CHAPITRE VI
Les trois périodes des sociétés au point de vue de l’abondance et du rôle du capital. — Les causes qui développent ou qui restreignent l’accumulation des capitaux. — Influence de 1a sécurité, de l’éducatjon, de la famille, de l’héritage, des agencements techniques, des lois.
Peut-on charger l'État d’épargner à la place des individus ?
Les trois phases successives des sociétés au point de vue du capital. — Les trois facteurs de la production qui sont la nature, le travail et le capital, ne se rencontrent pas dans les mêmes proportions en tout pays et en tout temps. Le genre humain, en effet, ne s’est pas développé simultanément sur toute la planète ; et tous les peuples n’ont pas montré la même puissance de créer du capital, c’est-à-dire des approvisionnements et des outils.
Le capital manque en général aux pays neufs où la nature n attend que la main de l’homme pour produire des richesses. Ces pays neufs s’animent à l’afflux du capital. Quand il s’y présente sous ses formes habituelles d approvisionnements, de machines et de matériaux, toute la nature en tressaille. Sans le capital, les émigrants qui se précipitent dans ces contrées, à la Plata, dans la Nouvelle-Zélande, dans les colonies du continent australien, ne pourraient que végéter ou
même mourir de faim. 11 faut qu’on leur ait préparé des vivres, des abris, des semences pour attendre la récolte, des charrues pour labourer la terre, des bêtes de somme; s’ils ne trouvent pas toutes ces ressources accumulées, préparées par les anciens habitants, ou envoyées par les capitalistes du vieux monde, les nouveaux colons sont en proie aux souffrances les plus intenses; ils ne peuvent employer utilement leurs bras et se nourrir. Ils redeviennent des sauvages. C’est le sort qui attend les émigrants que certains aventuriers imprévoyants envoient sur des plages désertes; la nature peut y être libérale, mais elle fait toujours attendre ses dons, quand le capital n’est pas là pour permettre la patience et pour aider aux efforts de l’homme. Des désastres récents de la colonisation, comme ceux de Port-Breton, en Océanie, en sont la preuve.
Dans les pays neufs, pour que l’homme n’ait pas à déchoir de la civilisation dont jouit actuellement le genre humain, il faut que le capital, non seulement accompagne, mais même devance les émigrants; sinon, les nouveaux arrivants auraient à parcourir eux-mêmes toutes les phases écoulées des sociétés primitives, à subir les épreuves qu’ont dû supporter les premiers hommes dans leur absolu dénuement; et ce serait, même pour les hommes les plus pauvres de la civilisation contemporaine, un ensemble de souffrances et de privations auxquelles peu d’entre eux pourraient résister.
Les nations, du moins celles qui se sont constituées lentement dans le vieux monde, et qui n’ont pas été artificiellement soutenues, comme le sont les colonies actuelles par leurs métropoles, ont dû traverser trois périodes diverses.
Dans la première, la production est surtout influencée par la nature; c’est le facteur qui prédomine. Le tra-
vail s’y joint bien, mais comme auxiliaire, non pas cette activité méthodique qui a conscience de sa puissance et qui sait varier ses applications; le capital y existe, sans doute, mais il y est rudimentaire et ne s’accroît que lentement. G est 1 époque non seulement des peuples chasseurs ou pêcheurs, mais même des peuples pasteurs et aussi des débuts de l’agriculture. La nature n’est ni assouplie ni disciplinée, c’est elle qui domine et conduit l’homme. 11 n’y a ni avances ni réserves ; l’homme et le peuple vivent, sinon au jour le jour, du moins d'année en année, atteignant péniblement la récolte. Les fléaux naturels, une sécheresse, une disette, éprouvent profondément la population, la plongent dans la misère et enlèvent des milliers d’habitants.°Les famines périodiques, comme celles qui de nos jours encore affligent l’Arménie, l’Asie Mineure, parfois les Indes, les populations indigènes de l’Afrique, témoignent que 1 homme est alors dans la dépendance étroite de la nature.
Le capital seul, sous sa double forme d’approvisionnements et d’outils qui rendent la production plus régulière, avec la division du travail qu’il enfante toujours comme on le verra plus loin, peut faire franchir aux sociétés humaines cette étape où elles arrivent à maîtriser la nature ou, du moins, à la diriger.
La deuxième période des sociétés humaines est celle où une certaine somme de capital s’est déjà accumulée, mais où le travail humain, devenu plus habile, plus varié que dans la période précédente, constitue le facteur principal de la production. Le moyen âge, avec la petite industrie, les petits patrons, les corps de métiers, les marchés restreints, les foires locales ou régionales pour seul débouché, est le type accompli de cette seconde période. Les vastes combinaisons productives,
les progrès soudains et profonds, les changements fréquents de méthodes et de procédés sont inconnus. 11 s’opère, sans doute, dans la société une évolution qui la perfectionne, la développe et la fait avancer. Mais cette évolution a une lenteur qui la rend presque insensible à l’œil. En apparence la société est presque immobile et comme cristallisée.
