MORALE ET RECONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ
fictions. Toutes ces pieuses fictions n^ont du reste empêché ni l'immoralité la plus grande, ni les atrocités de Tinquisi- Uon et des procès de sorcières» ces forfaits... les plus révoltants que l'humanité ait jamais commis.
Il en est de même aujourd'hui pour ce qui concerne les attaques contre le darwinisme. Prétendre que Thomme descend d'animaux inférieurs, c'est ruiner la morale, au dire des cléricaux : comme s'il y avait quelque relation de lait entre la prétendue création de l'homme par un Dieu, d'une part, l'éthique et la morale, d'autre part, ou, mieux encore, comme si la morale était une conséquence de cette prétendue création I
Nous rencontrons le même phénomène à propos de la théorie de l'État. Le développement effectif do l'État a fait mûrir une idée morale de l'Etat. L'État humain est issu de tendances naturelles et nécessaires par nature ; c'est en vertu de ces tendances qu'il a crû, qu'il est devenu, aux époques'de civilisation, ce qu'il est aujourd'hui : le protecteur du droit et des mœurs, le propagateur du bien-être et de la civilisation. Ce fait a produit dans l'esprit humain une théorie morale de l'État, un beau mythe d'après lequel l'État résulterait diui contrat passé ancienneuu rit pour la protection du droit et pour la pratique de la justice. Ce mythe est l'expression adéquate de l'idée de l'État engendrée par le développement effectif de celui-ci.
Aussi, aujourd'hui, quand on vient annoncer froidement le résultat de recherches purement objectives, quand on proclame que l'État s'est produit par la violence seule, qu'il ne doit son existence qu'à la supériorité de la force des uns sur la force des autres, — les trembleurs et les hypocrites se mettent-ils à pousser les hauts cris : on mine l'idée morale de l'Etat, on sape le droit, on bat en brèche la morale politique publique ! C'est comme la politique de ces parents à courte vue qui s'imaginent ne pouvoir inculquer à leurs enfants la morale et le sentiment du devoir qu'en leur mettant dans l'esprit toutes sortes d'histoires d'êtres surnaturels. La science peut-elle emboîter le pas, suivre de pareils errements, adopter des vues aussi étroites, des pro-
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cédés aussi égoïstes ?La morale est le fruit mûr du développement o(Tcclif de la civilisation ; ce n'est pas l'endommager que-d'étudier scientifiquement la branche sur laquelle elle a poussé ; bien mieux : la vérité sera certainement plus propice au développement de la morale que le sot mensonge sur lequel on a jusqu'à présent essayé de la greffer.
Gomme le problème de Toriglne des idées morales est bien trop ardu pour les spéculations humaines, il a toujours été jilus facile de faire dériver ces idées... de fictions et de contes que d'en aborder l'obscure région. Montrer l'inanité de ces inventions, cela passe aujourd'hui encore pour attaquer l'ordre moral du monde.
Cependant, il n'est pas difficile de voir que, bien au contraire, tout progrès réalisé par la reconnaissance de la vérité, spécialement par la reconnaissance de la nature, ne peut qu'être utile à la morale.
Les événements de la vie n'ont-ils pas pour composantes l'action toute-puissante de la nature et les actions de l'homme? Ces dernières sont raisonnables si elles répondent aux indications et aux tendances de la nature, si elles lui sont adéquates et les complètent ; elles sont déraisonnables si elles méconnaissent ces tendances et les contrecarrent.
Il no peut y avoir qu un principe pour la sagesse humaine dans la façon d'agir, par conséquent aussi pour la morale humaine et pour l'éthique : suivre les indications et les tendatices de la nature à l'œuvre. Par conséquent reconnaître la nature est la base de toute morale, — et la science de la nature, cette science tout entière, cette science comprenant toutes les branches de la vie humaine, est la base de toute éthique, science de la morale.
Sans science de la nature point de morale. Voilà pourquoi la morale est si basse là où la science de la nature est négligée ; voilà pourquoi la morale est d'autant plus haute et d'autant plus pure que Ton progresse davantage dans la reconnaissance de la manière d'agir de la nature.
