CHAPITRE IV
LES BANQUES
Origine des banques ; opérations auxquelles elles se livrent. — L’escompte commercial; le billet à ordre et la lettre de change. — L’escompte du papier de commerce est l’opération fondamentale des banques. — Les chèques, les virements et les clearing houses. — Le billet de banque. — Avantages du billet de banque. — Les dangers des émissions excessives de billets de banque ; la réglementation des banques d’émission. — Différence entre le billet' de banque et la monnaie. — La Banque de France. — Les diverses opérations des banques. — Les sociétés de crédit foncier. — Le crédit agricole et le crédit mobilier. — Chimères et illusions au sujet du crédit. — Le crédit populaire.
Origine des banques ; opérations auxquelles elles se livrent. — Il est dans la nature de la civilisation que toute fonction qui offre une utilité et une importance particulière à la société fasse surgir à la longue une profession spéciale. C’est ainsi que se sont constituées les banques, qui font leur objet essentiel de distribuer le crédit. Les banquiers sont des marchands de crédit; ils reçoivent des capitaux de la part de ceux qui en possèdent et ne savent pas les utiliser, et ils prêtent ces capitaux à ceux qui, n’en ayant pas ou n’en
ayant pas assez, leur paraissent pouvoir en faire un emploi productif.
Ce n’est que peu à peu que les banques sont arrivées à jouer ce rôle. Au début sous l’antiquité et même au moyen âge, elles se préoccupaient surtout de changer
LES BANQUES
les monnaies, qui étaient très diverses dans les États morcelés du temps, et de recevoir des dépôts qu’elles conservaient sans en faire usage : les banquiers d’alors étaient surtout des changeurs, des caissiers et des comptables, plutôt que des prêteurs.
Le commerce de banque comprend trois genres différents d’opérations : 1° prêter des capitaux à ceux qui en ont besoin et qui offrent des garanties, c’est là la véritable opération de crédit ; 2° transporter les capitaux d’une place à l’autre, de Paris à Lyon, de France en Angleterre ou en Amérique; 3° recevoir, encaisser les fonds des clients, payer pour eux, compenser les les comptes que les clients d’une même banque ont entre eux. De ces trois sortes d’opérations, la première, qui est de beaucoup la plus importante, ne s’est développée que bien après les deux autres.
Les banques primitives ne faisaient pas de crédit aux particuliers; elles se contentaient de recevoir leurs dépôts, de les conserver et de leur rendre le service de caissier et de comptable. Peu à peu on s’aperçut que les dépôts aux banques ont une certaine fixité, qu’on ne les retire pas tous à la fois, qu’on peut s’en servir utilement pour faire des prêts; et afin d’obtenir l’adhésion des déposants et de les induire à ne pas retirer précipitamment leurs dépôts, on leur accorda un intérêt. Les banques de dépôts devinrent alors en même temps des banques de prêts, et notamment d’un genre de prêt spécial qu’on appelle l’escompte.
L’escompte commercial. Le billet à ordre, la lettre de change. — L’escompte est, par excellence, le prêt commercial qui est entouré de certaines formalités et qui donne lieu, en cas dq non-restitution au moment de l’échéance, à des pénalités particulières.
Un tailleur achète pour 5,000 d’étoffes à un marchand
de drap en gros ; ira-t-il le payer immédiatement? En général, il ne le fera pas, parce que, le faisant, il se trouverait à court pour payer ses ouvriers, son loyer, ses frais généraux; mais il prévoit que les vêtements qu’il fera avec le drap acheté au marchand en gros seront vendus et payés dans deux ou trois mois. Il paye donc le marchand en gros, non pas en monnaie, mais en promesse, en papier de commerce. Ce papier se ramène à deux types différents : le billet à ordre et la lettre de change.
Le billet à ordre est une promesse de payement à date déterminée que fait le débiteur à son créancier, ici le tailleur au marchand en gros : « Au 1®' mai 1888 je payerai a M. Pierre ou à son ordre la somme de 5,000 francs, règlement de sa facture de ce jour. Signé, Paul ». Si Pierre accepte ce mode de payement, l’opération de l’achat de l’étoffe est absolument réglée ; il est né à sa place une dette spéciale, nouvelle, d’une natuie particulière. De cette façon, Paul a la marchandise et peut garder pour son travail les capitaux qu’il possède ; il faudra seulement qu’il se mette en mesure de payer son billet à l’échéance.
Pierre, le marchand en gros, n’a plus sa marchandise et il n’est payé qu’en promesse; il pourrait donc éprouver de la difficulté pour remettre son magasin au complet en rachetant une quantité égale à celle qu’il a vendue. Il peut, toutefois, se tirer de cette difficulté. Il achètera au fabricant de drap pour 5,000 francs d’étoffes, et, au lieu de le payer en monnaie, il lui remettra le billet à ordre de Paul, en l’endossant, c’est-à-dire en le garantissant, en se rendant solidaire de l’engagement. Le fabricant de drap pourra également payer avec le môme billet, toujours en l’endossant, le marchand de laine ou d’indigo. Il peut y avoir ainsi dix.
LES BANQUES. 241
quinze, vingt opérations successives d’achats, au moyen de ce billet, donnant lieu à autant d’endossements. Toutes ces opérations diverses sont soldées par ce seul fait que Paul, le tailleur, paye à l’échéance le billet qu’il a signé.
On saisit déjà l’un des avantages de cet instrument de crédit ; c’est une épargne de monnaie, puisque dix, quinze, vingt transactions auront été soldées par un seul payement différé. Mais l’avantage principal est de permettre à la production qui, comme c’est généralement le cas dans le monde moderne, a anticipé de beaucoup sur la consommation, de ne pas s’arrêter. Quant au consommateur, c’est-à-dire l’acheteur chez le tailleur, ce n’est pas en promesse qu’il doit payer, c’est en monnaie réelle, puisqu’à lui s’arrête définitivement, se résout, pour cesser d’exister, toute la série d’opérations qui aura été faite.
Tandis que le billet à ordre est une promesse de payer faite par un débiteur à son créancier, la lettre de change est une injonction de payer faite par un créancier à son débiteur. Pierre, fabricant à Paris, doit 1,000 francs, pour achat de matières premières, à Paul, commissionnaire établi au Havre, et il est lui -même créancier de 1,000 francs sur Jacques, marchand détaillant au Havre pour marchandises qu’il lui a fournies. Pierre tire une lettre de change sur Jacques au profit de Paul: « A présentation (ou à trois mois), payez à M. Paul, négociant au Havre, ou à son ordre, la somme de 1,000 francs, valeur en marchandises. » Pierre éteint ainsi sa dette envers Paul, si celui-ci veut bien prendre en payement la lettre de change ; mais il reste garant du payement par Jacques de la^omme portée sur la lettre qu’il a tirée sur ce dernier.
La lettre de change est analogue au billet à ordre ;