‹ Précis de sociologieChapitre 82 sur 124 · L'INDIVIDU ET SON 6R0UPB SOCIAL · texte numérisé non relu

L'INDIVIDU ET SON 6R0UPB SOCIAL

le résultat nécessaire des influences intellectuelles qui pénètrent en nous depuis notre enfance.

L'individu ne joue en cela que le rôle du prisme qui reçoit les rayons venant de l'extérieur, et qui, après les avoir réfractés diaprés des lois déterminées, les fait sortir dans une direction déterminée, sous une couleur déterminée.

A la vérité, dans tes psychologies et les pbilosophies, il

a toujours été question, jusqu'à présent, des influences du milieu sur la formation intellectuelle de l'homme; néanmoins ces influences n'ont jamais été considérées que comme des facteurs secondaires. Or elles sont, bien au contraire, prédominantes. Le milieu social dans lequel Tindividu vient au monde, dans lequel il respire, vit et agit, voilà ce qui est essentiel et immuable ; par rapport à cet élément qui l'entoure, l'individu, jusque dans son ftge mûr, est plus ou moins réceptif. Ce n'est qu'à de très rares intelligences qu il arrive, dans l'âge mûr, de pouvoir se dégager de ce milieu intellectuel, au point de pouvoir désormais penser par elles-mêmes; mais se dégager complètement, personne ne le peut, car pour cbacun toutes les formes de pensée, tous les organes du Penser, tous les moyens de formation ultérieure de pensée sont formés par ce milieu et en sont pénétrés de part en part. Par conséquent, même à admettre que l'âge de réception cesse à un certain moment chez l'homme complètement mûri et peni>aiil par lui-même, il est encore très incertain que même le philosophe le plus ëminent et le plus original puisse s'éloigner assez de son terrain de pensées maternel pour se détacher complètement des formes et organes de pensée qui lui sont acquis par éducation et s'en créer d'autres par lui-même, aûn de remplacer les premiers.

Jetons maintenant un coup d'œil d'ensemble sur les variations de la constitution intellectuelle de l'homme ordinaire, de l'j « homme moyen, » dans le cours de la vie. L'enfant reçoit ses premières idées... de son premier entourage. La manière é^agir de ceux et de celles qui le soi-

gnent lui donne ses premières notions morales. Et les premiers enseignements ! L'éloge et le blâme, les récompenses et les punitions, les espérances qu'on lui fuit concevoir, les craintes et les terreurs qu'on lui in^uftle : voilà les éléments à laide desquels se forment ses premières idées, ses premières opinions, son esprit. En très peu de temps, le petit citoyen du monde se trouve être un fidèle cliché de la constitution intellectuelle de sa m famille », ce mot étant pris dans le sens romain le plus large ; la forme de son esprit enfantin correspond exactement à la forme du moule dans lequel il a été coulé : elle en reproduit tous les détails.

Ainsi préparé, le jeune individu entre dans le « monde », c'est à dire qu'on le met en présence d'une bande de jeunes êtres, camarades de travail ou de jeu, qui généralement sont issus de moules analogues à ceux qui l'ont formé luimtoe. Ces camarades voient les choseis essentiellement comme il les voit. On leur a inspiré la même admiration pom* certaines classes de choses et de personnes; à l'égard d'autres choses et d'autres personnes, on les a involontairement remplis de la même haine et de la même horreur que Ton avait soi-même; jusqu'en ce qui concerne le goût pour les aliments elles boissons, ils ont, tous, les mêmes préférences et les mêmes aversions : ce sont de véritables mécanismes d'horlogerie, qui marchent selon la façon dont on les a réglés et remontés. Qui donc ici a des pensées^ des sentiments, des goûts? Est-ce l'individu? Non! C'est le groupe social. Et de même que pensées, sentiments, goûts, opinions sont ceux du groupe, de même aussi les intentions, les huts et les actions en gorme, — procédant du groupe, — seront siens. Comme chantaient les vieux, gazouillent les petits.

Peut-on se faire une idée de tout ce qui s'est trouvé réuni dans l'esprit de ce nouvel individu, — de tout ce qui s'est condensé, dans son cer\xau à lui seul, de la vie intellectuelle de générations depuis longtemps disparues? Des idées et des opinions aci^uises par l'observation et l'expérience depuis des milliers d'années et transmises tout faites de générations en générations,... des vicissitudes préhistoriques et historiques avec leurs résultats intellectuels dans le ca-

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ractère et les tendances, avec les formes de pensées et les manières de penser en dérivant,... des préjugés, des sympathies, des préventions datant de milliers d'années,... tout cela se trouve au fond de l'esprit de l'individu d libre », cooime un précipité chimique solidement incrusté; tout cela a convergé en cet esprit comme des milliers de rayons se concentrent en un foyer, tout cela vit en lui, constituant une pensée au sujet de laquelle la foule s'imagine que l'individu la pense en toute liberté; tout cela vit dans son cœur, constituant un sentiment dont la foule pense que l'individu a raison ou tort de l'avoir, que c'est pour lui un mérite ou une culpabilité.

La plus grande partie des hommes ne sait pas se défaire de ces empreintes ; les plis qu'a reçus leur esprit pendant Fenfance et la jeunesse persistent pendant toute leur vie. Il n'y a qu'une infime minorité pour recevoir plus tard, si elle en a roccasion, des impressions lui venant de l'extérieur de son groupe social. Mais on exagère singulièrement Tintluence que peuvent avoir, pour compléter ou refondre l'éducation, tous les trésors de civilisation, l'antiquité classique etcl Cette influence est bien faible en coinparaison de celle sous laquelle on se trouve dés la naissance et de celle qu'imposent le pétrissement du cerveau , le pétrissement du cœur pendant ' toute l'enfance, toute la jeunesse!

Si l'on veut bien examiner les choses sans opinion préconçue, on se convaincra de ce que toute l'éducation donnée dans nos écoles est à peine capable de recouvrir d'un léger vernis l'héritage intellectuel de chaque individu ; qu'elle ne laisse, dans le tréfond de l'àme, rien pour quoi n'ait préexisté une heureuse disposition.

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