Vient alors la troisième période, celle où le capital, c’est-à-dire les approvisionnements de toutes sortes^ les outils et les machines, est devenu très abondant, où, par l’épargne incessante des hommes prévoyants, il s’accroît avec une rapidité très grande, où encore, par les inventions et les découvertes qui se succèdent, il prend des formes très diverses : le capital ainsi formé ûnit par se concentrer, il dirige le travail de plus près, il prend la tête et fait mouvoir le monde. Cette nouvelle période commence en Europe vers le fin du xvi* siècle avec la grande navigation et le commerce lointain ; mais elle ne se développe que lentement, et c’est seulement au XIX* siècle qu’elle offre tous ses traits caractéristiques. La petite industrie, celle où le chef était à la fois travailleur manuel et directeur d’une production très morcelée, ne disparaît, sans doute, pas entièrement; mais elle perd plusieurs des domaines qu’elle possédait et les cède à la grande production.
C’est la période du monde où nous nous trouvons aujourd’hui.
Les causes qui développent ou qui restreignent l’accumulation du capital. — Le capital ayant ce rôle considérable dans les sociétés modernes de diriger la production, et rendant à l’humanité ces précieux services d’accroître l’efficacité du travail de l’homme et de multiplier ses richesses, il est bon de jeter un coup d’œil sur les causes qui régissent l’accumulation des
capitaux, qui font que certains peuples ou certains temps capitalisent beaucoup plus que d’autres.
Voici les règles principales auxquelles on peut s’arrêter :
1® Le capital étant un prélèvement fait en vue de l’avenir sur la production actuelle ou sur la consommation courante, il est évident que la capitalisation devient d’autant plus facile que la production est plus abondante et dépasse davantage les objets qui sont absolument nécessaires à la subsistance de l’homme.
Un peuple aisé ou riche peut beaucoup plus capitaliser qu’un peuple qui est pauvre ou gêné, le peuple français, par exemple, que le peuple italien,’ la France de la seconde partie du xix® siècle que la France de la première partie. La possibilité de la capitalisation s’accroît avec chaque capitalisation nouvelle.
Il peut arriver, toutefois, que l’abondance même engourdisse l’esprit de l’homme, finisse par lui enlevœr la prévoyance et l’entretenir dans le gaspillage : c’est à l’éducation et aux mœurs qu’il appartient d’arrêter ces fâcheuses tendances.
2® La capitalisation étant un sacrifice du présent au profit de l’avenir, il faut pour qu’on s’y décide qu’on ait une haute confiance dans l’avenir. Il faut une complète assurance que l’on ne sera pas privé des fruits de son épargne. Tout ce qui rend l’avenir incertain diminue le goût de la capitalisation. Les révolutions soudaines n’ont pas toujours cet effet, quand elles sont brèves. Mais tout état de désordre prolongé, toute anarchie permanente, détournent de la capitalisation.
Dans les pays barbares, aujourd’hui dans les pays musulmans, l’homme prévoyant thésaurise bien, c’està-dire qu’il enfouit des pièces de monnaie ou des bijoux pour s’en servir dans les jours de délrusse ; mais
il ne capitalise pas, c’est-à-dire qu’il n’emploie pas ses ressources à créer des exploitations nouvelles, à constituer des industries ; il craindrait d’attirer sur lui l’attention par un déploiement extérieur de richesse, et d’être, en fin de compte, directement ou indirectement spolié.
L’épargne et les capitaux se développent ainsi d’autant plus que l’aisance et la richesse sont plus efficacement garanties à leurs possesseurs et que, d’une façon générale, la propriété est plus assurée.
3° Plus l’avenir apparaît comme vaste, plus l’épargne sera considérable, plus le capital d’un pays s’accroîtra. Aussi une forte constitution de la famille et le respect de l’héritage sont parmi les conditions qui favorisent la capitalisation.
Ges deux institutions, famille et héritage, sont utiles à l’ensemble de la société, même à ceux qui n’ont pas de parents et qui n’ont rien à hériter. Elles sont productives dans toute la force du mot, parce qu’elles développent l’esprit de prévoyance et de sacrifice chez l’adulte et même chez le vieillard. Les célibataires, en général, n’ayant aucun souci de ce qui surviendra après eux, épargnent moins que les pères de famille.
Aussi la famille et l’héritage peuvent être considérés comme deux des principales causes de la capitalisation, c’est-à-dire du progrès industriel des sociétés.
4° Une instruction bien dirigée, en rendant l’homme plus sensible à l’avenir et plus prévoyant, peut accroître le goût de l’épargne. La haute moralité a le même résultat. L’épargne et l’ivrognerie, par exemple, sont deux ennemies ; l’une gagne ce que l’autre perd.
5° Certains agencements techniques, diverses institutions, peuvent rendre l’épargne plus facile; les établissements intitulés caisses d’épargne, les caisses postales, les caisses .scolaires, les caisses de retraite, les sociétés
coopératives, d’une façon générale la plupart des sociétés de prévoyance ou des sociétés philanthropiques concourent à ce but.
