‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 40 sur 77 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les inconvénients du troc. — La monnaie; ses deux principales fonctions. — Les conditions essentielles d’une bonne monnaie. — Chaque métal monétaire est particulièrement approprié à un état de civilisation. — Les différents types de monnaie. — Le titre, l’alliage, le billon. — Le système de l’étalon unique et celui du double étalon. — Les variations de valeurs des métaux précieux et de la monnaie.

Les inconvénients du troc. — Le troc ou l’échange pur et simple de la marchandise que l’on a en superflu contre celle dont on a besoin, offre bien des difficultés pratiques qui en limitent l’usage. Il faut trouver une personne qui ait précisément la marchandise que l’on recherche et qui, elle-même, soit disposée à accepter la marchandise que l’on peut offrir : il faut de plus que les deux marchandises se présentent dans des quantités qui concordent comme valeurs. C’est souvent un cas impraticable; ainsi un homme a besoin de sel, mais il n’a à offrir en échange que des moutons ou des bœufs ; il se peut qu il rencontre des gens ayant du sel à céder, mais n’ayant besoin ni de moutons ni de bœufs. Il se peut, en outre, qu’il trouve un homme disposé à échanger du sel contre de la viande, mais ne possédant pas assez de la première denrée pour équivaloir à un mouton tout entier ; d’autre part, si on livrait un quartier de mouton, dans des so-

ciétés primitives où les échanges sont rares, il pourrait arriver que les trois autres quartiers trouvassent difficilement à se troquer contre d’autres marchandises dont eût besoin le propriétaire du mouton. Un autre vice du troc, c’est que dans cet échange en nature d’une marchandise contre une quantité d’autres, au hasard des rencontres, il est très difficile de dégager la valeur de chacun des objets; toutes les denrées, le sel, le blé, la toile, les peaux, les vêtements, les moutons, les services personnels, etc., s’échangeant les unes contre les autres, sans jamais se référer à aucun objet déterminé et fixe, on manque de moyens de dégager et de graver dans la mémoire la valeur approximative de chacune de ces denrées. L’esprit de l’homme se perd au milieu de tant de rapports sans aucun point de comparaison déterminé.

La monnaie : ses deux principales fonctions. — €es inconvénients ont mené instinctivement le genre humain à transformer le troc en une autre opération, plus compliquée en apparence, mais rendant les transactions beaucoup plus faciles, et leur donnant une hase intellectuelle beaucoup plus solide. Le troc a fini par se diviser en deux éléments : la vente et l’achat, grâce à une marchandise intermédiaire qui, par le libre consentement des hommes, a servi de moyen de comparaison entre les valeurs et de moyen de payement.

Cette marchandise, intermédiaire dans les échanges, est ce que l’on a appelé la monnaie. La monnaie remplit deux fonctions, qui sont également utiles à l’humanité; l’une et l’autre contribuent à donner au grand phénomène économique de l’échange de la sécurité et de l’amplitude.

La monnaie est d’abord un moyen de comparaison, d’évaluation et de numération ; c’est un dénominateur

commun. On l’a appelée avec raison dans ce sens valorimètre ou mesure de la valeur. Au lieu de dire : un mouton vaut cent kilogrammes de sel, vingt kilogrammes de sucre, deux mètres de toile, le dixième d’un bœuf, le huitième d’une vache, quatre-vingts kilogrammes de fer, cinq journées et demie de travail, etc., ce qui exige que l’on ait une idée de la valeur de toutes les autres marchandises, et ce qui ne laisse dans l’esprit qu’une impression confuse, on dit : un mouton vaut telle somme de monnaie; puis, quand on passe au fer, cent kilogrammes de fer valent telle somme de monnaie. L’avantage, au point de vue de la netteté des idées, est incommensurable. On compare les marchandises à une seule, ce qui est simple, au lieu de comparer chacune à toutes les autres, ce qui est inextricable.

Le premier usage de la monnaie, qui consiste à mesurer les valeurs de même que le mètre mesure la longueur et le kilogramme la pesanteur, constitue l’un des grands progrès de l’esprit humain. Où en serait-on si l’on n’avait ni le mètre ni le kilogramme, si l’on devait comparer grossièrement, en l’absence de toute mesure commune, les étendues des différents objets ou les pesanteurs des différents corps? On se trouvait dans le même inextricable embarras quand on n’avait pas la monnaie de compte, c’est-à-dire ce terme de comparaison entre les valeurs, ce valorimètre.

