LES CRISES
Les professions commerciales. La concurrence. — Exceptions à la concurrence. — L’ancienne et la nouvelle théorie du commerce. — Le grand et le petit commerce do détail. — De l’intervention de l’État dans le commerce intérieur.
Les raisons d’être du commerce international. — Les exportations et les importations. — Le change et ses variations. — La hausse du taux de l’escompte à la suite du change défavorable. — Du rapport entre les exportations et les importations. — Théorie de la balance du commerce. — Fausseté de cette théorie. Les divers éléments dont on doit tenir compte dans les rapports économiques d'un peuple avec l’étranger. — La législation sur le commerce extérieur. Le libre échange et le régime protecteur. — La liberté absolue d’importation. Les prohibitions. Les droits modérés et les traités de commerce. — La faculté d’entrepôt. Les ventes publiques.
Les crises commerciales. — Leur origine et leurs causes. — Moyen de les atténuer. — Du prétendu excès de production. — De quelques effets heureux des crises commerciales.
Les professions commerciales. La concurrence. — Les échanges, en se multipliant entre les hommes, ont donné naissance à une catégorie spéciale d’occupations, les professions commerciales. Certains hommes spécialisent en vue du commerce leurs aptitudes et leurs travaux, et, au lieu de produire directement les objets qui sont utiles ou désirables à l’humanité, ils s’enquièrent des besoins du public, s’efforcent de les pressentir, recherchent les marchandises qui leur pa-
raissent correspondre à ces besoins, les réunissent, les
conservent dans des magasins et les tiennent toujours
à la disposition des amateurs. Ceux-ci n’ont plus besoin
de longs efforts pour se procuror les denrées qui leur
manquent; ils savent d’avance où ils les trouveront ce
qui leur épargne beaucoup de démarches, de soucis et d’inquiétudes.
On a vu plus haut (page 32) en quel sens le commerce est productif, c’est-, Vd ire sert à faciliter ou
1 y * û f jouissances de
1 humanité.
Le commerce est, d’ailleurs, très varié, commerce de gros, de demi-gros, de détail, intermédiaires de toute nature. L’âme du commerce est la concurrence. Ce que I on appelle concurrence, c’est cette force qui pousse les commerçants à s’élever au-dessus des autres hommes de leur profession en attirant à eux la plus forte partie possible des commandes et de la clientèle. Ce résultat, qui est celui que poursuivent avec âpreté et persévérance les commerçants intelligents, ne se peutobtenir d ordinaire que par deux moyens : ou en offrant au public des marchandises de meilleure qualité que ne le font les autres commerçants, ou en lui livrant les marchandises ordinaires dans des conditions plus favorables et notamment à meilleur marché. La concurrence des commerçants est donc, sauf une exception que nous allons signaler, très profitable aux consommateurs; elle abaisse en général le prix des objets.
concurrence. — La concurrence nagit pas toujours, toutefois, dans des conditions également propices à l’ensemble de la société. Il est des cas où le nombre des producteurs étant limité dans une branche d’industrie par la nature des choses, il leur est loisible de s’entendre et de former ce que
LE COMMERCE INTÉRIEUR
l’on appelle des coalitions de vendeurs. Ainsi, les lignes de chemins de fer qui vont dans la même direction, les hôtels qui existent dans une localité de médiocre importance, parfois même les maîtres de forge d’une région, ou les armateurs à destination d’un port déterminé, comme il y a deux ans les Compagnies de navigation anglaises pour le commerce de la Chine, peuvent former une entente pour ne pas abaisser les prix audessous d’un certain niveau qui leur paraît rémunérateur. Ces coalitions de vendeurs, qui par un accord des gens d’un même commerce dans une même localité ou un même district suspendent ainsi la concurrence, sont très malaisées à maintenir pendant longtemps. Toujours quelqu’un des coalisés finit parfaire défection, ou à son défaut il survient du dehors un nouveau concurrent qui, lorsque les prix sont trop élevés et les bénéfices des vendeurs trop considérables, fait en sorte de les abaisser. On a remarqué, par exemple, que dans l’industrie, si facile cependant à monopoliser, des câbles sous-marins entre l’Europe et l’Amérique, il a toujours été impossible aux compagnies de s’entendre pendant plusieurs années pour maintenir de hauts tarifs sans qu’il se fondât une compagnie nouvelle pour établir un câble nouveau.
