‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 30 sur 77 · L.-R. — Écoji. POL · texte numérisé non relu

L.-R. — Écoji. POL

des détenteurs des bonnes terres et des terres bien placées va toujours en grandissant, ce qui leur procure une plus-value à peu près constante de revenu, plus-value imméritée.

La rente de la terre irait toujours en croissant naturellement, alors même que le propriétaire dormirait, et elle arriverait à absorber une proportion de plus en plus forte du revenu national: tel est le dernier mot de cette théorie.

Réfutation des conséquences que l’on a tirées de la théorie de la rente de la terre. — Il est incontestable que, dans les observations de ilicardo, il y a un certain noyau de vérité. Dans une ville ou dans un pays les nouveaux survenants sont disposés à payer aux premiers détenteurs une rente pour la supériorité de situation ou de fertilité des immeubles qu’ils occupent. Mais, ce point incontestable admis, les conséquences que l’on a tirées de ce que l’on a appelé la loi de Ricardo sont absolument fausses, surtout dans la période du monde que nous traversons.

Les socialistes, qui se sontarmés de cette tbéoriepour conclure à l’illégitimité actuelle de la propriété foncière et à la nécessité que l’État s’en empare avec ou sans indemnité pour les détenteurs, oublient trois faits: le premier, c’est que le monde n’est pas encore, et il s’en faut, complètement peuplé ; le second, c’est que les voies de communication se perfectionnent sans cesse, et que la civilisation réduit constamment les prix de transport, ce qui détruit ou amoindrit le privilège des terres les mieux placées; le troisième fait enfin, c’est que les progrès de la technique agricole, en permettant, sur des terres réputées jadis médiocres ou mauvaises, d’obtenir, par une bonne appropriation des cultures, des rendements notables, atténuent aussi, dans un grand nombre

de cas, la supériorité de rendement des terres réputées autrefois les meilleures.

De ces trois observations dont la vérité est tellement incontestable qu’il est superfiu de s’y longtemps arrêter, il résulte que la loi de Ricardo, d’après laquelle le revenu des terres anciennement appropriées irait sans cesse en augmentant, n’a aucune application pratique dans le temps où nous écrivons et n’en aura peut-être

pas d’ici à plusieurs siècles.

Quand on jette les yeux sur la carte du monde et que l’on voit dans les énormes étendues de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, de l’Asie centrale et septentrionale, de l’Australie, la Nouvelle-Guinée, Sumatra, Bornéo, dans l’Afrique entière, toutes les réserves de terres qui sont encore disponibles pour la culture ; quand on réfléchit, en outre, que les terres vierges possèdent, pendant un certain nombre d’années, une supériorité de productivité à frais égaux, relativement aux terres des vieux continents cultivées depuis quinze, vingt ou trente siècles, on se dit que la loi de Ricardo sur la tendance de la rente de la terre à toujours croître pourra peut-être s’appliquer au xxi® ou au xxv® siècle, mais qu’elle n’a aucune relation avec les circonstances du siècle actuel et du prochain

siècle.

Quand, d’autre part, on réfléchit que le progrès des machines, les améliorations de la navigation, des installations des ports, les percements d’isthmes, ont ahaissé le prix de transport au point qu’il n’en coûte souvent que 10 à 15 francs pour amener une tonne de blé, soit 13 hectolitres, de New-York ou de la Plata au Havre, et 20 ou 25 francs pour faire venir une tonne de la même denrée de Bombay à Marseille, on SC convainc encore davantage de l’inanité de la doctrine

qui attribue à la rente de la terre une disposition toujours ascendante.

Même quand le monde sera entièrement peuplé et exploité, ce qui n’arrivera que dans plusieurs siècles, il n’est pas certain que la rente de la terre doive avoir une tendance à monter régulièrement. On néglige, en effet, les progrès de la technique agricole, qui peuvent être énormes et qui vraisemblablement, dans cette période essentiellement scientiflque, seront plus considérables à l’avenir qu’ils ne l’ont été dans le passé.

