‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 15 sur 77 · DE LA DIRECTION DE LA PRODUCTION ET DU ROLE · texte numérisé non relu

DE LA DIRECTION DE LA PRODUCTION ET DU ROLE

Xe concours du capital et du travail. — Le petit producteur ou producteur autonome. — Les causes qui font attribuer au capital la direction des entreprises. — Variété des conditions intellectuelles et morales nécessaires à l’entrepreneur d’industrie.

Le concours du capital et du travail. — Le petit producteur ou producteur autonome. — Les trois éléments qui concourent à la production, la nature, le travail et le capital, doivent se coordonner, se combiner, agir de concert. Le premier, la nature, est un élément subordonné , c’est l’élément passif qui obéit ou doit obéir. Sans doute la nature prend souvent sa revanche de cette subordination, soit par l’influence mystérieuse qu’elle exerce sur l’homme, soit par les écarts fréquents qui embarrassent ou détruisent l’œuvre de celui-ci; les inondations, les tremblements de terre, les déchaînements imprévus des forces naturelles, caractérisent ces rébellions de la nature contre le travail et le capital. Néanmoins la marche et la puissance de la civilisation se manifestent par une domination croissante de l’homme sur la nature. La nature est donc un élément indispensable à la production, mais subordonné, d’une subordination, toutefois, qui n’est jamais complète.

Restent en face l’un de l’autre le travail et le capital : comment les faire coopérer? auquel donner la direction de l’autre?

Il y a d’abord un premier type de producteur pour lequel la question ne se pose pas, c’est ce que l’on appelle le producteur isolé ou autonome, le petit propriétaire, le petit tailleur individuel, le petit cordonnier, le porteur d’eau, d’une façon générale l’artisan qui travaille seul, à son compte, sans autre aide que sa femme ou ses enfants mineurs. Il réunit à la fois les conditions du capitaliste et du travailleur manuel. Il possède ses propres outils, ses approvisionnements. Ici le capitaliste, bien petit capitaliste il est vrai, et l’ouvrier sont incarnés dans la même personne. Ils s’entendent donc bien entre eux et n’ont pas de querelles.

Quelques personnes seront tentées de considérer ce type de producteur comme répondant à la nature des choses, parce qu’il répond à une conception aisée et : vulgaire de l’esprit humain.

■' Ce serait une erreur. Le producteur isolé ou autonome est loin d’être toujours possible. D’abord beaucoup de travaux dépassent les forces d’un individu f

isolé ou même d’une famille ; ensuite beaucoup de travaux exigent un capital notable. Or, le capital n’est pas également produit par tous les hommes, parce que les qualités morales qui poussent à la capitalisation et les qualités physiques ou intellectuelles qui la rendent possible ne sont pas le lot de tous les hommes, du moins de tous à un même degré.

I Ilarrivequ un certain nombre d’hommes n’ontpaspro-

duit de capital ou ne l’ont pas gardé ou n’en possèdent qu un minime, que beaucoup d’autres n’en ont qu’un rnédiocre, et que quelques hommes disposent d’un capital considérable; d’autre part, certains travaux exi-

géant de très gros capitaux, il en résulte qu’il n est pas possible que tous les travailleurs soient des producteurs isolés ou autonomes, possédant chacun et dirigeant les trois éléments de la production.

Causes qui valent au capital la direction des entreprises. — Pour que s’opèrent et fonctionnent les fructueuses combinaisons du capital et du travail, il faut une organisation où l’un de ces éléments soit, dans l’œuvre de la production, subordonné à l’autre.

Il y a bien des raisons pour que la direction des entreprises appartienne au capital ou à ses repré

sentants.

De toute façon ce sont toujours des hommes qui se trouvent en présence les uns des autres, mais il en est qui sont plus qualiüés par leurs antécédents, par les ressources dont ils disposent, par les risques qu’ils courent, pour conduire l’atelier et la production.

Les hommes qui, dans l’organisation sociale, sont à la tête des travaux industriels, commerciaux ou agricoles, ont reçu le nom d’entrepreneurs. Voyons ce qu’est l’entrepreneur et en quoi il diffère du simple

ouvrier et de la masse des ouvriers.

Le rôle de l’entrepreneur comprend des fonctions diverses ; ce doit être d’abord un homme d’initiative qui conçoive une production particulière et qui en réunisse les éléments. 11 s’est dit que, dans telle contrée, on pourrait établir une houillère ou un haut fourneau, que les circonstances naturelles et économiques se prêtaient à cette industrie, qu’on pouvait produire soit du charbon, soit du fer à bon marché, qu on en aurait, près ou loin, l’écoulement assuré. Il a dû combiner les prix de dépense et les prix de vente. 11 a fallu qu’il se livrât à tout un long et pénible travail de tête pour faire ses combinaisons et ses plans, en vérifier la

justesse, et il faut que le même travail intellectuel se poursuive pendant toute l’exécution de sa tâche, pendant toute la durée de l’industrie. L’entrepreneur est, par rapport aux ouvriers dans une industrie, ce que le cerveau est par rapport aux membres dans le corps humain.

