LA LIBERTÉ ET L.A PROPRIÉTÉ
ce livre, que cette conception est erronée. L’observation prouve qu’il existe, pour la répartition des produits, des règles naturelles qui, sous tous les climats, dans tous les pays, dans tous les temps, sous toutes les formes de gouvernement, exercent une influence analogue el échappent à l’arbitraire des lois. Celles-ci peuvent bien entraver le cours naturel des choses ; elles sont impuissantes à totalement l’arrêter ou le redresser. On l’a bien vu toutes les fois que le législateur a voulu fixer un taux maximum et un taux minimum soit aux profits, soit à l’intérêt du capital, soit aux loyers, soit aux salaires, soit au prix des marchandises. Des milliers de tentatives ont été faites dans ce sens par des législateurs imprudents et présomptueux : elles ont toujours échoué.
Quand elles vont contre la nature des choses, c’està-dire contre les conséquences du naturel et libre développement de l’industrie humaine pour la distribution des produits entre les différentes catégories de copartageants, les lois civiles ou les lois pénales sont impuissantes; elles ne peuvent qu’être perturbatrices, mais non effectivement régulatrices. Elles agitent, elles troublent, elles entravent, mais ne peuvent créer un or^ dre de choses paisible et régulier.
C’est lorsqu’il s’agit de l’action des pouvoirs publics sur la répartition des produits qu’on doit se souvenir de la belle définition de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Cherchons avec l’expérience cette nature des choses et ces rapports nécessaires.
Les deux conditions générales qui président au développement des sociétés modernes : la liberté et la propriété. — Quand on examine les sociétés modernes on voit que deux conditions générales pré-
sident à leur fonctionnement et à leur développement . la liberté et la propriété.
Ce qui caractérise les sociétés contemporaines, c est l’extension jusqu’à la limite la plus extrême de la liberté individuelle et de la propriété individuelle; c’est par là qu’elles se distinguent des anciennes sociétés. La liberté et la propriété forment, pour ainsi dire, l’atmosphère, l’air libre, le milieu élastique où, sans aucun obstacle,
: agissent les lois naturelles sur la répartition des ri-
chesses.
Les progrès constants de la liberté et de la propriété V ont été, en quelque sorte, simultanés, parallèles, dans
l’histoire de l’humanité. L’humanité est allée graduellement, par un travail de plusieurs dizaines de siècles, du régime de la contrainte, du servage ou de la servitude, au*" régime de la liberté individuelle, et du régime de la communauté primitive à celui de la propriété privée.
Des sociétés qui s’ignoraient les unes les autres, qui étaient séparées par les espaces, les religions, les langues, les coutumes, ont suivi une marche assez analogue. Ce n’est pas l’œuvre réfléchie, la conception àpriori de quelques philosophes ou de quelques parlements, c’est le développement instinctif de l’humanité qui l’a fait évoluer, partout où l’on trouve une civilisation un peu avancée, vers la liberté et vers la propriété privée. On constate cette évolution en Chine, au Japon, aux Indes, aussi bien que dans l’Europe occidentale ou en Amérique.
Ce développement parallèle de la liberté individuelle ‘ et de la propriété personnelle a eu pour conséquence
d’accroître la responsabilité de chacun, de faire bénéficier davantage les individus de leurs efforts et de leurs ■ talents, de les faire souffrir aussi de leurs fautes et de
leurs vices, de rendre les sociétés, en stimulant toutes