Telle est la première fonction de la monnaie. On a des raisons de croire que certains peuples s’y sont tenus. Ils n’ont eu en quelque sorte qu’une monnaie de compte. Ainsi, dans le centre de l’Afrique, d’après les voyageurs, certaines peuplades ont pour monnaie des coquillages ; mais ceux-ci n’interviennent pas réellement dans la transaction, ils ne servent que de moyens de numération et de mensuration de la valeur. Ainsi en-

core, tel grand établissement de crédit, la Banque de 1 Hambourg, a introduit il y a plusieurs siècles dans ] tout le nord de l’Europe une monnaie de compte, le ; mark banco, qui ne correspond à aucune monnaie frap- , pée et réellement existante, mais qui est seulement un ' certain poids supposé d’argent fin.

La monnaie de compte est, toutefois, une monnaie incomplète. La vraie monnaie, la monnaie complète, réelle, suppose unautreélément: c’est que l’intermédiaire

des échanges possède par lui-même une valeur et soit un équivalent effectif des marchandises contre lesquelles il s’échange. Aussi a-t-on dit excellemment que la monnaie est à la fois une mesure et un équivalent.

Il convient que la monnaie possède de la valeur par ^ elle-même, c’est-à-dire qu’elle soit un objet répondant à un goût de l’homme et qu’elle soit, en outre, d’une difficile acquisition, coûteuse à produire. C’est pour cette raison que Ton dit que la mbnnaie est une marchandise. Si elle n’avait pas une valeur par elle-même, si elle n’était pas difficile et coûteuse à produire, il dépendrait des pouvoirs publics d’en augmenter arbitrairement les quantités; alors les transactions n’auraient plus de base solide. I

Les conditions essentielles d’une bonne monnaie. — Dans les civilisations primitives la monnaie a été, en général, un objet utile, d’un usage universel : tantôt les bœufs, tantôt les moutons; d’où le nom de pecunia, qui vient de bétail et signifie monnaie en latin. On a expliqué que si, dans les premiers temps de la Grèce et de Rome, on se servait ainsi de bœufs et de moutons pour monnaie, c’est qu’alors il y avait des pâturages communs, comme aujourd’hui les communaux dans certains pays, notamment dans les Alpes suisses, où tout homme qui échangeait une marchandise quelconque

contre un mouton ou un bœuf pouvait envoyer, sous la conduite du pâtre commun, paître ce bœuf ou ce mouton. Quelle que soit cette explication, il manquait toujours à cette monnaie l’une des qualités essentielles qu’une monnaie doit avoir, la divisibilité. Dans les premières colonies de l’Europe moderne, on se servit souvent comme monnaie du tabac, denrée qui était estimée du plus grand nombre des hommes et à la fois facilement divisible et conservable. Chez d’autres peuples, en Afrique, on recourt à certaines toiles peintes d’un modèle uniforme, connues sous le nom de guinées.

L’expérience, servie par un raisonnement instinctif mais sûr, devait acheminer tous les peuples qui développèrent leurs échanges dans de fortes proportions, à employer comme monnaie des métaux, d’abord le fer, puis le cuivre, l’argent, et enfin l’or.

Les conditions qui font des métaux la monnaie par

excellence sont les suivantes:

1° L’utilité des métaux pour satisfaire soit aux besoins de l’homme, soit à ses goûts; les uns, comme le fer et le cuivre, ayant mille usages dans l’industrie ; les autres, comme l’argent et l’or, susceptibles aussi d’applications industrielles, mais répondant, en outre, à l’un des goûts les plus universels et les plus intenses du genre humain, le goût de la parure et de l’ornement.

2° L’homogénéité ou l’identité de qualité des pièces d’un môme métal. Un mouton diffère souvent sensiblement d’un autre mouton, et une pièce de toile d’une autre pièce. Au contraire, il y a peu de différence entre deux barres de fer sortant de deux mines diverses; il y en a moins encore entre deux barres de cuivre; il ne s’en trouve pas entre deux lingots d’argent. Quoi qu’il y ait de l’or à teinte rouge et de l’or à teinte jaune, l’un

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et l’autre sont également appréciés. L’identité de qualité de toutes les pièces qui servent de monnaie est absolument indispensable pour que les transactions puissent s’effectuer partout avec sécurité et dans des ■conditions semblables.

3° L’inaltérabilité des métaux, surtout des métaux précieux, l’or et l’argent : car le fer, qui servit quelque temps de monnaie dans les civilisations grossières, est ■susceptible de rouille. Il importe que la monnaie soit inaltérable, afin qu’on la puisse conserver longtemps sans la voir diminuer ou se détériorer, par conséquent sans rien perdre en la gardant.

