franchement que l'opinion de Lippert se présente sous des dehors plus sympathiques que la nôtre, et nous raccepterions volontiers s'il nous était possible de nous convaincre de sa vérité. Quoi qu'il en soit, nous laisserons provisoiremont cette question en suspens et nous nous bornerons à enregistrer les assertions de Lippert au sujet des divers cas étudiés.
« L*histoire du Mexique », écrit-il (i), « connaît des séries de dominations successives avec pénétration des vainqueurs : toujours c'est à de rttdes fils de ht non~civiii$ation qu'échut le pouvoir. Mais aucun de ces peuples, Tollèques, Cbichimcques, Aztèques, n'avait ame?ic avec lui la civilisation dans le doux pays d'Anahuac. Ici encore se renouvela un fait obscur qui se reproduit fréquemment : les générations qui, dans les vallées de ces plateaux, pendant des siècles, peut-être pendant des milliers de siècles, accumulèrent pom^' sière sur poussière pour édifier la civilisation,,,, représentent dans l'histoire ces bonnes ménagères qui vivent et meurent sans que l'un parle d'elles. Seuls sont considérés comme les créateurs du grand œuvre... ces nomades des déserts de la non-civilisation.., qui, après avoir été, on peut le supposer, fréquemment domptés et repoussés, finirent à force d'invasions par trouver un jour de victoire et par réduire au rôle d'esclaves, dans un peuple où vainqueurs et vaincus ne formèrent plus qu'un bloc, les hommes de la civilisation avec tous leurs raffinements. Ceux-là, dans les livres classiques, passent pour les fondateurs de la civilisation, comme s'ils l'avaient apportée du fond de leurs déserts. Quand on a au
(1) Gtêohiehte du Priêiterihtmt 1 1, p. 388.
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cœur quelque reconnaissance pour la race de la paix, infatigablement et silencieusement active, on doit encore s'estimer heureux de ne pas entendre imputer à l'objet de sa sympathie une corruption infâme que serait vena emporter le souffle purifiant du désert. » Par bonheur, ces conquérants ne sont pas toujours enclins à chasser toute corruption ; ils sont plutôt disposés, au contraire, à en accaparer les genres les plus utiles, et interne à les uagaieuter, à les propager par la force de P organisation.
Lippert est assez sincère pour ne point celer que son jugement, dans cette question, n'a pas été sans être iniluencé par de la « sympathie » à l'égard de l'un des combattants, le vaincu, — ce qui déjà ne peut manquer d*éveiller en nous une suspicion de non-objectivité, et pour reconnaître à ces « rudes fils de la non-civilisation » une « force organisa* trice » qui permet d' « augmenter et propager » la civilisation de la race pacifique. Nous lui sommes reconnaissant de ces deux aveux. iNous aurons l'occasion de montrer que cette « force organisatrice » est une propriété non dédaignable des « rudes fiJs de la non-civilisation » et que la « race de la paix », sous cette puissante oi^uisation, au lieu de continuer à accumuler poussière sur poussière » pour « édifier la civilisation », est contrainte à superposer, pour ce résultat, pierres de taille sur pierres de taille.
Mais, eiu ore une fois, laissons celte question et prenons note des autres arguments ainsi que des autres documents à l'appui de cette thèse.
L'ancien empire des Incas fut fondé, d'après Garcilasso de laVega, par une tribu conquérante qui soumit les anciens Péruviens. Garcilasso et à sa suite les historiens jusqu'à nos jours font coïncider avec cet assujettissement le début de la civilisation péruvienne. Lippert rejette celle manière de voir et se range à Tavis d'un voyageur anglais, Ilulchiiison, qui prétend u avoir observé de visu » qu' « ici également, nous nous trouvons en présence d'un travail de civilisation lentement progressif, commencé longtemps avant l'époque des Incas ».