L’ancienne et la nouvelle théorie du commerce. — Les idées commerciales se sont, d’ailleurs, modifiées depuis un siècle dans un sens qui est favorable au consommateur. Il y a une théorie ancienne et une théorie moderne du commerce. La théorie commerciale ancienne portait les commerçants â rechercher le plus gros gain possible sur un chiffre d’affaires limité. Ils aimaient mieux gagner 1 franc sur une opération que de s’ingénier, en gagnant seulement 10 centimes, à faire quinze ou vingt opérations, ce qui en définitive leur eût valu un
bénéfice total plus élevé. L’exemple le plus frappant de cette ancienne théorie du commerce, c’est celui des Hollandais qui, au dix-septième siècle, dans les îles à pices de 1 Océanie, les Moluques, Amboine, etc limitaient la culture des clous de girofle et des muscades
à cause de leur
quan lté artificiellement restreinte, excessivement cher.
La théorie moderne du commerce est le contraire de la precedente. Elle restreint le bénéfice à très peu de chose sur chaque objet, afin de vendre un nombre infiniment plus considérable d’objets. Cette théorie a trouvé sa formule en Angleterre dans le dicton commercial •
« Il vaut mieux travailler pour le million (d'hommes) que pour les millionnaires. » En France aussi, elle se présente sous une locution connue et expressive • « le gagne-petit » L’expérience a témoigné d’une manière décisive en faveur de la théorie moderne du commerce
celle qui est de beaucoup la plus favorable au consommateur.
r commerce de détail. —
Les établissements qui se sont le mieux inspirés de
celte doctrine nouvelle sont les bazars intitulés grands magasins de nouveautés ou d’ameublement.
Ces grands magasins soulèvent beaucoup de critioues
rléiàu ^rf moyens commerçants au
detail. Ils offrent cependant de considérables avantages. En réunissant les marchandises les plus diverses sous un même toit, ils évitent à l’acheteur des pertes de temps. En apposant sur les articles la marque d’une maison connue, qu’on ne peut confondre avec aucune autre et qui ne peut durer et prospérer que par une réputation soutenue de loyauté, ils tendent à éliminer
tnU’a^cr?®' de marchandises
dont 1 acheteur ne s’aperçoit qu’à la longue. Surtout
LE COMMERCE INTÉRIEUR. * 275
en réduisant à 2 ou 3 pour 100, au maximum à 4 ou 3 p. 100 sur chaque objet le bénéfice net qu’ils réalisent, en diminuant la proportion des frais généraux dans chaque article vendu, ils réduisent l’écart, parfois beaucoup trop considérable, qui existe entre les prix du commerce de détail et ceux de la marchandise en fabrique. Ils déshabituent enfin le public de la détestable coutume d’acheter à crédit. Aussi les « grands magasins » constituent-ils un progrès auquel il serait insensé de renoncer. Il y a seulement à régler une question pratique, celle de savoir si les petits et les moyens commerçants ne sont pas parfois trop grevés de taxes, par comparaison avec leurs grands concurrents; mais cette question se doit résoudre dans un esprit de stricte équité et en dehors de tout parti pris de favoriser artificiellement le petit commerce de détail à l’encontre du grand commerce de détail.