Le capital et la science combattent toujours les désavantages naturels et les atténuent. On est arrivé à créer dans des sables réputés stériles de belles forêts et de beaux vignobles, des prairies luxuriantes dans des terres légères. Les expressions de terre excellente et de terre médiocre ne sont pas constantes et correspondent seulement à certains états de la technique agricole ; que celle-ci se perfectionne, et telle terre réputée détestable hier peut être déclarée bonne le lendemain.

Certaines améliorations, quand elles se répandent uniformément, peuvent faire baisser la rente delà terre à la longue dans toute l’étendue d’un pays. On parle beaucoup aujourd’hui de la possibilité dédoubler ou de tripler le rendement des terres en blé par une heureuse appropriation des semences. Un savant agronome, M. Grandeau, affirme que l’on pourrait ainsi obtenir dans des terres moyennes 40 et 50 hectolitres de blé à l’hectare. Si la vérité de cette théorie venait à être démontrée et que le rendement des terres à blé doublât ou augmentât de moitié, ce serait un avantage pour les propriétaires qui les premiers auraient appliqué les méthodes nouvelles; mais à la longue la quantité du blé étant, pour toute l’étendue du pays, double de ce qu’elle est aujourd’hui, les prix baisseraient dans des

proportions telles que la rente de la terre, au lieu de monter, pourrait au bout d’un certain temps en être diminuée.

Le genre humain civilisé n’est sur le point ni de manquer de subsistances ni de voir celles-ci renchérir. La rente du sol, comme le prix des denrées, subit des oscillations très variables suivant les époques.

Les systèmes socialistes de reprise de la terre

par l’Etat. — Si, conformément aux conséquences que certaines personnes ont tirées de la théorie de Ricardo, l’Etat avait voulu racheter les terres, pour bénéficier seul de cette prétendue plus-value naturelle qui serait attachée à la possession du sol, que serait-il arrivé?

Ricardo publiait sa célèbre théorie en l’année 1817. La rente de la terre était alors dans une époque d’ascension générale et continue. Je suppose que l’État anglais eût à ce moment racheté toute la propriété rurale: il l’eût fait assez chèrement, dans cette période de 1820 à 1825. Quelques années se seraient écoulées, et vers 1830, comme en témoignent tous les observateurs (1), la rente de la terre se mit à baisser dans les proportions de 10 à 20 p. 100 ; l’État se serait alors trouvé en perte énorme et aurait fait une déplorable opération financière. R s’en serait, sans doute, dégoûte et aurait rendu la terre à la propriété privée. Mais je suppose qu’il eût été tenté vers 1860 eu 1863 de répéter l’opération de rachat des terres par l’État, soit en France, soit en Angleterre. On était alors en plein essor de la rente foncière, qui semblait augmenter d’ellemême chaque année. L’État, dans la persuasion que ce mouvement allait être continu, aurait donc racheté les

(l) Voir Porter, Progress of Nation. Voir aussi pour une discussion plus ample mes ouvrages : Essai sur la répartition des richesses et le Collectivisme, examen o'itique du nouveau socialisme.

terres aux propriétaires sur la base du revenu d’alors. Mais à partir de 1877 ou de 1878, d’une façon ininterrompue jusqu’au moment où nous écrivons, une crise agricole intense diminue dans le vieux monde tous les revenus ruraux; ceux-ci tombent de 20 ou 30 et même 40 p. 100; l’État qui aurait racheté les terres, en croyant que le revenu net s’en accroîtrait sans cesse, aurait ainsi ruiné ses finances.

De tout ce qui précède il résulte que la rente de la terre est essentiellement variable, sujette à des influences diverses et parfois soudaines. 11 est faux aussi que la rente de la terre représente une part croissante dans le revenu de la nation. Ainsi en France la propriété rurale ne donne pas un revenu net de plus de deux milliards et demi de francs sur un ensemble da revenu national qu’on ne peut guère estimer à moins de vingt-cinq milliards. Jamais la proportion de la rente de la terre à l’ensemble du revenu de la nation n’a, sans doute, été plus faible.