Lippert dit à sujet : « Il est indubitable que cette opinion
se répand de plus en plus, et nous croyons être dôs maintenant autorisé à considérer le règne des Incas à un point
<le vue auquel sest présenté à nous le règne analogue des Toltëques et des Chichimèques : comme la domination d'un conquérent énergique sur des peuples qui, avant celle 4Sonquêt6, avaient établi une civilisation à demeure. » Mais ee dernier point peut être parfaitement exact sans que la théorie de Lippert ait le droit de s en prévaloir. Nous voyons partout et fréquemment que des Étals civilisés sont subjugués par des conquérants plus ou moins « barbares » : ainsi, la Chine est soumisii par les Mongols, l ltalie romaine par les Golhs et par d'autres tribus germaniques. Il n'est point nécessaire que les Incas aient été les premiers conquérants du Pérou : ils peuvent en avoir été, non les Anglo-Saxons, mais les Normands. Ce n'est point par le seul fait de leur présence que serait confirmée la théorie de la génération spontanée de la civilisation.
Pensant apporter une nouvelle preuve à l'appui de sa théorie, Lippert cite encore l'ancienne Ég^'pte, où, pour lui, « les processus historiques ne sont point d'une espèce essentiellement différente de ceux sous l'inûuence desquels se constitua rÉtat péruvien ». Ceci est exact, mais ces processus, comme les précédents, peuvent s'interpréter de deux façons différentes, et le sens donné par Lippert nous parait encore moins justifié que pour ce qui concerne le Pérou et la Mexique. « Entre les déserts et les steppes », écrit-il, c< le riche pays drs iles de rembouchurc du fleuve sacré invitait à une prise de possession et à un établissement permanent, de môme qu'au Pérou les dépressions tle terrain au bord du lac sacré offraient de pareilles tentations. Poussées par des hordes nomades jusque sur le bord de la mer, les tribus du Delta furent forcées, pour vivre, de s'arrêter et de ^ livrer au travail dans un esprit de prévoyance^ de faire les premiers pas vers la civilisation, de maîtriser les eaux et d'apprendre à se sentir d'une valeur humaine supérieure à «celle des Barbares. »
N'oublions point que Lippert parie de l'objet de sa sym- |»athie.
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11 continue : — « On pourra admettre qu'il y avait, dans les temps primitifs, un même nombre de petites tribus qui, tout en étant encore nomades à la manière des pasteurs, cultivaient aceessoirement un coin de terre, comme le font beaucoup d*Âfricain8 d'aujourd'hui, mais sans sortir d'une zone déterminée. La terre d'alluvion, fertile, délimitait leurs excursions ; la terre rouge du doberl restait le théâtre des nomades. »
Toutefois, après cette description, assez apodictique, de la sédentaritéet de la civilisation de iau race de la paix » établie sur les rives du Nil, Lippert ajoute, comme touché de légers doutes : « Comment^ dans les temps primitifs, les tribus rive^ raines arrivèrent-eiies à /unùr politiquement entre elles? il va de soi que nous ne le savons pas. Il est possible qu'elles y aient été forcées par la marche dos hordes qui, comme elles ont continué à le faire depuis, parcouraient la steppe et le désert voisins. Ce qui est certairiy c'est que, tandis qu'au Mexique la suprématie générale sur les tribus de la civilisation avait été exercée par les tribus de la non-civilisation^ le pouvoir collectif sur les tribus civilisées, en Égypte, à l'époque historique, fut exercé par des tribus de civilisation plus récente, au nombre desquelles il faut mettre incontestablement les tribus du pays plat qui se répandaient dans le désert (1). »
Ce récit des faits, quelque sympathique qu'il puisse nous paraître, est-il de nature à nous convaincre de l'exactitude . de la théorie de Lippert? Cet auteur ne s'est point expliqué « comment, dans les temps primitifs, les tribus du fleuve arrivèrent à s'unir politiquement entre elles ». Nous, nous saurions rex[)liquer, mais seulement par une donnée expérimentale tirée des temps histoiujucs : c'est que hi réunion et par conséquent 1 orf^anisation politique ont été, selon toute vraisemblance, eilectuées, dans les temps primitifs, par les « fils de la non-civilisation » triomphants. Cette explication sera probablement antipathique à Lippert. A nous aussi, elle l'est; mais elle nous semble la seule exacte, ainsi
(I) LiPPKRT, Priesterlhunit t. I, p. 380.