La chose est, du reste, très simple. La nature possède toutes les propriétés que le monothéisme oriental attribue
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à sou Dieu, universalité de présence et toute-puissance, car au fond le concept Dieua'^l qu'un symbole de nature, symbole peut-être d'abord inconçu (1) et poétique, plus tard mal compris et mal interprété. Par suite de ces propriétés de la oature» il n'arrive jamais, en quelque lieu que ce soit, rien en dehors de ce que vent la nature, rien en dehors de ce qui est adéquat à la nature.
Or l'homme, lui aussi, est soumis aux commandements de la nature. Il est sous la contrainte de ses exigences ; il forcé de satisfaire les besoins qu'elle a mis en lui; il vit en vertu des forces et des facultés qu'elle lui a accordées et il est forcé de terminer sa vie en obéissant aux ordres qu'elle lui donne. Cette toute-puissance de la nature et les processus qui s'accomplissent par l'effet de cette toute-puissance se gravent profondément dans l'esprit de rhomiue ; l'homme ne peut que difficilement imaginer un autre mode d'existence. Et ce mode paraît celui qui est bien et bon, — celui qui est raisonnable et moral. L'homme n'a pas d'autre échelle pour les processus de la vie que la volonté supposée^ ou, en d'autres termes, la tendance visiàle^ de la nature.
Ce qui est « naturel » lui parait, précisément pour ce motif, raisonnable et moral, tandîs que « non naturel » est, pour lui, synonyme de déraisonnable et immoral. C'est ainsi que le sentiment éthique de l'homme s'est façonné peu à peu, d'après la façon d'agir de la nature. Les normes de la nature, même dans la vie sociale, se sont transformées et condensées dans son esprit en idée morale.
De nature, les adultes et les vieillards dirigent la génération grandissante : aussi le respect et Ja vénération montrés par les jeunes aux vieux correspondent-ils à notre idée morale. Ce qui s'est fait, ce qui est devenu de façon naturelle, ce qui est adéquàt k la nature, voilà ce qui est moral.
(1) Le tratluctcur pense que le mot inconscient signifie « qui n'a pas conscience » et non « dont on n'a pas conscience » ; il estime qu'il est abusif de lui donner le second eens» contndre à ee qu'indique la terminaison, et que par mite on ne rend pas le sens de unbewusst en traduisant ce mot par tneofifeiml, comme on le fait généralement. Unbewust signifie « dont on n'a pas conscience », u inconçu » ou « imperçu ». Plut6t un néologisme qu'un contre-seul, surtout si le néologisme est formé suiTant les ttabitados de la langue.
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C'est en cela, c'est dans la chose qui s'est faite naturellement, qui est devenue naturellement, dans ce qui est adéquat à la nature, que gît la base éternelle, fixe et immuable de toute étbique et de toute morale : agir d'une façon morale, c'est prendre, pour se guider à traYers les événements de la ▼ie, la boussole de la tendance naturelle, c'est appliquer la façon d'agir de la nature.
Il s'en suit qu'à tout prendre il ne peut y avoir qu'une éthique et une morale. Cette éthique et cette morale sont toujours et éternellement fîxcs et invariables, comme est fixe et invariable la façon d'agir de la nature. Si cependant il y a, en morale, des manières de voir différentes selon les localités et les époques, cela provient, premièrement de ce que la reconnaissance de la nature ne se trouve pas toujours et partout au môme dpsré et de ce que les hommes, à cet égard, se livrent aux illusions les plus grossières; secondement, de ce qu'il y a des domaines entiers de la vie humaine, — tel le domaine social précisément, — que, par suite de lacunes dans la reconnaissance, on ne compte pas au nombre des domaines de la nature et dans lesquels an ne soupçonne aucunement Tintervention toute-puissante de celle-ci,. dans lesquels par conséquent on ne peut songer à faire subir aux idées morales héréditaires une correction dans le sens de la « volonté » reconnue « de la nature » et encore moins à seconder les tendances de la nature.
La science donc, en recherchant la vérité, en s'adressent spécialement à la nature et à sa manière d^agir^ ^ en s'efforçant de les explorer jusque dans le donuiine social, — travaille pour la morale^ fraye les voies à la morale, même quand il lui arrive de renverser de vieilles idoles auxquelles on s'était attaché et de provoquer ainsi les lamentations des K moralistes ».
Le droit.'