LE CRÉDIT. — NATURE DU CRÉDIT
, Nature du crédit. — Le crédit personnel et le crédit réel.
j crédit ne crée pas de capitaux. — Les trois utilités du crédit. —
I Le crédit à la consommation. — Le crédit développe l’épargne.
Nature du crédit. — Le crédit est la faculté d’user d’un capital appartenant à autrui, moyennant l’engagement de restituer au possesseur, qui se dessaisit, soit le même capital, soit un capital équivalent.
, La restitution peut se faire soit à une époque déter-
minée d’avance, soit quand le prêteur revendiquera la restitution du capital prêté. Gomme le crédit est une opération économique et non pas un acte de philanthropie ou de charité; comme, en outre, les capitaux ainsi qu’on l’a démontré plus haut, sont productifs dans les mains de ceux qui savent s’en servir, l’emprunteur, celui auquel on fait le crédit, doit, dans des conditions normales, joindre à la simple restitution du capital prêté un intérêt dont on convient d’avance : cet intérêt, souvent aussi appelé escompte, représente d’un côté le prix de la productivité des capitaux empruntés, d’un autre côté la compensation du risque que court le prêteur de ne pas récupérer son capital ou de ne pas rentrer dans sa possession au moment précis où il comptait le recouvrer, si l’emprunteur fait de mauvaises affaires, devient gêné ou est de mauvaise foi.
Le crédit est un acte de confiance, comme l’indiqua l’origine du mot, le latin credere, confier; mais cette confiance doit être réfléchie et prendre des précautions et des garanties pour n’être pas trompée,
Le crédit personnel et le crédit réel. — Le crédit ou la confiance peut être accordé à la personne même de l’emprunteur, ou à une chose déterminée que l’on prend en gage et que l’on affecte, d’un commun accord par privilège, à la garantie de la restitution de la chose prêtée. La première sorte de crédit prend le nom de crédit personnel ; la seconde, celui de crédit réel.
Dans le crédil pe7'sonnel, c’est aux qualités propres de l’emprunteur, à sa capacité, son intelligence des affaires, à sa loyauté, que l’on se réfère. Toutefois, outre ses qualités personnelles, on lient compte aussi en général de certaines autres circonstances, comme la fortune acquise de l’emprunteur, ses marchandises en magasin, ses articles en cours de fabrication, l’entreprise qu’il a conçue, etc. Seulement l’on ne fait aucune assignation spéciale soit sur cette fortune, soit sur ces marchandises, soit sur ces articles, soit sur cette entreprise. Il n’en est pas moins vrai qu’on les prend en considération et qu’ils sont, dans l’esprit du prêteur, un des motifs déterminants du prêt. Le crédit purement personnel, c’est-àdire celui qui s’effectue par un simple acte de confiance dans les qualités d’un homme, indépendamment de tout résultat déjà acquis par lui, est le plus rare et le plus dangereux des crédits. La forme la plus usuelle de ce crédit personnel, c’est celle faite par les fournisseurs qui diffèrent de faire payer immédiatement à leurs clients le prix des choses que ceux-ci achètent.
Dans le crédit réel, ce n’est jflus l’homme que l’on considère, même en tenant compte de son entourage de fortune et des résultats dont il est déjà en posses-
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sion ; c’est une chose déterminée, c’est en cette chose que l’on a confiance et à elle que l’on prête : c’est la croyance en la durée de cette chose, en la permanence de sa valeur, en la facilité ou la possibilité éventuelle de sa transformation en monnaie, qui constitue, chez le prêteur, le motif déterminant du prêt. Ainsi quand un établissement de crédit foncier ou un capitaliste avance sur hypothèque, c’est-à-dire en prenant, conformément aux lois, l’immeuble pour gage, une somme déterminée sur une maison ou sur un bien rural, ce n’est pas la personne de l’emprunteur qu’il considère, mais le bien rural ou la maison; de même quand on prête sur des marchandises déposées dans un magasin public, en créant ces titres que l’on appelle des warrants, et en prenant en gage les marchandises, de sorte qu’elles ne puissent sortir du magasin ou du dock avant la restitution du prêt ; de même encore, dans les pays où le. prêt agricole est organisé, quand on prête sur récoltes soit pendantes soit rentrées, ce prêt oblige le débiteur à ne pas se dessaisir de ces récoltes avant le remboursement du prêteur; de même enfin pour les prêts faits sur dépôts de valeurs mobilières, rentes, actions, obligations ou sur gages d’objets mobiliers. Tous ces cas et d’autres encore constituent le crédit réel, celui qui est fait à la chose plutôt qu’à l’homme et qui donne au prêteur un droit particulier sur le gage.