It HI8T0BIQUB DE Là SOCIOUHSIB.
que nous nous proposons de l'établir plus loin. Lippert dit avec raison : « // est certain qu'à f époque historique la do' mination collective sur les tribus de la civilisation vint des tribus de la nonrcivilisation. » £h bien, nous sommes d'avis que ies lots sociologiques, corroborées on non par le témoi* gnage historique, sont immuables ; pour nous, la méthode appliquée par Lyell à la géologie est bonne en sociologie (i). Nous croyons donc qu'il a toujours fallu une « domination collective », exercée par ies « rudes fils de la non-civilisation », pour amener la race de la paix à des « groupements politiques », à des organisations politiques et à tout ce qui en résulte sous le rapport du développement de la civilisation. Lippert peuU-il donner une autre explication ? Il reconnaît frimchement que cela lui est impossible. Alors, qu'il ne nous en veuille point de dire que son récit (inspiré par une sympathie pour les uns et aussi, conséquemment, par une antipathie à l'égard dus autres) n'est pas autre chose qu'un système préconçu. Mais, répétons-le, nous ne nous prononce* rons point encore; il est possible que dans un pays la civilisation ait commencé par Tassujettissement des uns aux autres, que dans un autre pays elle se soit produite autogénétiquement au milieu d'une « race de la paix ». Seulement ce dernier procédé, étant en contradiction flagrante avec les observations empruntées aux temps historiques, aurait besoin d'être dOmuniré d'une façon convaincante.
Il nous faut nous contenter do ces indications sur le coutenu des ouvrages de Lippert. 11 n'est point possible, ici, de formuler des appréciations, ne serait-ce que touchant la marche de ses recherches sur le développement de la prêtrise, — à plus forte raison, au sujet des nombreuses questions historiques et sociologiques qu'il traite à des points de vue nouveaux. Pour résumer nuire jugement, Lippert s'entend merveilleusement à animer la matière sociologique amassée par d'autres et à lui donner une forme profondément artistique.
(I) Voir ha lutte d§t racu^ p. 171 et raiTantcB.
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Mohi, Stein, Gneist, Carey, Menger, les socialistes.
Ayant cité Comte, Spencer, Bastion et Lippert, nous avons énumôré les maîtres de la sociologie. Les autres sociologistes ne nous ont donné que des travaux secondaires en comparaison. Ces travaux, nous en parlerons, dans notre exposé, à propos des questions auxquelles ils seratta* chent.
11 ne me reste plus qu'à mettre en relief ici des terrains scientifiques et certains champs d'exploration... où fleurit aussi la sociologie, où l'on en trouve les variétés les plus importantes et où les conditions qui en ont favorisé la naissance... assurent à son avenir une influence heureuse à plusieurs égards.
11 faut citer ici, en première ligne, la setenee politique et l'économie de la nalioii^ aux chefs desrjuelles la notion de M société » s'est imposée comme un concept diflicile qu'ils se sont loyalement efforcés d'élucider. Nous avons apprécié ailleurs les travaux de Mohi, de Stein et de Gneist (1). Bornons-nous ici à mentionner que, dans ces théories politiques, la « société » est une notion principalement économique.
Stein surtout ne voit dans la société que des groupes
d'hommes exploitant des bieiis ; il considère le rapport entre cette société et l'État qui exerce sur elle la puissance politique. Ce concept exclusivement économique, particulièrement exclusif en ce qui concerne la question sociale, règne d'un bout à l'autre de l'économie de la nation, et c'est
(1) Voir Piiilosophisches Slaaisrêcht, 1 12; Reclil9$laat und SociatismtUt t U. S 15 à 22 et § 28.
la raison pour laquelle on 8*e8t accoutumé à enfendre tout
ti aJjoi d « économie nationale » lorsque est prononcé le nom de « science sociale ».
Carey^ par ses IJu^r^ de la ^^rirTicc sociale^ ouvrage dans lequel il ne traite que d'économie sociale, a contribué puissamment à propager cette confusion. De là vient que Barenbach, dans son esquisse historico-liltéraire « Die Socialwissenschaften » {Les sciences sociales), traite surtout de savants s'occupent de l'économie de la nation, dans ses
rapports avec la u question sociale » mais ne trace pas de démarcation rigoureuse entre la sociologie et celte économie de la nation.
De même, Menger^ dans son OMSvfk^ n Méthode der Social' wissenscàaften [Méthode des sciences sociales)^ ne traite que de Téconomie de la nation ; il la considère comme la science sociale par excellence.