4° La grande valeur sous un poids modique et, par suite, la facilité de transport. Le fer ne possède pas ces qualités, ni le cuivre. Aussi furent-ils abandonnés ou réduits à un rôle monétaire subalterne quand les sociétés devinrent riches. Mais l’argent et encore plus l’or sont doués de cette qualité de représenter une grande valeur sous un faible poids ou un faible volume, c’està-dire de coûter des frais de production considérables, qui font que chaque gramme d’argent et chaque gramme d’or représentent infiniment plus de travail que la plupart des autres marchandises à égalité de poids. Il est important que l’on puisse sans grands efforts transporter de fortes sommes de monnaie.

3“ Une relative uniformité de valeur, c’est-à-dire de frais de production. L’argent et l’or sont produits dans des mines dont les unes sont très riches et les autres le sont moins. A certaines époques, comme pour l’argent au Mexique ou au Pérou quand les Espagnols s’y établirent au seizième siècle, ou encore de notre temps, en 1831, pour l’or en Californie et en Australie, on découvre des gisements de métaux précieux d’une particulière richesse. Il en résulte que la valeur de

l’argent et de l’or ne peut pas être considérée comme absolument invariable; néanmoins, elle est moins instable que la valeur de la plupart des autres marchandises. Elle n’est pas susceptible, d’abord, devariations brusques, instantanées, se manifestant en quelques semaines ou en quelques mois, comme il arrive aux denrées dont la consommation, l’approvi- , sionnement sont annuels et qui, par conséquent, sont très influencées par la dernière récolte : ainsi le blé, la laine, le vin, le coton, le café. La quantité d’or ou ; d’argent que l’on extrait chaque année étant peu de chose par comparaison à l’énorme approvisionnement de ces métaux, qui ne sont susceptibles que d’une très faible usure et de pertes modiques, il en résulte que la production annuelle influe beaucoup moins sur la valeur de l’or et de l’argent que la production annuelle n’influe sur celle de la généralité des autres marchandises (1). Les métaux précieux jouissent donc, non pas I d’une stabilité absolue de valeur, mais d’une stabilité relative : ils ne varient en valeur que lentement, par des oscillations faibles et étendues sur un certain nombre d’années; c’est là un grand avantage pour une marchandise qui doit servir de mesure à la valeur de toutes

(1) Od estime que, depuis la découverte de l'Amérique, la production de l’or a atteint 39 milliards de francs, et celle de l’argent 49 milliards, soit en tout 88 milliards de métaux précieux produits. Mais une partie de ces sommes a été employée en usages industriels, une autre partie a été détruite ou perdue ; aussi les statisticiens les plus dignes de foi portent seulement à 17 milliards 400 millions la quantité actuellement existante d’or monnayé, et à 13 milliards 600 millions celle de l’argent monnayé existant. La production des mines est annuellement, depuis 1880, d’environ 500 k 550 millions d’or et 550 à 600 millions d’argent. 1 est bien peu de marchandises dont la production annuelle^représente une aussi faible quote-part du stock ou approvisionnement existant. C’est une puissante raison de stabilité de valeur.

les autres et de base à des contrats pouvant durer des dizaines d’années.

6® Un autre mérite des métaux précieux, l’or et l’argent, c’est leur divisibilité, sans que la somme des parties ait moins de valeur que le tout : 1 kilogramme d’or ou d’argent peut être divisé en des quantités de pièces d’un poids égal, et quand on réunit toutes ces pièces, on obtient exactement la même valeur que si le kilogramme d’or et d’argent ne se composait que d’un bloc. 11 est des objets qui ne se peuvent diviser sans que l’ensemble des parties perde beaucoup de sa valeur par rapport au bloc entier dont elles ont été formées. Ainsi un diamant de 10 centigrammes vaut infiniment plus que dix diamants de 1 centigramme chacun ; de même pour toutes les pierres précieuses, pour le cristal de roche, pour les glaces, etc.

7° La difficulté de falsification. Par la couleur, le poids, la sonorité, la dureté, les métaux précieux se reconnaissent aisément à l’œil, à l’ouïe, au toucher, ce qui ne serait le cas ni des diamants, ni des perles, pour lesquels les falsifications sont plus aisées.

Chaque métal est particulièrement approprié à un état de civilisation. — Telles sont les qualités qui ont fait adopter aux peuples des origines les plus différentes les métaux précieux comme monnaie. Chaque métal est particulièrement approprié à un état de civilisation. Aux peuples encore peu dégagés de la barbarie et peu avancés en richesse, le fer et le cuivre ont pu longtemps servir comme monnaie exclusive. Aux peuples plus riches il a fallu l’argent, parce que le fer et le cuivre avaient une valeur propre trop faible ; aux peuples d’une grande richesse comme l’Angleterre, les États-Unis, la France, l’or seul, métal tout à fait rare et représentant, à

cause de sa difficulté de production, la plus grande somme de valeur comparativement au poids, peut servir de monnaie principale.

