MORALK ET FICnOMS
L'homme ne se contente jamais des faits seuls. Une particularité de l'esprit humain en train de réfléchir est de vouloir toujours supposer et de supposer toujours aux faits... des causes qui n'ont rien à voir avec les causes naturelles. Partout où il aperçoit un fait, intente de donner
m L'INDIVIDU BT LBS PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES SOCUUX.
une explication, et cette explication... il commence par
aller la chercher aussi loin que possible.
L'homme est de nature forgeur de mythes, poète. De môme qu'il forge, pour les pliénomènes de la nature... des interprétations et dos déductions anthropomorphes, de même il agit pour les laits sociaux.
La première explication qu'il donne d'un fait social est mythique et poétique. Ainsi qu'il commence par attribuer son existence à une création par un être transcendant, ainsi ^'•gaiement il attribue toutes les différences sociales à divers actes de création accomplis par cet être supérieur. Il se plaît particulièrement à faire dériver de dispositions prises dès l'origine par le créateur du monde ce qui, dans Torganisation sociale, a^ été créé par la force des occurences.
Inconsciemment dirigé en cela par son penchant à doter chacune de ses idées morales... d'une sanction supérieure, riiomme s'imagine préparer ainsi des fondements solides à 1 édifice de la morale.
Exemple : les rapports sociaux s'étant assez perfectionnés pour que le meurtre soit défendu et pour qu'épargner la vie du prochain soit devenu un précepte moral, son esprit forgeur de mythes lait apparaître un Dieu de flammes qui, au milieu des éclairs et du tonnerre, accorde au législateur une table de la loi sur laquelle se trouvent les mots : «c Tu ne tueras point. »
Toute morale humaine, depuis les temps j)riiiiitifs jusqu'aujourd'hui, a présenté, présente un double caractère. Résultant des faits et des situations réelles, expliquée par des circonstances inventées : telle s'offre à nous la morale de tous les temps et de toutes les zones terrestres. Toujours la vérité et la fiction s'entremêlent en elle de telle façon qu'on ne peut séparer l'une de l'autre. Et c'est toujours sous l'aspect de l'ensemble ainsi constitué, sous l'aspect de cet ensemble dont il n'y a rien à retrancher, que la morale se i;rave dans les sentiments des hommes. Us ne peuvent ia ' concevoir autrement.
Soit que les époques Ihéoiogiques appuient la morale sur les commandements de Dieu, soit que les époques philoso-
MORALE ET RECOMKia&SANCE DE LA VÉRITÉ. 303
pliiques la fassent proyenir des idées morales innées chez les hommes, toujours nous voyons !a fiction et la vérité
fondues ensemble, et il semble que celle-ci ne puisse exister
sans celle-là.
Bien mieux : pendant que la morale s'enchevêtre avec toutes les fibres du cœur, devient une partie du moi intellectuel, — le mythe sur lequel elle est greffée prend racine dans l'esprit.
I( semble que la morale ne puisse jamais être maintenue
qu'avec le mythe, que toute attaque au mythe amènerait la chute de la morale.
11 en fut ainsi de tout temps, il en est encore ainsi.
Socrate fut accusé de miner la vertu et la morale, ces puissances réelles de la vie, parcequ'il mettait en doute Tezistence des dieux de l'Olympe. Pareillement aujourd'hui on considère comme un dangereux ennemi de la morale quiconque est assez audacieux pour critiquer l'un des myihes que l'on a donnrs pour base à notre morale, quiconque nre les « idées morales innées, toujours et éternellement vraies », et tente de présenter la morale comme un produit de situations sociales et de faits sociaux, produit pouvant se modifier avec les unes et avec les autres pour prendre les formes les plus variées.
Dans les domaines les plus divers, la naSyeté, au nom
de la morale, soutient celte lutte contre la vérité.
Un sentiment moral développé a engendré le mythe du monogénétisme ; il a tenté de renforcer l'idée et le sentiment de l'amour du prochain en les expliquant par une commune généalogie, remontant, pour tous les hommes, jusqu'à un même et unique couple. ^
On déclare donc que le polygénétisme est immoral, comme s'il était un danger pour le sentiment moral de l'amour du prochain. Cependant, on pourrait tout aussi bien lunder cet amour du prochain sur l'unité de genre de l'humanité polygénétiquc. En fait la base de ce sentiment est tout autre ; elle se trouve dans le développement de la civilisation de l'humanité.
L'histoire des sectes et des dissensions religieuses noua offre le même spectacle sous des formes innombrables. On avait prêté aux cérémonies religieuses les plus indifférentes... des rapports directs avec certaines idées morales ;
ceux qui attaquèrent ces cérémonies furent donc honnis comme s'ils avaient attaqué ces idées morales, bien qu'il n'y eût aucun rapport nécessaire entre celles-ci et celles-là.