L'exclusivité de ces économistes n*est point pour nous faire méconnaître le grand rôle que leur science a tenu par rapport à la sociologie, dont elle a été l'avant-courrièrc, — ayant, avant toute autre science, reconnu que des lois économiques déterminent et gouvernent les actions humaines. Bien plus» l'économie de la nation a été forcée par la nature des choses de traiter non seulement des individus en train d'administrer des biens, — individus qui peuvent se dérober à toute règle, — mais des groitprs sociaux, seuls en cause; clic a eu, par conséquent, à traiter des grands propriétaires fonciers, des industriels, des négociaiils, des manœuvres, des ouvriers, des agriculteurs etc. Ëuiiu, Tidéc de développement réglé par des lois s'imposa d'elle-môme . à l'économie nationale, lorsque celle-ci considéra la transition régulière, déterminée par des facteurs extérieurs, qui s'opère entre une phase économique et une autre. C'est de cette façon que l'économie nationale devint la meilleure école préparatoire de la 6ociolo(/ic et ([ue les habitudes de pensée propres à Téconomie nationale formèrent des penseurs en sociologie.
Ces transitions entre l'économie nationale et la sociologie n'apparaissent chez aucun auteur aussi clairement que chez
MOHL, STBIN, GMEIST, CAREY, LES SOCIALISTES. 75
Carey, ce dont, du reste, il ne fant point rendre grftce exclusivement à l'économie nationale, mais à l'universalité
de Carri/y dont le regard s'étend bien au deh\ des phénomènes purement économiques de la vie sociale. L'homme qui défend l'unité des sciences sociales selon l'esprit de Comte et qui s'eflorce de déceler Vwuté de la loi dans tous les phénomènes de la vie... ne pouvait se satisfaire dans les bornes étroites qui sont assignées à Texamen des phénomènes économiques, et c'est ainsi que dans ses nombreux ouvrages, il nous associe & des excursions dans des domaines sociologiques des plus variés (1).
Aux économistes se rattachent, à titre de pionniers de la sociologie, les socialistes. Étudiant les rapports entre les classes travailleuses et les classes possédantes, entre la grande et la petite industrie, etc., dans ce que le développement de ces rapports a de régulier, ils exécutent une partie importante du travail de la sociologie (2).
(1) Carit, Bases de la êcimee tocialet en anglais. Voir aussi la préface de
SUIpel à la traduction de l'Unité de la loi. Berlin, 1878* (3) Voir BechUttaat undSœiaiUmuSf livre II.
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xm.
Post.
Immédiatement après l'économie nationale, la science do droit comparé a recueilli pour la sociologie les matériaux les plus précieux et éveÛlé' des idées d'une importance capitale.
Hermann Post a tenté une « Naturgeschichle des Rcchts^ » {Histoire naturelle du droit) et récemment une « Rechtswissenschaft an/ socioiogischer Grundiage » {^Science du droit fondée sur la sociologie).
Le droit comprend tout Tordre social, car, dans la vie sociale, il n'y a rien qui ne suscite un droit spécial, rien donc que fon ne puisse envisager au point de vue du droit. Quelques auteurs ont essayé d'écrire la science du droit comparé. Ces tentatives sporadiques ont depuis longtemps révélé des ressemblances et des analogies dans le droit et son développement chez les divers peuples tant du passé que du présent. On a constaté que les explications au moyen de parenté historique et de transport étaient insuffisantes; nous avons vu que Bastiaii proteste contre de semblables explications et les remplace par une interprétation psychologique, par une interprétation s'appuyant sur l'àme des peuples. D'autre part, l'examen comparé du droit devait susciter l'idée d'un développement régulier du droit chez tous les peuples. De cette idée à une « loi naturelle du droit » et à une « science naturelle du droit », il n'y avait qu'un pas. Post le franchit en 1867 et en 1872 (1), lorsqu'il publia ses deux ouvrages: Naturgesetz des Rechts (Loi ruUu^
(1) Voir Guuiplowicz, Phiiosojjittsches Staalsrechtf p. 1C8 et suivaoles.
relie du droit) et Naturwissenschaft des Reclils {Scie7ice naiurcUe du droil).