La monnaie frappée. — Les métaux précieux n’intervinrent parfois dans les échanges que sous la forme de lingots ou de barres; on les pesait et on les essayait ou vérifiait à chaque échange, procédé incommode, qui demandait toujours tant des balances que des pierres de touche. Il en est encore ainsi en Chine. Cette méthode, par sa lenteur, rendrait impossible une foule d’opérations : à la porte d’un spectacle ou d’un guichet de chemin de fer, on ne pourrait ainsi vendre en peu de temps des billets à des centaines ou même des milliers de personnes. Dans les mines, comme en Californie ou en Australie, ce n’est même pas le lingot, c’est la poudre d’or qui est la monnaie.

Ce fut un sérieux progrès que l’invention de la monnaie frappée, dont le poids et la nature, c’est-à-dire la teneur de métal fin, étaient indiqués d’avance, estampillés par l’autorité. On eut alors la monnaie complète, dans sa forme parfaite : celle qui consiste en un certain nombre de types de pièces, toujours uniformes pour chaque type, ayant exactement le même poids, portant sur leur face, sur leur revers, sur leur cordon, des empreintes déterminées et recevant, tant du public que de la loi, un nom spécial. On eut dans un même pays un certain nombre de types, quatre ou cinq, huit ou dix au plus, de monnaies de chacun des deux métaux, l’or et l’argent. Ces types correspondaient à des pièces de différents modules, faites de façon à se conformer aux besoins des échanges pour les transactions importantes, les transactions moyennes et les transactions les plus petites. C’est ainsi que l’on eut suivant les contrées la livre sterling, le florin, la L.-B. — ÉcoN. PoL. 13

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couronne, la livre tournois, la pistole, l’écu, le franc et des pièces qui sont des multiples ou des sous-multiples de celles-là.

Grâce à la fabrication de ces pièces régulières de types divers, dont le poids et la nature du métal sont affirmés par l’empreinte que les autorités y ont gravée, les transactions peuvent être promptes et avoir une base solide.

Quels que soient les noms que l’autorité ou le public a donnés à ces différentes pièces de monnaie, elles ne valent réellement que par la quantité de métal qu’elles contiennent. Au moyen âge, certains rois, soit pervers, soit ignorants, se sont avisés de diminuer le poids d’or ou d argent que contenaient les pièces de monnaie en leur maintenant leur dénomination primitive ; ils frappaient des pièces nouvelles auxquelles ils conservaient le nom de livres ou d’écus, mais qui ne contenaient que les trois quarts ou la moitié du poids d’argent ou d’or fin qui était contenu auparavant dans les pièces de même dénomination ; ce procédé déloyal est ce que l’on appelle la falsification des monnaies; mais le public s’apercevait que les nouvelles monnaies renfermaient moins d’or et d’argent que les anciennes, et la valeur de ces nouvelles pièces, malgré tous les édits royaux, diminuait, de façon à se mettre exactement au niveau de la quantité d’argent ou d’or contenue dans les pièces.

L’expérience des siècles, tout aussi bien que le raisonnement, a démontré que la monnaie est une marchandise qui vaut par la quantité de métal précieux qu’elle contient. L’empreinte n’est qu’une attestation de la quantité de ce métal, et quand cette attestation se trouve fausse, par la déloyauté de celui qui l’a faite, le public ne lui accorde plus confiance.

Les gouvernements se sont réservé le droit de frapper

la monnaie dans des établissements qu’on nomme les hôtels des monnaies et qui sont ou bien exploités directement par l’Étal ou confiés par lui à des entrepreneurs sous certaines conditions.

Le titre. L’alliage. Le billon. — On a reconnu que pour rendre aussi inusables que possible par le frottement l’or et l’argent, il est indispensable de les unir dans une proportion faible à un autre métal, généralement le cuivre. La proportion de ce métal inférieur qui entre dans les monnaies se nomme Yalliage. La proportion de métal fin, l’or et l’argent, qui existe dans la monnaie s’appelle le titre. Nos monnaies, sauf le billon dont je parlerai dans un instant, sont en France au titre de 900 millièmes, c’est-à-dire que dans chaque pièce d'argent ou d’or il doit se rencontrer les 900 millièmes du poids ou les 9 dixièmes d’or et d’argent, et 100 millièmes seulement du poids ou 1 dixième d’alliage. Il n’est pas toujours possible d’atteindre avec une fidélité mathématique, dans la grande fabrication, pour toutes les pièces, cette proportion : la limite dans laquelle il est permis de s’en éloigner s’appelle la tolérance du titre. Cette limite est excessivement basse, et les progrès de la fabrication permettent de l’abaisser de plus en plus; elle n’est en France que de 2 millièmes; c’est-à-dire que, à la rigueur, une pièce d’or neuve peut ne contenir de l’or que pour les 898 millièmes de son poids, au lieu des 900 millièmes qui constituent le titre. Si elle avait moins de 898 millièmes d’or, elle ne pourrait être lancée dans la circulation et devrait être refondue.