Le crédit ne crée pas de capitaux. — Une question souvent agitée et qui a suscité diverses erreurs est celle de savoir si le crédit a la faculté de créer des capitaux ; s’il en était ainsi, les hommes, sans aucun travail, par de simples arrangements ingénieux, pourraient multiplier les instruments et les approvi- * sionnements de l’humanité. De ce préjugé vulgaire qui attribue au crédit la puissance de créer des capitaux
sont sorties des tentatives chimériques qui ont abouti à d’effroyables banqueroutes, comme celle de Law et de la compagnie du Mississipi au commencement du xviii® siècle, et celle des assignats sous la Révolution.
L’expérience de même que le raisonnement démontrent la fausseté de cette opinion. Le crédit étant la faculté de disposer du capital d’autrui, moyennant qu’on promet de le rembourser, il en résulte que le crédit déplace un capital, le fait changer de mains, parfois de lieu ; mais il ne crée pas un capital nouveau.
Je prête 100,000 francs à Pierre ; Pierre les a en plus de ce qu’il avait; mais moi je les ai en moins ; j ai seulement droit à les recouvrer au moment convenu, mais alors Pierre s’en dessaisira. C’est, sous ce rapport, comme si j’avais prêté mon cheval à Pierre : il serait dans son écurie, il ne serait plus dans la mienne.
Notons que l’on ne peut jamais prêter que des choses existantes. Je prête 1,000 francs, parce que je les ai, ou parce qu’ils me*sont dus et que je puis contraindre mon débiteur à me les rendre pour les prêter à un autre. Mais je ne pourrais prêter ces 1,000 francs si je ne les avais pas ou si je n’avais pas un débiteur solvable duquel je pusse les réclamer.
Néanmoins, certaines circonstances ont égaré l’esprit public qui est grossier et irréfléchi, et même plusieurs intelligences subtiles. Si Paul, dit-on, prête 1,000 francs à Pierre, Pierre a les 1,000 francs; d’un autre côté Paul a un billet dont il peut se servir si celui qui l’a signé est solvable, pour se procurer lui-même 1,000 francs, s’il en a besoin ; par conséquent l’un et l’autre a la disposition du capital prêté. Gela est spécieux, mais tout à fait inexact. Paul qui a prêté les 1,000 francs à Pierre peut sans doute, avec le billet 'de ce dernier, s’il inspire confiance, se procurer 1,000 francs; mais il ne les
a pas ; il ne peut les obtenir qu’à la condition qu’une troisième personne se dessaisisse des 1,000 francs qu’elle possède pour les prêter à Paul. Ainsi, il est faux de dire que le capital existe pour les deux à la fois. Ce qui existe pour l’un, c’est la possession elTective du capital pour l’autre, c’est le droit à la récupération de ce capital et à des intérêts.
Le crédit déplace donc les capitaux, il les transfère, il ne crée pas une parcelle de capital.
Les trois utilités du crédit. — Puisque le crédit ne crée pas de capitaux, à quoi sert-il? D’abord, il peut servir ou il peut nuire. Aux nations, aux sociétés, comme aux particuliers, il peut apporter la ruine et la décadence, aussi bien que la richesse et le progrès.
, Le crédit peut avoir trois utilités :
1® Le transfert de capital que le crédit opère peut avoir pour conséquence que l’emprunteur tire de ce capital un meilleur parti que le prêteur ne l’aurait fait; c’est là le principal avantage du crédit.-
2° Le crédit, en mettant les capitaux dans des mains d’hommes qui en font un usage plus productif que n’auraient pu le faire les hommes qui ont formé ces capitaux par l’épargne, en facilitant, par conséquent, la meilleure utilisation des capitaux dans la société, fait qu’il y a plus d’avantage à créer du capital. Il stimule ainsi l’épargne en en augmentant la rémunération; et à la longue, par une action indirecte, il provoque la formation de capitaux plus abondants.