Depuis nombre d'années, Albert Hermann Post étudie assidûment ces questions. Dans les deux premiers ouvrages qae nous venons de mentionner il avait émis l'idée d'une philosophie naturelle : « L'histoire du monde est le déve» loppement des forces de la matière par spécialisation de types universels. »
II y a encore d'autres passages analogues. Post ne tarda pas à s'émanciper et à s'enhardir au point de rassembler dans une série d'ouvrages (1) les matériaux d'une histoire comparée du droit. Ces matériaux ne sont pas dépourvus d'intérêt, au point de vue objectif. Les sous*titres caractérisent le courant général des idées: elles partent d'une science cotnparée du droit et passent par Tethnologie pour arriver à une sociologie. Les deux premiers ouvrages de Post (1875 et 1876) sont, aux yeux de cet auteur, des contributions à une« science universelle comparée du droit », des prolégomènes en quelque sorte. £n 1880 et 1881, paraissent ses Bausteine (Pierres à construction). Ces pierres, il les apporte pour préparer, à la science du droit, « des assises empruntées à Tethnologie comparée ». Dans un ouvrage postérieur, « Die Gnmdlage des Rechts » (La base du droit, 1884), il tente « Pédification d'une science générale du droit sur une base sociologique ». Nous voyons donc que, de tous les domaines voisins, ethnoloî?ie. économie nationale, science du droit, les idées et les travaux scientifiques ten* dent à une sociologie et aident à la fonder.
De ses deux premières œuvres inspirées par les idées de « philosophie naturelle », Post a transporté dans ses livres postérieurs Pidée d'un « organisme générique » qui se dresserait au-dessus des organismes naturels, comme un être d'ordre supérieur. Nous ne pouvons nous déclarer pour un pareil concept, auquel ne correspond aucune réalité ; nous
(1) Gn^teehttffmoneruehafi der Urseii {AaioeiaHon des membres du élan
'à Vipoque primitive), 1875 ; Ursprung des RecMs {Origine du droit}, 1876; Anfdnge îles StaatS' und Rechtslebens ( Di^bufs de la vie politirjue et jurxdifjw) 1 878 ; Bausteine fûr eine allgemeine Rechtswissenschaft {Pien-es pour l'édification «TimcAitloirf tmtvtml/e du tfroO), 1880 et 1881.
nous abstiendrons tontefois de discuter sur ce point avec Pûsl, et cela d'autant plus facilement que, si dans sus écrils suivants il meiittoniie encore son « organisme générique », c'est à intervalles do plus en plus espacés et que dans sa « base du droit » il abandonne cette expression.
Tout en corrigeant, dans les anciens écrits de Post, ce concept inexact, nous pouvons adhérer à Tensemble des idées fondamentales de cet auteur sur le développement de la vie juridique et politique. « 11 y a des lois déterminées d'après lesquelles se développe tout être organique qui, à l'intérieur de la race humaine, se forme au-dessus des individus humains [Mais ! c'est ce que nous appelons, tout simplement, nous, communautés humaines !] et ces lois peuvent être élucidées par comparaison avec les périodes de développement correspondantes de tous les organismes génériques vivant et ayant vécu sur la terre. Fixer ces lois est la tâche immédiate de la science juridique et politique de l'avenir (1). »
Post fait parcourir diverses phases au développement de ses « organismes génériques ». La première est la« phase de l'association des membres du clan ou encore la « phase de l'association pacifique ». « La forme d'association la plus primitive est l'association des membres du clan, réunion d'hommes qui est fondée sur la communauté du sang et dont les membres se solidarisent pour [ï\ l'offensive et la défensive ». Une réunion pour Toffensive et la défensive ! Voilà qui rappelle fortement le » contrat social » ! Quant à nous, nous remplacerons cette expression tout simplement par celle de u horde primitive », attendu que la horde primitive est pour nous le premier fait naturel reconnaissable. Mais cette horde n'est ni une « réunion », car une réunion suppose une séparation ou un éparpillement préalable, ni « une réunion pour l'offensive et la défensive », ce qui impliquerait un« contrat social ». Malgré tout, ou pourrait, à l'aide d'une petite correction, faire passer cette « association des membres du clan » pour la forme sociale la plus primitive, pourvu que
(1) PofT, Vrtfinmg de« JMii, p. 7,