Le bénéfice que fait l’État sur la fabrication de la monnaie s’appelle selgneuriage^ droit du seigneur; ce bénéfice doit être très faible et ne peut s’élever au-dessus de l’intérêt du capital employé dans les hôtels des

monnaies, dans leur outillage et leur fonds de roulement. S’il en était autrement, ce serait une altération des monnaies.

Il est certaines natures de pièces qui servent, d’ordinaire, d’appoint seulement dans les payements et qui n’ont un pouvoir libératoire que pour les petites sommes, c’est-à-dire qui ne peuvent être imposées par le débiteur au créancier que pour de petites quantités, ce sont les monnaies de cuivre et les petites monnaies d’argent, celles de 20 et 50 centimes, de 1 franc et de 2 francs. En France toutes ces pièces ne contiennent pas la quantité de métal qu’elles devraient contenir pour répondre à leur dénomination légale : ainsi les pièces d’argent de 20 et 50 centimes et de 1 et 2 francs ne renferment que 835 millièmes d’argent, tandis que pour répondre aux exigences de la monnaie parfaite, elles devraient en contenir 900 millièmes. Elles ont donc une valeur moindre que celle que la loi leur attribue. Il en est de même dans une plus forte mesure des monnaies de cuivre, qui ne valent guère que le tiers de leur valeur nominale ou légale. Ces différentes pièces sont ce que l’on appelle du billon, de l’appoint. Elles ne sont pas de la monnaie réelle et complète, parce qu’elles ne contiennent pas le poids de métal qui répond à leur désignation. Aussi ne peut-on être contraint d’accepter pour plus de 5 francs de monnaie de cuivre et pour plus de 50 francs de pièces de 20 centimes, 50 centimes, 1 franc et 2 francs d’argent, dites monnaies divisionnaires. Toutes ces pièces ne constituent pas la monnaie normale; c’est une sorte de monnaie fiduciaire, c’est-à-dire de confiance. L’État ne doit en frapper que des quantités très restreintes.

L’étalon monétaire. L’étalon unique et le double étalon. — Les exigences des transactions qui, les

unes sonttrès importantes, les autres très modiques, ont obligé la plupart des États à recourir à la fois à différents métaux pour leur système monétaire : l’or, l’argent, le cuivre ou le nickel. L’or ne conviendrait pas aux très petites transactions; l’argent ne s’adapterait pas aux échanges considérables. Tous les peuples civilisés ont donc en circulation à la fois des pièces de trois métaux.

Ici surgit une question très délicate et très controversée. Un État doit-il, tout en ayant dans son système monétaire des pièces des divers métaux, choisir un seul métal pour en faire la base unique de son système monétaire, conférer à un seul métal le pouvoir libératoire dans les payements de toute étendue, et n’admettre les autres métaux que comme une monnaie facultative, qu’on reçoit par commodité, mais sans y être obligé, du moins au delà d’une certaine somme. Ce système a reçu le nom de système de l’étalon unique. Cet étalon unique peut être soit l’or, comme en Angleterre, soit l’argent, comme dans les Indes anglaises. En Angleterre, un homme qui doit à un autre 4,000 livres sterling ou 100,000 francs ne peut se libérer valablement qu’en or; il ne peut imposer à son créancier de la monnaie d’argent, sinon pour une très faible somme, tout à fait insignifiante. Aux Indes, au contraire, qui ont aussi l’étalon unique, mais l’étalon unique d’argent, un débiteur peut valablement s’acquitter des 100,000 francs qu’il doit à son créancier en lui remettant ces 100,000 francs en monnaie d’argent; le créancier n’a pas le droit de demander de l’or et il pourrait refuser aussi le payement en or.

Le système de l’étalon unique a été baptisé récemment du nom inexact de monométallisme.

En face de lui se dresse le système du double étalon.

LA. CIRCULATIOxN DES RICHESSES.

Il n’est question nulle part du triple étalon, parce que tous les Etats modernes ont refusé au cuivre la plénitude de la fonction monétaire, et ne considèrent ce dernier métal que comme du billon, pouvant servir seulement aux petits appoints. Mais un certain nombre d États ont voulu que l’or et l’argent eussent exactement la même puissance libératoire dans les payements de toute importance; il en résulte que dans ces États un débiteur peut valablement se libérer d’une somme de 100,000 francs ou de 1 million soit uniquement en pièces d argent, soit uniquement en pièces d’or, à son choix. Dans ce système qui a reçu récemment le nom de bimétallisme, 1 or et l’argent ont donc des droits absolument égaux dans la circulation monétaire. D’autre part, le créancier ne sait jamais d’avance en quel métal il sera payé, si ce sera en or ou en argent ; il n’a aucun droit de réclamer l’un plutôt que l’autre.