3® Le crédit, en introduisant dans les payements des modes d’acquittement ou de transfert des capitaux plus rapides et moins coûteux que la monnaie, permet de faire un chiffre d’affaires beaucoup plus considérable avec un moindre chiffre de monnaie. Or, comme la monnaie est une marchandise qui coûte beaucoup à
produire, l’épargne de la monnaie permet à une nation d’avoir une plus grande quantité d’autres capitaux. Si elle peut faire les mêmes affaires avec trois milliards de monnaie qu’auparavant avec six, elle pourra remplacer les trois milliards de monnaie qui lui seront devenus superflus par trois milliards de chemins de fer, ou de machines de toutes sortes, ou d’engins ou de tous autres capitaux et approvisionnements.
Examinons rapidement chacune de ces trois utilités. La réalisation de la première utilité dépend des qualités respectives du prêteur et de l’emprunteur.
Le crédit n’est utile qu’à la condition que l’emprunteur soit plus actif, plus habile que le prêteur, ou du moins qu’il se trouve dans une profession, dans une industrie qui, par certaines circonstances, offre un champ plus productif à l’emploi des capitaux que la profession ou l’industrie du prêteur.
Le prêt, dans l’opération de crédit, ne se fait pas uniquement de personnes riches à personnes pauvres : les prêts, dans ces conditions, relèvent en général de la philanthropie ou de la charité.
Dans l’opération de crédit, l’emprunteur peut être, sans doute, un homme énergique, actif, dépourvu de capitaux; c’est là le crédit personnel, dont nous avons parlé, crédit très rare et périlleux. Plus généralement, l’emprunteur est un homme ayant déjà des capitaux, mais pouvant utilement en employer plus encore qu’il n’en possède. Il n’est pas rare que les emprunteurs soient beaucoup plus riches que les prêteurs ; ainsi les grands entrepreneurs, les grands banquiers, les grandes compagnies, qui reçoivent des dépôts ou qui placent des obligations, empruntent, sous ces formes, à des personnes infiniment moins riches qu’ils ne le sont eux-mêmes.
C’est, d’autre part, une erreur de croire que le crédit soit toujours fait par un homme oisif à un homme actif ou industrieux. Parfois, celui qui se dessaisit de son capital n’est oisif qu’en apparence et relativement à une sorte d’activité déterminée. Le prêteur peut être un homme très occupé et que précisément ses occupations professionnelles empêchent de faire valoir luimême ses capitaux; ainsi le simple manœuvre qui met à la caisse d’épargne ou achète une obligation de chemin de fer, 1 avocat, le médecin, le fonctionnaire qui font des économies, ne sont pas des oisifs ; mais ils se trouvent engagés dans des occupations particulières qui ne leur permettent pas d’utiliser directement euxmêmes les capitaux que leur épargne a constitués.
De même aussi, l’emprunteur n’est pas toujours un homme actif; il peut être un oisif; c’est ce qui arrive souvent dans le crédit à la consommation, celui qui est fait par les fournisseurs à leurs clients.
Le crédit à la consommation. — Il faut distinguer le crédit fait à la production du crédit fait à la consommation. Le premier est, d’ordinaire, productif ; le second est généralement destructif. Le premier amène, en générai, une meilleure utilisation des capitaux ; le second provoque en général leur anéantissement. Le crédit à la consommation restreint les capitaux qui sont dans la main des commerçants et des travailleurs productifs; il multiplie les risques du commerce et fait tout renchérir.
Ainsi, le .crédit n’est utile qu’autant que l’emprunteur fera de la somme empruntée un meilleur usage pour la société que le prêteur n’aurait pu le faire.
Le crédit développe Pépargne. — Quant au second avantage du crédit, celui de provoquer l’épargne, on a vu comment il se réalise. Beaucoup de gens, par
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I le caractère particulier de leurs occupations ou par
' l’état de leurs connaissances, les simples ouvriers, les
professeurs, les fonctionnaires de tous ordres, les médecins, etc., ne peuvent faire valoir eux-mêmes leurs épargnes. Si le crédit ne leur donnait pas, sous des formes multiples, le moyen de tirer un parti avantageux de leurs capitaux en les prêtant à autrui, ils ne pourraient qu’accumuler sans intérêts leurs économies. Au contraire, le crédit, avec ses combinaisons variées, leur permet d’en tirer un intérêt rémunérateur, ce qui naturellement les induit davantage à épargner.
Quant à l’économie de monnaie, qui est la conséquence d’un usage fréquent du crédit, elle résulte de l’invention du billet de banque, du chèque, des virements, des payements par compensation et d’autres modes qui se rattachent à l’industrie des banques, dont il sera question dans le chapitre suivant.