THÉORIE DUALISTE
De pareils œufs, une fois fécondés, présenteront deux centres de segmentation et développeront deux blastodermes. Si ceux-ci sont suffisamment distants, ils évolueront indépendamment et engendreront simplement deux jumeaux qui, développés sur un seul vitellus et dans des conditions aussi semblables que possible, seront toujours du même sexe et très ressemblants; au contraire les jumeaux qui procèdent d'œufs distincts sont souvent de sexes différents, et plus ou moins dissemblables.
M. Dareste pose en principe que chaque fois que les jumeaux ont des chorions indépendants, ils procèdent d'œufs différents ; tandis qu'ils dérivent du même œuf, s'ils sont contenus dans le même chorion. Nous ne pensons pas que ce critérium ait une valeur absolue, car on voit assez souvent, dans les espèces multipares, trois, quatre, cinq et jusqu'à six frères jumeaux contenus dans le même chorion, soudés même par le cordon ombilical, frères jumeaux qui ne sauraient évidemment provenir du même œuf (voir l'article de Morot m Journal de l'Ecole vétérinaire de Lyon, 1882, sur la mise bas naturelle de six chats vivants, tous réunis parle cordon ombilical).
Quoi qu'il en soit, s'il est prouvé que deux jumeaux puissent procéder d'un seul et même œuf à double germe, on ne saurait logiquement admettre, comme Lémery, que les monstres doubles proviennent de la soudure de deux embryons produits dans des œufs différents.
Les monstruosités doubles constituent un cas particulier de gémellité univitelline.
On comprend, en effet, que deux blastodermes ou deux embryons développés sur un même vitellus puis-
Gl-inaud, Tératologie 2q
506 OIUGINE DK La monstruosité composée
sent être assez rapprochés pour se confondre, et suivant
leur position relative, la précocité de leur soudure,
tous les genres de monstres doubles pourront en
résulter.
Mode d'union des deux embryons. — D'après la théorie de la fusion, la monstruosité double se formera donc toutes les fois que deux corps embrj-onnaires seront assez rapprochés pour pouvoir s'unir et se souder l'un à l'autre, et cette soudure aura lieu par des faces homologues des deux corps.
C'est à Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire que l'on doit la connaissance de ce fait remarquable que les monstres doubles autositaires sont presque toujours soudés par des parties similaires, unis à l'extérieur par les faces homologues de leurs corps et à l'intérieur par les organes homologues. — De cette constatation il a tiré la loi d'union des parties similaires, dont nous avons déjà parlé.
Pour expliquer cette union, Geoffroy-Saint-Hilaire a admis une attraction réciproque entre ces parties; d'où l'établissement d'une nouvelle loi qu'il qualifia de loi d'affinité du soi pour soi.
Mais Davaine a donné une autre explication. Au lieu de voir, dans l'union des parties similaires, le résultat d'une attraction incompréhensible dans son essence, cet auteur l'explique par le mode de développement du blastoderme et la position respective qu'affectent les embryons sur ce blastoderme.
Il part de ceprincipe que, dansl'œuf de poule, l'axe virtuel du germe a une direction primordiale déterminée, et admet que, quand deux germes distincts apparaissent sur un même vitellus, ils doivent aussi avoir l'un et
THEORIE UNlCISTE 507
l'autre une direction semblable ; de là il déduit que les
deux ébauches embryonnaires qui se développent cote à .cote et doivent se souder, se rencontrent fatalement par
des parties similaires.
L'importance de la position respective des embryons ssur le blastoderme a été également signalée et mise en
évidence par Rauber, qui l'explique de la manière : suivante :
Si plusieurs bandelettes primitives apparaissent sur un même blastoderme, elles se disposent comme les rayons d'un cercle, toutes leurs extrémités internes (.convergeant au centre de ce blastoderme. — Par suite de cette disposition tous les embryons étant placés de la même manière, quand deux d'entre eux seront assez rapprochés pour se souder, il ne pourront se (trouver en contact que par des parties homologues et ss'uniront conformément à la loi d'union des parties similaires.
Nous ajouterons de plus que, si deux embryons peuvent s'unir par côté, ventre à ventre, tête à tête ou bbassin contre bassin, leur position sur une même sphère :leur interdit absolument la soudure dos à dos ; aussi nn'a-t-on jamais signalé chez les monstres doubles un [pareil mode de coalescence.