On a vu plus haut (page 33; que, si le commerce est en lui-même et en principe productif, néanmoins il peut se faire que le nombre des commerçants devienne tout à fait excessif par rapport à ce qu’exigerait un
organisme commercial intelligemment constitué. C’est une tendance qui se manifeste chez tous les peuples où l’instruction et l’aisance sont très répandues. Quand le nombre des commerçants au détail devient exagéré, il en résulte que, chacun d’eux ayant beaucoup de frais et devant faire vivre sa famille avec le négoce, le prix des marchandises se trouve renchéri par cette multitude de petits intermédiaires. C’est ce qui arrive en France dans le commerce de la boucherie et dans celu^ de la boulangerie. Le nombre des boulangers à Paris est passé de 601 en 1854 à 1,586 en 1880, ce qui représente une boulangerie par l,3iî0 habitants en 1880, au lieu d’une boulangerie par 1,800 habitants en 1854.
l'A CIRCULATION DES RICHESSES.
Dans le même intervalle l'écart entre le prix de la farine et le prix du pain s’est considérablement accru • le nombre excessif des boulangers et la difficulté pour eux de vivre n’est pas, sans doute, la seule cause de cet accroissement, mais il est incontestable qu’il y a conribue (1). Il en est de même pour les bouchers. La multiplication indéfinie des commerçants au détail produit le renchérissement des prix et aussi l’adultération et la sophistication des marchandises. On a remarqué que n^ine dans la fahrication, la concurrence a bien pour effet habituel d’assurer le bon marché des produits ; mais non toujours leur bonne qualité. Le nombre excessif des commerçants au détail compromet souvent autant la qualité que le bon marché des denrées.
Ce sont la des tendances fâcheuses de la concurrence • mais dans une société énergique et active, elles peuvent provoquer une réaction naturelle qui met le consommateur à l’abri de ces funestes conséquences.
De 1 intervention de l’Etat dans le commerce intérieur — Il ne faut pas conclure de ce que nous venons de dire que l’Etat doive intervenir pour limiter le nombre des commerçants au détail, soit dans tous es commerces, soit dans quelques commerces, réputés plus intéressants pour le public. L’intervention de l’État est toujours plus ou moins myope, arbitraire et maladroite. Les taxes soit officielles, soit officieuses, du prix des denrées, par exemple du pain ou de la viande, n’atteignent Jamais qu’imparfaitement le but que l’on pour-
S ni
commerce de gros ou de délai! doit provenir de la société agissant spontanément
e ibrement. La constitution de grands magasins est,
(1) Voir à ce sujet l’intéressante brochure de M. Armeneaud • Meunerie et boulangerie, à la Librairie technique, im '
LE COMMERCE INTERIEUR
Ipour les raisons que l’on a indiquées plus haut (page 274), l’un des moyens les plus efficaces de prévenir soit le trop fort écart entre le prix de production de la marchandise et le prix de vente, soit la sophistication des denrées. Ce serait un bonheur que, dans le commerce de l’alimentation, il pût se constituer de grands magasins solides, sérieux, respectables, comme ceux qui fonctionnent depuis près d’un demi-siècle dans le j commerce du vêtement et de l’ameublement vulgaire. En dehors des grands magasins il est une institution à recommander, ce sont les sociétés coopératives de consommation. On entend par ce mot des réunions de consommateurs, constituant avec de petites cotisations un fonds de quelque importance et ouvrant des magasins où l’on vend sans crédit, à prix coûtant ou avec un léger bénéfice, des marchandises non sophistiquées. Nous parlerons plus loin de ces associations (page 328). 11 serait très désirable de les voir se répandre. Ce n’est pas seulement aux approvisionnements de bouche que ces sociétés peuvent se limiter. Il peut se former des I associations de ce genre ou ce que l’on appelle des syndicats pour l’achat en commun des denrées les plus diverses, par exemple des engrais pour l’agriculture ou des matières premières pour les artisans.
Si les grands magasins et les sociétés coopératives éliminent un certain nombre de petits commerçants, il ne faut pas s’en plaindre. Les intermédiaires, quand I leur nombre dépasse ce qui est nécessaire pour la répartition des produits, cessent d’être productifs. Les petits commerçants éliminés, au lieu d’encombrer inutilement l’appareil commercial, seront rendus aux professions qui n’ont jamais trop de bras, celles de laboureur, de travailleur manuel, d’ouvrier de manufacture, de producteur direct en un mot.