CHAPITRE VU
LES CRISES COMMERCIALES
Les différentes natures de crises commerciales. — Les causes des crises commerciales ou agricoles générales. - Les remèdes pro-
Les différentes natures de crises commerciales. — Le fonctionnement régulier de l’agriculture du commerce et de l’industrie est, de temps à autre’ troublé par des crises qui jettent dans lâ production une perturbation et en provoquent l’arrêt partiel. Les agriculteurs se plaignent de ne pouvoir vendre leurs produits, les commerçants et les industriels voient leurs magasins encombrés et ne peuvent se débarrasser même souvent à perte, de leurs marchandises. On réduit alors le travail dans les usines, on en ferme même un certain nombre. Quelle est la cause de ces tristes
phénomènes qui éprouvent durement l’ensemble de la population?
Les crises commerciales, industrielles ou agricoles peuvent être soit partielles ou accidentelles, soit générales, presque universelles. Dans le premier cas, elles ont une cause qui est, sauf de rares exceptions, facile à découvrir. Ainsi pendant la guerre de sécession entre le Sud et le Nord des États-Unis, de 1860 à 1865, les districts de l’Angleterre et du continent européen où l’on
LES CRISES COMMERCIALES
travaille le coton se sont trouvés plongés dans une noire détresse. Gomme c’était des États-Unis que l’on lirait alors la presque totalité des approvisionnements de coton de l’Europe et que les ravages de la guerre, ainsi que le blocus des côtes américaines, avaient soit dévasté les plantations, soit suspendu les arrivages, les fabricants de cotonnades en France, en Angleterre, en Allemagne, durent diminuer leur fabrication, plusieurs même l’arrêter complètement et renvoyer leurs ouvriers. Les fabriques de laine et de toile virent, au contraire, leur production se développer.
On pourrait citer d’autres cas de crises commerciales ou agricoles partielles ou localisées : celui du phylloxéra dans le midi de la France est un des plus frappants. A partir de 1867, mais surtout de 1872 ou 1873, les vignobles français furent ravagés et détruits avec une rapidité foudroyante par un insecte, jusque-là inconnu, venu d’Amérique et que l’on a appelé le phylloxéra. Comme, par la sécheresse du sol, les terres de ces départements ne pouvaient guère avoir d’autre production très rémunératrice que la vigne, la destruction des vignobles méridionaux plongea dans une gêne prolongée des populations qui auparavant vivaient dans la plus large aisance. La propriété perdit la moitié, parfois les trois quarts ou même davantage de sa valeur, les salaires tombèrent aussi d’un tiers ou de moitié, et beaucoup de vignerons durent émigrer, soit dans les départements voisins, soit en Algérie.
Ces crises partielles et locales sont comme un fléau naturel qui vient fondre sur une contrée. Il n’est aucun moyen de les prévenir. La division territoriale du travail (voir page 74), qui est poussée si loin dans les sociétés modernes, en accroît la gravité : c’est la rançon des bienfaits de la division du travail.
Outre ces crises partielles et locales, il y a des crises
industrielles ou commerciales qui frappent à la fois
presque toutes les industries ou même le monde entier.
De 1882 à 1886, les contrées civilisées ont traversé
une épreuve de ce genre, singulièrement étendue et prolongée.
Les causes des crises commerciales ou agricoles générales. — Le public attribue généralement ces crises à ce qu’il appelle un excès de production, ou une surproduction. D’après lui, on produirait trop de toutes choses : trop de blé, trop de viande, trop de
lei, trop de vêtements, trop de chaussures, trop de maisons, etc.
* Cette explication, quoique spécieuse, est erronée. L’humanité, étant données l’extensibilité des besoins humains et la situation encore gênée d’une grande partie des hommes, ne peut avoir en général trop de produits à sa disposition. Elle ne peut se plaindre d’une surabondance de blé, de viande, de vêtements, de chaussures, de maisons, quand tant de gens encore, dans 1 ensemble du monde et même dans les pays les plus 'fortunés, ne peuvent manger ni pain blanc, ni viande, sont mal vêtus, vont pieds nus et ne trouvent à se loger que dans des conditions très défectueuses.
L humanité est très loin d’être arrivée au point, si elle y parvient jamais, où elle sera embarrassée de la quantité de produits mis à sa disposition. Il ne peut donc être question d’un excès général de production.
Il peut, toutefois, y avoir quelque exagération dans v-eitaines productions particulières, et surtout il peut y avoir une disproportion entre la quantité offerte de certains objets et les habitudes actuelles de la population ; enfin certains articles que l’humanité consommerait volontiers en quantités plus importantes peuvent lui
LES CRISES COMMERCIALES
être offerts à des prix qui ne sont pas abordables pour
toutes les couches de consommateurs.
Il n’est qu’un petit nombre d’objets dont la production puisse, d’une manière absolue, et quel qu en soit le prix, dépasser les besoins humains; ce sont d’abord certains objets d’une consommation strictement personnelle et non extensible : les cercueils, par exemple,, et les berceaux; il meurt et il naît en France environ 1 million d’êtres humains chaque année ; si l’on fabriquait annuellement 2 millions de cercueils ou 2 millions de berceaux et que, par une circonstance quelconque l’exportation n’en fût pas possible, il y aurait une surabondance manifeste et, à quelque prix que 1 on offrît ces objets, on ne trouverait pas preneur pour une