Théorie uiliciste. — Mais des objections assez nombreuses ont été faites à la théorie de la fusion.
En 1852, Panizza disait déjà ne pas comprendre comment deux embryons primitivement distincts pouvaient se fusionner au point qu'il ne restât, dans les i parties soudées, aucune trace de duplicité.
A cela nous pouvons répondre que, en admettant la ' Lhéorie delà division embryonnaire, il n'estpas plus facile
de comprendre la formation de parties nouvelles, pour compléter les parties divisées.
A la théorie dualiste on a objecté l'uniformité habituelle du sexe des deux fœtus qui composent un monstre double. — Il est certain que les jumeaux univilellins sont presque toujours unisexués, je dis presque toujours et non toujours; car, contrairement à ce qu'on admet, cette uniformité sexuelle n'est pas sans exception et pour en revenir aux sujets monstrueux, nous rappellerons que le monstre pygomèle, étudié par Joly, l'hétéradelphe, qui a fait l'objet du remarquable mémoire de M. Chauveau, étaient de sexes différents ; l'autosite était une femelle, le parasite un mâle. — Une femme de Zœnkerka (Belgique) aurait, paraît-il, mis au monde un monstre double autositaire, composé d'un petit garçon et d'une petite fille ; malheureusement nous ne possédons aucun autre renseignement sur ce cas particulier, qui serait fort intéressant si son authenticité était hors de contestation.
Un argument d'une réelle valeur aurait pu être trouvé dans les tentatives faites par plusieurs auteurs pour produire des monstres doubles. Si ces tentatives avaient vraiment réussi, elles auraient été d'un grand secours pour ceux qui croient à la division du germe, par modification de son évolution. Malheureusement, aucune de ces expériences n'est démonstrative, et l'impossibilité, où se trouve actuellement la tératogénie, de produire des monstres doubles en agissant sur un germe simple en voie de formation, est une preuve décisive contre le dédoublement.
Valentin aurait réussi une seule fois à obtenir un sujet ayant deux trains de derrière, en pratiquant la division
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longitudinale partielle du corps d'un grand nombre d'embryons de poulet, en voie de développement, mais lui-même n'attache aucune importance à cette expérience, qui, répétée plus tard par Schrohe, a toujours été négative.
En 1882, Gerlach a obtenu un dicê-phale, en vernissant l'œuf au niveau de la cicatricule, ne laissant en ce point qu'un espace perméable, auquel il donnait la forme d'un V ou d'un Y, de manière à contraindre l'embryon à se développer uniquement au-dessous des jambages de ces lettres,. Mais pour obtenir ce résultat positif unique, il a dû opérer sur un grand nombre i d'œufs et les autres ne lui ont rien donné. C'est ce qui a fait dire à M. Dareste, qu'il ne faut pas considérer ce succès unique, comme le résultat de la modification artificielle provoquéepar l'auteur, mais comme le résultat i d'une virtualité déposée dans un embryon.
Beaucoup d'auteurs allemands se refusent aussi à i croire que les monstres composés résultent de la fusion ide deux embryons ; ils soutiennent la théorie uniciste et : prétendent que les êtres doubles dérivent d'un même ! foyer embryonnaire, d'un germe simple qui se serait i ensuite divisé par une sorte de fissiparité, soit à l'extréimité céphalique, soit à l'extrémité caudale. En sorte que lie développement ultérieur donne lieu à un être plus ou i moins bifurqué, mais non pas à deux êtres plus ou moins ■ confondus.
Meckel expliquait tout naturellement cette fissiparité ten admettant que normalement les deux moitiés latérales <d'un même embryon sont d'abord séparées et se réunissent ensuite ; quand elles ne se réunissent pas ou quand -elles ne se réunissent que partiellement, chaque moitié
séparée se compléterait, et ainsi se formeraient les monstruosités doubles, qui de cette façon se transforment en monstruosités par excès.
Il est inutile de démontrer que cette explication pèche par la base, car il n'est pas vrai du tout que l'embryon se développe en deux moitiés séparées.
Les unicistes ne manquent pas d'invoquer encore à l'appui de leur théorie un certain nombre de faits qui paraissent probants , à savoir : 1° la puissance de rèdinlégration, constatée chez divers animaux et qui ne doit pas être moindre dans les blastèmes de l'embryon ; la queue repousse au lézard, et quelquefois en se bifurquant, — la salamandre est capable de régénérer un œil, un hémisphère cérébral même, expérimentalement détruits.
les pattes de l'écrevisse repoussent quand elles ont
été arrachées etc., etc.