II a fallu ensuite que cel homme réunît tous les éléments de la production : les capitaux et la maind’œuvre ; les capitaux, c’est-à-dire les approvisionnements, les outils et les matières premières de toute nature : bâtiments, outillage, combustible, tout ce qui entre dans la fabrication de l’article; puis les sommes nécessaires pour faire vivre les ouvriers pendant toute la durée de la production, alors que, les objets n’étant pas encore achevés ni vendus, il ne s’effectuera aucune rentrée. Il n’est pas absolument nécessaire que l’entrepreneur soit un capitaliste; il vaut mieux qu’il le soit, parce qu’il n’en aura que plus d’expérience et plus de prudence dans la direction; mais il est à la rigueur suffisant, quoique ce soit une condition moins favorable, que l’entrepreneur inspire confiance à des capitalistes et se fasse avancer par eux des capitaux. Il faut V qu’il se procure ensuite la main-d’œuvre sous toutes ses

I formes, c’est-à-dire des hommes qui non seulement lui

^ apportent leurs bras, mais qui connaissent le métier ou

j qui soient susceptibles de l’apprendre, puis au-dessus

* d’eux des contre-maîtres, des surveillants, qui soient

. capables et loyaux, et, à côté de tout ce monde, des

j comptables, des employés divers, ayant chacun les ap-

j titudes qui conviennent à sa fonction.

\ Si l’un de ces éléments manque ou n’est pas bien ap- , proprié, toute l’entreprise est en péril : une fois fondée, les mêmes soins incessants sont nécessaires pour qu’elle ne vienne pas à se relâcher et à se dissoudre.

L’entrepreneur doit veiller à ce que l’excédent définitif, à la fin de l’année, des rentrées sur les déboursés, du prix de vente sur le prix de revient, vienne démontrer que les éléments de la production ont été bien employés, bien combinés, qu’ils n’ont pas donné lieu à un gaspillage et à une perte. L’esprit de l’entrepreneur est comme le miroir où viennent se refléter tous les éléments et tous les résultats de la production. C’est lui Aussi qui porte toute la responsabilité de celle-ci. Il profite de l’excédent du prix de vente sur le prix de revient, GU il supporte seul le déficit qui résulte de la supériorité du prix de revient sur le prix de vente.

Qu’il y a loin du rôle de l’entrepreneur au tableau qu’en dressent certains socialistes allemands, qui ne veulent voir enlui qu’un surveillant, un garde-chiourme, une sorte de parasite!

L’entrepreneur apporte dans la production non seulement ses capitaux ou ceux qu’il a pu se procurer par la confiance qu’il inspire, mais tout son travail intellectuel, son talent d’organisation et de combinaison, sa capacité commerciale pour bien acheter et pour bien vendre; il y met aussi en jeu un autre élément, son honneur. Si la production échoue, c’est-à-dire si le résultat final se traduit on perte, il est souvent ruiné ; parfois même, s’il a contracté des engagements qu’il ne peut pas tenir, il est mis en faillite, c’est-à-dire déshonoré. Les lois imposent à l’entrepreneur une responsabilité morale qui est la sévère compensation de son pouvoir directeur.

Plus la civilisation se développe, plus le marché s’agrandit, plus les inventions se multiplient, plus aussi devient considérable la tâche de l’entrepreneur. Rien n’y ressemble plus à celle de l’ouvrier : celui-ci n’a pas à se préoccuper de la partie commerciale, qui exerce

une influence si considérable sur les résultats des entreprises; l’ouvrier ri’a pas non plus à prévoir les circonstances si mobiles qui affecteront la production, les changements de méthode ou de combinaison de travail qui sont si souvent nécessaires.

Le rôle de l’entrepreneur exige de tout autres qua lités que celui de l’ouvrier manuel : un bon entrepreneur doit être aussi laborieux que le plus laborieux ouvrier; il doit avoir, en outre, de l'expérience, des connaissances, de l’intuition, de rares facultés intellectuelles et morales; de la force de volonté pour résister aux entraînements; de la décision pour prendre rapidement le bon parti.

Même un excellent contre-maître ou un directeur d’usine diffère de l’entrepreneur; un directeur n’a besoin que d une partie des qualités qui sont indispensables à celui qui doit deviner et suivre dans leurs variations les besoins et les goûts des hommes, les oscillations de prix des produits, qui doit réunir le talent du commerçant au talent de l’organisateur.

Les facultés que nous venons de décrire sont indispensables, dans des mesures qui varient suivant l’importance de l’entreprise, à tous ceux qui constituent

des établissements industriels, commerciaux ou agricoles.

Si 1 on nous demande maintenant pourquoi la conduite de la production est échue aux entrepreneurs et non pas aux ouvriers, nous répondrons: c’est que le travail d’organisation et de direction ne peut s’improviser, ni se diviser à l’infini; c’est que cette tâche purement intellectuelle est naturellement supérieure à un travail matériel et physique; c’est que naturellement

1 homme qui a conçu le plan d’une production, qui en a réuni tous les éléments, qui y joue sa fortune s’il se

sert de ses capitaux propres, et son honneur s’il emploie des capitaux empruntés, est plus qualifié pour la diriger que ceux qui répondent simplement à son appel, qui exécutent chacun un menu détail de l’ensemble et qui ne prêtent à l’entreprise qu’un concours physique ou limité.

Il ne faudrait pas abuser, sans doute, des comparaisons entre l’industrie, le commerce ou l’agriculture, ces œuvres de paix, et les organisations militaires qui sont faites pour la guerre. Les premières se recrutent librement, les autres par la contrainte. Mais il est aux unes et aux autres une condition commune : c’est l’importance suprême de la direction; un bon général et un bon industriel ont des qualités qui ne sont pas vulgaires et qu’on ne peut dire que la généralité de leurs subordonnés possèdent. L’esprit de combinaison et de prévision, ainsi que la force du caractère, en sont les traits caractéristiques. Une douzaine, à plus forte raison quelques centaines d’entrepreneurs habiles peuvent, par le perfectionnement des méthodes de travail, par l’élimination constante de tout gaspillage, par la recherche des meilleurs marchés d’approvisionnement pour les matières premières, et d’écoulement pour les articles fabriqués, développer dans des proportions énormes la puissance industrielle et la richesse d’un pays.

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