Certains socialistes,commel’Américain Henri Georges,

ont proposé simplement que l’État, sans racheter les terres, les grève d’impôts qui en absorbent toute la l)Ius-value naturelle. Ce système est connu et pratiqué de longue date ; c’est celui de la Turquie et des peuples mahométans: l’impôt foncier, essentiellement variable, absorbant tout ce qui dépasse les frais d’exploitation et un léger bénéfice pour le propriétaire, il en résulte des embarras de toute sorte pour l’administration, la corruption et l’arbitraire chez les fonctionnaires publics, enfin le découragement chez les agriculteurs qui ne font plus aucun progrès.

Tous ces systèmes socialistes, qui reposent sur l’observation que parfois l’homme bénéficie de chances heureuses, arrivent à cette singulière conclusion pra-'

tique : il faut dépouiller l’individu de toutes les chances heureuses dont il pourrait profiter, mais il faut lui laisser toutes les chances malheureuses qui peuvent le

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toutes les circonstances funestes et de ne pas pouvoir bénéficier des circonstances favorables, l’individu tom-

bera dans le désespoir et l’inertie ; il ne fera plus aucun effort au delà de ce qui est nécessaire à sa subsistance, ni aucun progrès, et la société tombera en décadence.

Les mérites respectifs de la grande et de la petite propriété. — Nous avons démontré que la propriété privée perpétuelle est le seul régime propice à la prospérité publique et à la liberté; une autre question se pose maintenant: quels sont les mérites respectifs de la grande et de la petite propriété ? auquel de ces deux modes doit-on accorder la préférence?

Nous avons examiné plus haut les avantages qu’offre en général la production en grand, par rapport à la production en petit (voir page 93); ces observations s’appliquaient surtout à l’industrie, elles doivent subir quelques modifications quand il s’agit de l’agriculture,

Les partisans de la petite propriété et de la petite culture font valoir que le petit propriétaire cultive souvent d’une façon beaucoup plus intensive que le grand propriétaire; c’est que la terre a pour l’homme qui la possède un attrait singulièrement vif; elle devient l’objet de toutes ses pensées, de tous ses soins, de toute sa tendresse. Le petit propriétaire ne mesure pas le temps qu’il consacre à son domaine, il y affecte avec plaisir des heures supplémentaires au delà de la journée normale. Jamais le petitpropriétaire ne réduira chez lui à 8 ou à 9 heures la journée de travail. C’est comme une mère qui soigne son enfant. De là les miracles de la petite culture, qui transforme des rochers parfois en

champs ou en jardins. Ces miracles proviennent d’un travail infatigable et incalculable, qui trouve dans la joie dont il est accompagné sa principale récompense.

La surveillance dans la grande agriculture est, diton, beaucoup plus difficile que dans la grande industrie. Le travail est plus varié et, dépendant des brusques changements de température, ne peut être ordonné d’une manière aussi uniforme et aussi constante que dans une usine; les travailleurs sont plus dispersés dans les champs que dans une salle de manufacture ; le contrôle est plus malaisé; la comptabilité agricole ne peut pas avoir le même degré d’exactitude et de précision que la comptabilité industrielle. Il en résulte que, pour 1 exploitation agricole, un des principaux avantages de la production en grand est fort atténué. « L’œil du maître » du petit propriétaire recouvre, au contraire, dans le travail des champs, toute sa vertu.