2° 11 y a des transitions insensibles entre certains monstres simples par excès et d'autres monstres considérés comme doubles par I. Geoffroy-Saint-Hilaire, par exemple, entre la polydactylie et la mèlomélie, la polydactylie conduisant à la duplicité de la main ou du pied, et celle-ci à la duplicité, à la multiplicité même du membre tout entier. En sorte que les monstres méloméliens, regardés comme doubles par I. Geoffroj'-Saint- Hilai're, sont réellement des monstres simples dont l'un des membres s'est anormalement divisé, alors qu'il était encore à l'état de bourgeon formatif. Cette scission s'explique sans doute par une cause mécanique : car, sur des larves de batraciens, le célèbre naturaliste Bonnet, est arrivé à déterminer expérimentalement la mèlomélie en divisant le bourgeon d'un membre naissant.
Or, disent les unicistes, si un membre peut ainsi se
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diviser par une vraie fissiparité, pourquoi les parties axiales Je l'embryon n'en feraient- elles pas autant, de manière à constituer un être bifurqué à l'une ou à l'autre extrémité, ou même simple dans son milieu, bifide à ses deux bouts ?...
Cette conclusion, si bien déduite qu'elle paraisse, n'a pas notre assentiment, pour les raisons suivantes : 1° Parce qu'il n'y a pas parité entre le développement d'un bourgeon appendiculaire comme l'est un membre et le développement de l'axe même del'embryon, d'où procèdent les parties fondamentales de l'organisme le névraxe et la colonne vertébrale. 2° Parce que depuis la dualité presque complète des monstres pygopages ou xiphopagesjusqu'à la dualité restreinte des monosomiens, ou des iléadelpbes, on trouve tous les états intermédiaires qui nous font ainsi assister à la coalescence, à la confusion progressive de deux embryons ou du moins de leurs foyers embryonnaires distincts.
Assurément ce n'est pas lorsque les êtres sont déjà édifiés qu'ils peuvent ainsi se souder, s'absorber, pourrait-on dire, presque jusqu'à l'unité apparente ; une pareille coalescence n'est possible qu'avec dés êtres à peine ébauchés, ou même encore à l'état de blastodermes, avec des organes et des éléments non encore différenciés ou à peine différenciés.
En somme, deux blastodermes ou même deux embryons en contact tendent à s'unir et à se confondre, comme deux gouttes d'huile flottant l'une à côté de l'autre sur la surface de l'eau, et la fusion peut être telle que les moitiés adjacentes se résorbant d'une manière totale, les moitiés externes peuvent venir au contact et réaliser une unité apparente presque complète.
Lereboullet dit avoir assisté au développement d'un monstre double dans l'œuf d'un brochet ; il a vu deux corps embryonnaires se réunir d'abord par l'extrémité postérieure, en formant un V, puis se fusionner d'arrière en avant, en formant un Y dont les deux branches diminuaient de plus en plus. Ces deux corps embryonnaires donnèrent naissance à un monstre monosomien. Et, ce qu'il y a de plus intéressant dans l'observation de Lereboullet, c'est que ce savant embryologiste vit le mode d'absorption des parties adjacentes : ainsi les protovertèbres du côté delà soudure se confondirent une à une, puis elles diminuèrent peu à peu de volume d'arrière en avant et finirent par disparaître totalement, de telle sorte que la colonne vertébrale se développa simple, en englobant toutefois les deux cordes dorsales primitives.
Ce mouvement de fusion et de concentration, qui peut allerjusqu'à la résorption, sera d'autant plus considérable que les parties adjacentes serontmoins développées moins éloignées du moment de leur apparition, moins différenciées en un mot. — Par exemple deux blastodermes encore à l'état de tache embryonnaire, doivent pouvoir se souder et se confondre avec la plus grande facilité ; nous nous demandons même si cette fusion ne peut être telle qu'un être tout à fait simple ne puisse en résulter. Tandis que deux embryons déjà formés, avec des organes différenciés, ne pourront se souder que superficiellement et n'arriveront jamais à une coalescence unitaire. — Plus la soudure est superficielle moins elle est ancienne : mètopagie et céphalopagie ; au contraire, plus elle est intime et profonde plus elle remonte haut dans le développement : monstres monosomiens et sysomiens.
Ces quelques considérations indiquent assez que nous