Les sociétés anonymes, avec leurs titres si variés d’actions et d’obligations, les placements mobiliers de toute nature, les petites coupures d’obligations, comme celles de 3 à 4 francs de rente, les titres à lots des villes ou de certaines grandes sociétés, en un mot toute la variété des placements mobiliers, les uns laissant entrevoir la chance très rare de gros lots aléatoires, les autres offrant de petits intérêts parfaitement garantis, toute cette organisation de l’industrie et du crédit multiplie les occasions d’épargner. Autrefois, l’homme du peuple ne savait comment placer ses économies ; aujourd’hui on va au-devant de lui, et on le sollicite de tous les côtés ; il est vrai que l’on doit se défier de cet empressement, qui parfois cache le dessein de s’emparer par des moyens habiles de l’épargne d’autrui.
. 6^ Les lois peuvent détourner de Tépargne. Elles le
I peuvent de deux façons différentes : tous les impôts I disproportionnés sur les capitaux ou sur leurs revenus, notamment les impôts variables et arbitraires, ceux qui sont inspirés par un esprit d’envie ou de haine pour les classes aisées ou les classes riches, ont immédiatement ou à la longue cet effet de restreindre l’épargne ; ces mesures équivalent, en effet, à une diminution soit des revenus des capitaux, soit de la sécurité dont ils ! jouissent. Les taxes mises sur les héritages, quand elles sont élevées et qu’elles dépassent le revenu annuel des capitaux, ont particulièrement ce funeste effet.
Il est une seconde façon pour les lois d’étouffer l’esprit de capitalisation. L’épargne étant un sacrifice du présent au profit de l’avenir, il faut pour qu’elle se produise que, dans toutes les classes de la société.
chacun soit parfaitement assuré que l’épargne seule pourra lui procurer la jouissance de certains biens. Ainsi les lois qui auraient pour objet de mettre à la charge de l’État ou de la commune tous les gens imprévoyants détruiraient chez une foule d hommes le sentiment même de la prévoyance. Une assistance publique trop facile, qui créerait au pauvre un droit absolu à des secours, surtout à une existence un peu confortable, une charité privée trop abondante et qui manquerait de circonspection, exerceraient sur les esprits cette action déprimante et les détourneraient de l’économie, c’est-à-dire de la capitalisation. Quelques projets, notamment, qui sont au premier abord séduisants, auraient ce fâcheux effet : celui des invalides du travail^ qui se proposerait d’accorder, sans contribution de sa part, une vieillesse honorée et aisée à tout ouvrier; si vous promettez à l’homme de lui procurer comme don gratuit les résultats qu’il attend aujourd’hui de ses sacrifices et de ses efforts, il ne fera plus ni efforts ni sacrifices.
La générosité imprudente de l’État tarirait l’épargne dans sa source, en faisant disparaître les principaux motifs d’épargner, et la capitalisation, qui est le principal ressort du progrès social, en serait arrêtée.
Ceci conduit à une autre question, celle de savoir si l’État pourrait se substituer aux individus pour la capitalisation. 11 arrive que quelques États capitalisent ; mais la plupart, quelles que soient les institutions qui les régissent, ont plus de tendance aux dépenses imprudentes qu’aux économies. Un État capitalise quand, sans recourir à l’emprunt et uniquement avec les ressources des impôts, il crée des roules, des écoles, fait des travaux publics; mais pour qu’il capitalise ainsi, c’est-à-dire qu’il augmente la richesse de la nation, il
est indispensable que ces œuvres de paix soient faites sans aucune espèce d’emprunts et qu’en outre les pouvoirs publics y apportent beaucoup de discernement. Or, ces deux conditions ne se rencontrent guère dans la vie des Etats.
Il est, d’ailleurs, une cause générale pour que les
États aient peu d’inclination à capitaliser. Un État obéit
à l’impulsion de tous les citoyens. Or les individus qui
ont le goût de l’épargne ne forment pas l’unanimilé de
la nation, ni peut-être même la majorité. Ce sont les
natures bien douées, prévoyantes, ordonnées, sachant
dominer leurs appétits et leurs passions, ce sont celles-
là seules qui ont le goût de l’épargne et la force de vo-
lonté nécessaire pour la pratiquer. Les Etats, qui suivent dans leur conduite les impulsions variables de la foule et qui, d’ailleurs, sont assiégés par une armée de solliciteurs de places et de faiseurs de projets coûteux, sont très éloignés de vouloir et de pouvoir faire à l’épargne, sur les revenus dont ils disposent, une part qui équivaille à celle que lui font les classes habituellement épargnantes de la nation. On peut demander aux États de ne pas gaspiller : cela même est difficile à obtenir d’eux; on ne peut espérer qu’ils épargnent beaucoup et avec esprit de suite.
C’est sur les particuliers qu’il faut compter, sur leur prévoyance et leur énergie, pour accroître le capital d’une société.