Dans ce système du « double étalon » ou du « bimétallisme », les deux métaux ayant exactement le même pouvoii libératoire, il a fallu établir entre eux un rapport fixe et inaltérable de valeur. On a adopté en France, au commencement du siècle, par la loi de l’an XI, le rapport de 1 à lo 1/2, c est-à-dire que 1 gramme d’or dans nos lois monétaires a exactement la même valeur que 15 grammes 1/2 d’argent.

De ces deux systèmes opposés « l’étalon unique » ou' « monométallisme », et « le double étalon » ou «bimétallisme », lequel est dans la vérité scientifique et offre le plus d’avantages pratiques?

Le « double étalon » ou « bimétallisme » offre un inconvénient fondamental qui doit le faire repousser : il est contraire à la nature des choses. Il repose sur l’hypothèse que le rapport de valeur des deux métaux peut rester toujours identique. Gela est contraire à la nature.

Décréter que, à tout jamais, 1 gramme d’or ne vaudra ni plus ni moins que 15 grammes 1/2 d’argent, c’est à peu près comme si l’on décrétait que 1 hectolitre de blé vaudra toujours exactement 2 hectolitres d’avoine, ou qu’une livre de laine s’échangera toujours exactement contre 2 livres de coton. La production de l’or et la production de l’argent sont influencées par des circonstances très diverses : l’ahondance des mines, les progrès techniques dans l’extraction, enfin la demande de ces métaux, soit pour les usages industriels, soit pour la monnaie. Or, ces influences n’agissent jamais dans le même sens et avec la même intensité, au môme moment, sur chacun des deux métaux, de sorte que le rapport de valeur entre eux est toujours variable.

Dans les pays à double étalon, quand le rapport de valeur entre les deux métaux en lingots devient autre que le rapport légal entre les deux métaux à l’état de monnaie, celui des deux métaux dont la valeur réelle a monté, tend à quitter le pays; on l’exporte. Si, par suite de diverses circonstances, 1 gramme d’or arrive à valoir 20 grammes d’argent, au lieu des 15 grammes 1/2 qu’ont fixées nos lois monétaires, l’on apportera aux hôtels de monnaie beaucoup de lingots d’argent pour les transformer en pièces d’argent de 5 francs que l’on échangera ensuite, autant que possible, contre des pièces d’or de 20 francs et l’on fera fondre ces dernières ou on les exportera, puisque, à l’état de lingots ou à l’étranger, elles s’échangeront contre un poids beaucoup plus considérable d’argent qu’elles ne le faisaient sous la forme de pièces. Un État à double étalon est donc toujours menacé de perdre sa monnaie la plus précieuse, c’est-à-dire celle dont la valeur est en hausse sur le marché des lingots. Il ne peut éviter cette perte qu’en fermant ses hôtels de monnaie et en refusant, dans les

banques, de livrer celle des monnaies dont la valeur a haussé.

Aussi le système du double étalon ou bimétallisme est-il contraire à la nature des choses et à l’utilité pratique. Un contractant pour une échéance soit prochaine, soit lointaine, ne sait jamais en quelle monnaie il sera payé. En France, par exemple, on ne peut jamais être assuré de pouvoir se procurer, sans payer une prime, pour 100,000 francs ou pour 1 million d’or, parce que la France est un pays à double étalon. En Angleterre, au contraire, on est certain de pouvoir se procurer de l’or à tout moment, parce que c’est un pays a étalon d’or et que l’or y est la seule monnaie légale dans laquelle doivent être acquittés tous les engagements; c’est là pour le commerce anglais un avantage précieux.

Altérations dans le rapport de valeur de Tor et de l’argent. — Le rapport de valeur entre l’or et l’argent s’est altéré à travers l’histoire, en général dans le sens d’une augmentation de la valeur de l’or par rapport à l’argent. Dans l’antiquité, un poids d’or valait, d’ordinaire, avec des variations fréquentes, un poids 8 à 10 fois plus considérable d’argent; le rapport était donc ^ de 1 à 8 ou 10. Il resta de 1 à 10 pendant la plus grande partie du moyen âge. Les mines découvertes en Amérique au XVI® siècle étant surtout des mines d’argent, le rapport de valeur monta de 1 à IS, c’est-à-dire que un poids d’or s’échangeait contre 15 fois le même poids d’argent. Il oscilla, depuis le xvi® siècle, entre 1 à 14 et 1 à 15 1/2. Enfln depuis 1873 il s’est élevé graduellement, au point qu’il est aujourd’hui de 1 à 20 : 1 gramme d’or en lingot vaut 20 grammes d’argent, ce qui est en contradiction avec nos lois monétaires.

