ARTICLE PREMIER ANTISEPTIQUES DE LA SÉRIE AROMATIQUE
§ i. — Phénol ou acide phénique
1'^ Propriétés physiques et chimiques. — Le phénol ou acide phénique, C^H^OII, nommé aussi carbol ou acide carbolique ou hydroxijbenzol ou phénylalcool n'est point acide ; il ne rougit pas le bleu de tournesol, et se distingue au point de vue chimique aussi bien des alcools que des acides. Le nom de phénol est celui qui lui convient le mieux. On le retire du goudron de houille, et il se présente sous phisieurs formes :
1® Phénol pur cristallisé, en petites masses blanches solubles dans 20 parties d'eau, et se dissolvant en toutes proportions dans l'éther, le chloroforme et la glycérine ;
2<* Acide phénique cristallisé en aiguilles rougeàtres, déliquescentes, d'une odeur et d'une saveur spéciales, moins soluble que le précédent.
3° Acide phénique du commerce, liquide impur, rougeâtre, caustique, fortement odorant, et qui, d'après Nothnagel et Ross- HAGH ne peut servir (pie pour la désinfection des fosses d'aisance, etc.
2^ Action antiseptique et fermentescible. — Le phénol agit faiblement sur les ferments solubles (ptyaline, pepsine, etc.) ; il agit assez bien sur les germes pathogènes, soit pour les tuer.
soit pour empêcher leur reproduction, mais à des doses très variables suivant la variété des microbes ; il agit très énergiquoment sur les infusoires et les champignons de la levure.
Relativement h son action sur les microbes, il faut observer que les expériences in vitro ne rendent pas un compte exact de sa valeur thérapeutique. Ainsi, s*il est moins actif que le sublimé pour stériliser un bouillon ensemencé de staphylocoques dorés (Bouchard), il n'en est pas moins vrai que son influence curative dans l'anthrax duc t\ ces mêmes staphylocoques est incomparablement supérieure k celle de ce même sel mercuriel.
Les solutions phéniquées chaudes sont plus actives que les froides ; les solutions alcooliques et glycérinées, moins que les solutions aqueuses. Fait intéressant çt bien mis en lumière par Carles, là glycérine et l'alcool atténuent aussi les propriétés caustiques et même toxiques du phénol aussi bien que sa puissance antimicrobienne, de telle façon que, dans un cas de brûlure par acide phénique, on devrait immédiatement laver avec de la glycérine ou de l'alcool étendu.
3*^ Action physiologique. — L'acide phénique est absorbé avec la plus grande facilité par toutes les muqueuses, par le tissu cellulaire sous-cutané. Il peut même être absorbé par la peau ; les accidents toxiques observés chez les enfants h la suite d'applications de compresses et de pommades phéniquées ne laissent aucun doute à ce sujet. Il faut d'ailleurs noter que les enfants qui supportent si bien certaines substances sont d'une susceptibilité extrême à l'égard des phénols, et que ces remèdes et leurs dérivés doivent être maniés dans la thérapeutique infantile avec la même réserve que les opiacés. Passe-t-il à travei's l'épiderme sain à l'état de vapeur? ou désorganise-t-il le revêtement corné en le traversant ? La question est litigieuse ; mais ce qui est hors de doute, c'est que la peau saine n'offre qu'une barrière insuffisante à la pénétration du phénol.
Parvenu dans l'organisme, ce corps paralyse les mouvements des leucocytes et des cils vibratiles, tend à enlever aux hématies leur hémoglobine et h coaguler les substances albuminoîdcs. et exerce sur la nutrition une influence ([ui se manifeste par deux
actes principaux : la dépression de la température et la désassimilatîon plus rapide et plus abondante du soufre et de la potasse (déminéralisation de M. A. Robin). Peu appréciables à l'état normal et avec des doses modérées, ces phénomènes se révèlent sous forme de graves accidents, quand on a dépassé la dose permise ou que le sujet présente certaines conditions pathologiques, et doivent être étudiés avec les faits relatifs à l'intoxication.
Si Torganisme se dépouille ainsi de ses sulfates, c'est ponr former un acide phénylsulfurique qui est inoffensif. Si la dose est trop forte, la désassimilation des sulfates ne se fait sans doute pas assez vite, et il se constitue alors une série de substances phénol-formatrices (Nothnagel et Rossbach), qui s'accumulent surtout dans le cerveau, dont elles compromettent gravement les fonctions.