On ajoute que le rôle' des machines est moindre dans 1 agriculture, et que les économies d’installationsy sont moins aisées à faire que dans la fabrication proprement dite. Cette observation est moins vraie que la précédente. Les machines, comme l’Amérique le prouve, peuvent tenir dans la production rurale une place que les progrès de la science élargissent chaque jour : machines à labourer, à semer, à moissonner, à faucher, à battre, à presser, etc., chemins de fer portatifs, téléphones. De même, de grandes installations, pour les cultures qui ont un caractère un peu industriel, comme celle de la vigne, de la betterave, l’élève du bétail, offrent une considérable économie de capital et de frais généraux, si on les rapproche d’une multitude de petites installations destinées à donner le même produit.

Une vaste cave avec d’énormes foudres, destinés à contenir 10,000 ou 20,000 hectolitres de vin, une laiterie

OU une fromagerie qui doit faire des milliers de quintaux de lait ou de fromage; des distilleries ou des féculeries énormes, sont loin de coûter autant, comme frais d’établissement, et d’exiger autant d’entretien ou de main-d’œuvre que le total des petites installations vingt fois ou cent fois moins importantes et donnant, toutes réunies, une production égale.

On peut dire que, en se réunissant et en s’associant, les légions de petits propriétaires peuvent pourvoir pour tout un rayon à une grande installation centrale, comme ces caves, ces laiteries, ces distilleries, ces féculeries, qui les dispenserait de leurs petites et coûteuses installations morcelées. Gela est vrai; l’esprit d’association devient de plus en plus une des nécessités, en même temps qu’une des difficultés de la petite culture. Si elle veut vivre et prospérer, il faut qu’elle s’imprègne de plus en plus de l’esprit d’association.

11 reste, toutefois, un avantage à la grande propriété bien conduite : c’est la supériorité intellectuelle et scientifique, à laquelle se joint souvent la supériorité de capitaux. Cette supériorité intellectuelle des grands propriétaires sérieux et appliqués est l’une des conditions du progrès agricole. Dans le Midi de la France, ce sont de grands propriétaires qui ont introduit le soufre pour lutter contre l’oïdium qui ravageait les vignes; ce sont eux qui, plus tard, se sont servis de la submersion ou du sulfure de carbone pour entraver le phylloxéra, du sulfate de cuivre pour combattre le mildew, des plants américains résistants pour remplacer les plants français détruits. Dans le nord et le centre de la France, ce sont les grands propriétaires qui ont modifié les assolements, qui ont essayé ces semences perfectionnées dont nous entretient M. Grandeau, qui ont introduit la betterave à sucre et amélioré les types de bestiaux.

La grande propriété intelligente instruit la petite propriété : elle lui fournit des modèles. Sans la grande propriété, l’agriculture d’un pays tomberaitdans la routine : elle aurait toutes les ressources d’un travail considérable, mais non pas celles des applications de la science. Un grand domaine privé bien dirigé dans un canton est une école cantonale que rien ne peut remplacer.

Il y a, toutefois, cette différence entre l’industrie et l’agriculture que, tandis que la grande industrie détruit en général la petite, la grande propriété et la petite propriété peuvent, au contraire, faire très bon ménage ensemble et se rendre des services mutuels.

La grande propriété est très utile aux petits propriétaires qui l’entourent; elle leur fournit de bonnes journées et leur permet de ne consacrer à la culture de leur champ que des heures surérogatoires, dont le produit, quel qu il soit, est tout bénéfice pour eux. Les petits propriétaires ne sont nulle part si prospères que lorsqu’ils

se trouvent auprès d’un grand domaine intelligemment dirigé.

Les divers modes de propriété, la grande, la moyenne et la petite, ont des avantages qui doivent faire souhaiter qu’aucun des trois ne viennent à disparaître.

La petite propriété est surtout bien placée dans la banlieue des villes et des villages. Parfois elle exagère le morcellement et l’enchevêtrement des parcelles*^: la loi doit alors faciliter les échanges par des exemptions de droits; les propriétaires doivent se prêter de bonne grâce à ces remaniements intelligents, sans qu’il soit nécessaire de les y contraindre par la loi, comme on l’a fait parfois en Allemagne.

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