Les causes de ces variations sont diverses; mais voici

les deux principales : les changements dans la produc- * tion des deux métaux, la production de l’argent s’étant énormément accrue, tandis que celle de l’or a plutôt diminué (1); en second lieu, l’or est, pour des sociétés riches où les sommes distribuées comme traitements, salaires, bénéfices, sont de plus en plus considérables, un instrument d’échange beaucoup plus parfait que l’argent.

Un pays peut avoir une trop grande quantité de monnaie. — Si les métaux précieux sont une marchandise ayant par elle-même une valeur, s’ils entrent dans la composition de la richesse d’une nation, ils sont très loin de composer soit la totalité, soit la plus forte part de cette richesse. La portion la plus importante de la richesse d’un pays, ce sont les fonds de terre productifs, les maisons, les usines, les animaux domestiques utiles, l’outillage de toute nature, les approvisionnements de marchandises de toutes sortes, en un mot, les capitaux qui servent à la production ou les objets que l’humanité consomme directement.

La monnaie est une marchandise utile, mais d’une utilité particulière; elle ne rend aucun service direct, puisqu’on ne la consomme pas et qu’elle ne sert à aucun besoin personnel de l’homme, sinon en s’échangeant contre d’autres marchandises. Elle ne rend donc qu’un service indirect, celui d’être un intermédiaire dans les échanges. Il est bon qu’une nation ait une certaine abondance de monnaie, pour qu’elle ne se trouve pas, par exemple, dans l’embarras quand elle a des

(1) La part de l’argent dans la production totale des deux métaux précieux n’était que de 22 0/0 de 1851 à 1855; elle devint de 43 0/0 de 1871 à 1880 et de 51 0/0 de 1881 à ^885. Depuis 1885 la production annuelle de l’or oscille aux environs de 500 millions, celle dô l’argent aux environs de 550.

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payements à faire au dehors ; mais c’est pour une nation un superflu de richesse mal employé que d’avoir trop de monnaie.

Les peuples les plus riches ne sont pas ceux qui possèdent le plus de richesse métallique. L’Angleterre, par exemple, la nation la plus commerçante et la plus florissante du globe, ne détient que 3 milliards 600 millions de métaux précieux monnayés, dont 3 milliards 400 millions en or et environ 500 millions en argent; les Etats-Unis, qui sont aussi d’une prodigieuse richesse et qui ont près de 60 millions d’habitants, ne possèdent que 4 milliards 500 millions de monnaie d’or et d’argent, 3 milliards 100 millions d’or et 1 milliard 400 millions d’argent. La France moins peuplée et moins riche que les États-Unis, moins commerçante que l’Angleterre, détient beaucoup plus de monnaie, environ 8 milliards, dont 3 milliards d’or et 3 milliards d’argent.

C’est, sans doute, pour elle une richesse, mais une richesse mal employée: il vaudrait mieux qu’elle n’eût que 4 ou 5 milliards d’or et d’argent et qu’elle possédait pour 3 ou 4 milliards de plus d’usines, de machines, d’instruments de travail. Son revenu en serait accrû, parce que la monnaie ne produit pas de revenu pour un pays, et que les usines, les machines, les instruments de travail de toutes sortes peuvent en donner un. Un peuple qui conserve trop de monnaie métallique est précisément dans la situation d’un particulier qui garderait une notable partie de sa fortune sous la forme de monnaie entassée dans un colfre-fort; ce particulier se priverait du revenu de ce capital ainsi immobilisé. Il est donc bon pour un peuple de prendre des habitudes commerciales qui le dispensent d’avoir trop de monnaie. On verra dans le chapitre suivant quelles sont ces habitudes et à quels moyens ingénieux on peut

recourir, pour diminuer, sans jamais pouvoir le supprimer, le rôle de la monnaie d’or et d’argent dans les échanges.

Les variations de valeur des métaux précieux. — Il est une autre erreur courante au sujet de la monnaie. Nous avons dit qu’elle était une mesure de la valeur, un valorimètre^ cela est vrai dans un sens relatif, mais non d’une façon absolue et mathématique. Lamonnaie n’est pas, comme le mètre ou le kilogramme, une mesure invariable. La longueur du mètre étalon et le poids du kilogramme étalon ne changent pas ou du moins cette longueur et ce poids ne sont soumis qu’à des influences atmosphériques ou autres qui les modiflent dans une proportion si infinitésimale qu’on peut dans la pratique n’en tenir aucun compte.