En définitive , l'acide phénique s'élimine en nature en très petite quantité par l'urine, et finit par quitter l'organisme soit h l'état d'acide phényl-sulfurique ou de corps phénol-formateurs, soit tout à fait méconnaissable après des oxydations énergiques qui l'ont réduit en hj-^droquinone, acide oxalique et acide carbonique.
4<^ Accidents locaux. — Pris à l'intérieur à la dose de 0,50 dans 100 grammes d'eau, le phénol peut irriter la muqueuse buccale, la muqueuse stomacale et provoquer des vomissements.
En solution aqueuse à 1 p. 100, il détermine sur les muqueuses l'apparition d'une plaque blanche, comme cartonnée, sorte d'eschare superficielle. A la dose de 5 p. 100, il amène la formation d'une plaque semblable sur l'épiderme corné, plaque blanche sèche, dure, anesthésique, qui ne tarde pas à se fendiller, à s'entourer d'une auréole rouge et à s'éliminer. Les chirurgiens qui manient l'acide phénique sont exposés à cet accident très pénible au niveau des doigts en raison des fourmillements, des engourdissements qu'il détermine. Les divers sujets sont très inégalement sensibles à cette action locale.
Quand une plaie est pansée à l'acide phénique, il n'est pas rare de la voir s'entourer d'une zone inflammatoire. Tantôt il s'agit d'un énjthèmc phénique fébrile avec phénomènes généraux rap-
pelant presque ceux de Térysipèle , moins le frisson ; tantôt d'une véritable poussée eczémateuse, qui pourra dépasser les limites du pansement, et même survivre aux modifications qu'il aura subies. Les prédispositions individuelles, les impuretés du phénol, la présence de résines irritantes dans les gazes antiseptiques modifient ou aggravent ces divers accidents.
5° Accidents généraux. — Ils sont aigus et chroniques. Mais dans presque tous les cas, ils sont accompagnés ou précédés d'un phénomène tout particulier : la mélanurie. La coloration est vert olive, brun sale, brun noirûtre, et même tout à fait noire (Falkson), suivant l'cabondance des dérivés phéniqués éliminés ; en même temps l'urine diminue de quantité, se charge de chlorures et de sulfates, subit plus facilement la fermentation ammoniacale et parfois même peut être albumineuse. Cet accident peut rester isolé ; il peut n'être suivi d'aucune autre complication, mais il est souvent associé à une série de troubles graves. Bien qu'il puisse se produire, quelle que soit la voie de pénétration du phénol, il survient rarement après les injections hypodermiques, très fréquemment après les pulvérisations et les applications locales.
Uintoxication aiguë grave (nous passons sous silence les cas où tout se borne à un peu de malaise et de vertige, à quelques vomissements après avoir séjourné dans une atmosphère phéniquée) peut se manifester d'une façon foudroyante. Ici c'est un malade qui tombe brusquement en syncope, puis en coma, après un lavement phéniqué (1 gramme pour 200 par exemple); là c'est un opéré qui, après une intervention chirurgicale faite au milieu du spray, passe sans transition du sommeil chloroformique au coma phénolé. Le malade est plongé dans un état de collapsus profond, la peau d'une pAleur mortelle est couverte d'une sueur visqueuse, les extrémités sont froides, la sensibilité est éteinte, le contact de la cornée ne détermine plus l'occlusion des paupières, les réflexes sont absolument ou partiellement abolis *.
* A. Brun. Accidents imputables aux antiseptiques. Th. d'grrgalion, 1886.
La mort peut brusquement terminer ce drame ; si l'individu survit, des vomissements bilieux, verdàtres, une diarrhée abondante, des sueurs profuses, une hypothermie allant jusqu'à 34*^, des irrégularités respiratoires, la mélanurie, l'albuminurie laissent pendant plusieurs jours le pronostic en suspens. Des améliorations suivies de rechutes se produisent souvent. Enfin, quand le malade survit à cette première phase, une néphrite toxique, un ictère à pathogénie complexe, une pneumonie, des ulcérations de la cornée produites par les larmes chargées de produits phéniqués, une anémie intense rendent la convalescence longue et difficile, ou amènent progressivement la mort.
Il est à noter que tandis que le phénol agit chez les animaux comme un convulsicant, il se révèle chez riiomme coiunie un paralysant de la plus haute puissance.