L’or et l’argent, au contraire, qui servent de valorimètre ou de mesure des valeurs, peuvent subir eux-mêmes dans leur propre valeur des variations plus considérables. Il suffit que la production de ces métaux augmente ou se restreigne dans des proportions notables pour que leur valeur propre puisse en être alTectée; ils ont dans ces deux cas soit un moindre soit un plus grand pouvoir d’achat, c’est-à-dire qu’ils peuvent s’échanger contre une plus grande ou une moindre quantité de marchandises. Ainsi la découverte des mines d’argent du Pérou et du Mexique au seizième siècle a certainement diminué la valeur de ce métal, c’est-à-dire son pouvoir d’achat. De même les découvertes des mines d’or en Australie et en Californie ont pu, dans une certaine proportion, probablement assez légère, réduire la valeur de l’or. De même encore, la découverte de riches mines d’argent depuis 1871 a, dans une certaine mesure, déprécié l’argent. '

Ces variations de valeur sont, toutefois, beaucoup

plus rares et moins étendues pour les métaux précieux, surtout pour l’or, que pour les autres marchandises ; elles exigent plus de temps pour se produire et ne se manifestent pas avec la même soudaineté. Il faut ajouter que l’or et l’argent produits ne se consommant pas, ne disparaissant pas, mais venant chaque année s’ajouter à la quantité considérable de l’or et de l’argent accumulés pendant toute la série des siècles antérieurs, la masse existante de ces métaux précieux est trente à quarante fois plus considérable que la production annuelle la plus forte (1). Gela suflit pour donner à la valeur de l’or et de l’argent, surtout de l’or qui est moins répandu dans la nature, une plus grande stabilité relative que celle dont jouit la valeur des autres marchandises.

Aussi, sans être une mesure absolument stable et toujours identique des valeurs, les monnaies de métaux précieux, surtout celle d’or, peuvent être considérées comme les mesures les meilleures que Ton ait pu trouver de la valeur des choses. On peut même dire que, lorsqu’il s’agit de périodes de courte durée, comme celles que comportent les transactions commerciales, ou de périodes de dix, quinze ou vingt ans, comme celles qu’embrasse la généralité des contrats civils, l’or est une mesure suffisamment précise et stable pour qu’il n’y ait pas lieu de s’inquiéter des fluctuations légères que l’augmentation ou la restriction

de sa production peuvent amener dans son pouvoir d’achat.

Ces fluctuations dans la valeur de l’or sont si faibles, si graduelles, si insensibles, quand on embrasse une période de quinze ou vingt ans, que jamais les écrivains spécialistes les plus consciencieux et les plus érudits

(1) Voir la note de la page 215.

n’ont pu se mettre d’accord sur la question de savoir si, dans un intervalle de cette durée, l’or a par luimême haussé ou baissé et dans quelles proportions se seraient manifestées cette hausse ou cette baisse.

Ainsi, sans être des instruments d’une perfection absolue, l’argent et surtout l’or ont été dans le passé et resteront dans l’avenir les objets les plus qualifiés par leurs propriétés naturelles pour jouer le rôle de monnaie et de mesure dans les échanges (1).

(1) La situation monétaire des pays de l’Europe occidentale est aujourd’hui troublée et incertaine. En 1865 quatre pays, la France, l’Italie, la Belgique et la Suisse, formèrent une entente qui reçut le nom à.' Union latine. Les monnaies de ces quatre puissances étaient frappées d'après les mômes types et devaient avoir cours sur le territoire entier des quatre États contractants. Le système de YUnion latine reposait sur le principe du double étalon, avec le rapport de 1 à 15 1/2 entre la valeur de l'argent et celle de l’or. Depuis 1871 l’argent en lingots ayant considérablement baissé de prix, les banquiers en faisaient frapper d’énormes quantités aux hôtels des monnaies des quatre États et échangeaient les pièces de 5 francs qu’ils obtenaient ainsi contre des pièces d’or qu’ils fondaient ou exportaient. Menacées de perdre tout leur or, les quatre puissances de VUnion latine tinrent plusieurs conférences monétaires. En 1874 on limita pour les quatre États la quantité de monnaie d’argent qu’il serait loisible à chacun d’eux de frapper. On fit de même en 1875; puis on arriva à interdire absolument la frappe de toute monnaie d’argent dans ces quatre pays. On a donc abandonné en fait le système du double étalon, sans avoir adopté celui de l’étalon unique d’or. L’f/mou latine est menacée, en ce moment, de dissolution; plusieurs des États qui la composent, la Suisse et la Belgique, inclinent à adopter l’étalon unique d’or, ce qui serait la meilleure solution pour tous.

I CnAPIJ’RE III

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