U intoxication chronique^ qui serait plus justement appelée intoxication lente (Buin) résulte de l'usage prolongé de l'agent antiseptique. Chaciuc ingestion nouvelle, chaque application de phénol amène la recrudescence <les accidents qui consistent surtout en mélanurie, troubles gastriques, somnolence ou délire léger et fièvre. Car ici, contrairement à ce qui a lieu pour les accidents aigus, les chiffres 38*^ et 39^,5 sont communénient notés dans les observations. La suppression de l'usage du toxique suffit en général à faire cesser tous les troubles.
Quant aux empoisonnements aigus-, leur traitement doit être actif et rapide et comprend les points suivants : i" suppression de la cause, transport du malade dans une autre pièce, lavage de l'estomac ou de l'intestin suivant le mode d'introduction du poison ; 2^ stimulation, injection d'éther ou de caféine; 3*^ réchauffement : eau chaude, frictions, enveloppement; 4<^ soustraction (lu i)()isnn : saignée, transfusion; o*^ neutralisation du poison; lavement avec eau filtrée 1500, sulfate de soude 60, faire un vérilable entéroclysme et laisser dans l'intestin une forte quantité de ce liquide. Le sulfate de soude absorbé neutralisera le ])liénol et économisera les sulfates de l'organisme; 6'^ inhalalious d'oxygène, respiration artificielle.
6'^ Usages thérapeutiques et indications. — L'acide phc-
nique a été l'un des premiers agents antiseptiques appliqués au traitement des maladies internes. Après les premières découvertes de Pasteur, on crut un moment qu'il serait aussi facile d'attaquer les microbes au dedans qu'au dehors de l'organisme et que la méthode antiseptique guérirait les infections déjà réalisées aussi facilemeut et aussi sûrement qu'elle les prévenait. Cette espérance a été trompée. La rencontre, au sein de nos tissus, du germe pathogène et de l'agent antiseptique ne se réalise pas aussi simplement que dans un tube à expériences ; et à côté de son influence sur le microbe, le remède exerce toujours sur l'organisme une action spéciale, plus souvent fâcheuse qu'utile, étrangère dans tous les cas à son rùle antibactérien et propre à modifier ses indications. Le phénol est à ce point de vue un bon exemple à étudier. Introduit dans la thérapeutique sous le couvert de l'antisepsie, nous le verrons se comporter surtout comme un médicament nervin.
a. Fièvre typhoïde, fièvre intermittente, fièvres éruptives, fièvre puerpérale, énjsipèle. — Il a été appliqué au traitement de ces infections, soit en potion, soit en lavement (deux lavements par jour) , soit en injections hvpodermiqucs (2 à 4 centigrammes chaque jour en deux fois). On ne saurait dire qu'il abrège la durée ou qu'il modifie l'évolution de ces maladies. Mais il est incontestable que la température baisse deux heures environ après l'absorption de la dose administrée, que souvent le patient éprouve alors un J)ien-ètre passager. Mais bientôt des sueurs pro fuses surviennent, puis une grande sensation de faiblesse, puis le retour de la chaleur au niveau antérieur ou même plus haut. Très souvent si le malade délirait, un grand calme survient rapidement, calme <iui persiste quelquefois, qui quelquefois n'est que temporaire.
Chaciue fois que la dose est répétée, les mêmes phénomènes se reproduisent ; et si l'on a trop forcé la mesure, l'intoxication peut apparaître. Si, en allant ave<! prudence, on évite cette grave complication, on réussit à faire évcduer la maladie presque sans fièvre, mais elle n'en suil pas moins son cours et aboutit à une convalescence pleine de diflirultés. lue anémie intense et diflicile à combattre, des eschares multiples, une
dépression profonde du système nerveux, quelquefois une tendance à l'algidi té menacent longtemps encore la vie du malade alors que, traité différemment, il serait vite arrivé à une guérison franche; la mort subite a même été signalée. Les pertes excessives en soufre et en potasse signalées par Robin expliquent l'état si préoccupant de ces sujets.
En résumé, on pourra user momentanément de l'acide phéïiique pour faire baisser une température excessive ou calmer un accès violent de délire infectieux; on n'en fera pas le remède régulier de ces pyrexies.
Dans la variole, outre le traitement général, l'acide phéuiquc jieut être appliqué localement, suivant la méthode de Schwim-