L.-B. — ÉCON POL
l’un de ceux que la civilisation a le plus développés, c’est la prévoyance; en lui donnant beaucoup plus d’efficacité pour le bien-être de l’individu, en modifiant et variant les modes par lesquels la prévoyance peut s’exercer, la civilisation a rendu ce sentiment beaucoup plus général qu’il ne l’était autrefois.
Nous n’avons pas à revenir en ce moment sur les avantages de la prévoyance et de l’épargne, qui en est la manifestation économique; nous sommes entré plus haut (page 36) dans des développements à ce sujet : on y a vu aussi la façon dont l’épargne, abandonnant la vieille forme de la thésaurisation stérile, prend dans les sociétés modernes celle de la capitalisation, c’est-àdire de la création incessante de nouveaux instruments de travail.
Préjugés populaires opposés à l’épargne. Le prodigue et l’homme économe. — Il est, toutefois, un préjugé répandu auquel il est utile de s’arrêter pour le combattre. La généralité des hommes peu cultivés croient que celui qui épargne prive le public de travail, tandis que celui qui dépense beaucoup, qui entame ou mange son patrimoine, donne du travail aux ouvriers et, suivant une expression vulgaire, « fait aller le commerce ». De là vient la faveur dont beaucoup de gens entourent encore le prodigue, et la sévérité, au contraire, d’une partie de l’opinion publique pour les hommes très économes. 11 y a là une conception inexacte.
Dans les sociétés modernes, l’épargne, qui se fait normalement sous la forme de capitalisation, donne autant de travail aux ouvriers et met autant en œuvre d’efforts humains que le fait la dépense des prodigues. Les sommes que l’on épargne sont consommées; seulement elles le sont d’une façon particulière et qui est
reproductive. Prenons pour exemple deux propriétaires d’égale fortune, l’un prodigue, l’autre très économe. Le premier se fait construire un opulent château qui ne servira qu’à lui seul, et se crée un parc d’agrément avec beaucoup de terrassements , des cascades , des jets d’eau, etc. Le second garde intacte sa demeure, mais il améliore son domaine en faisant défoncer ses terres, en les irriguant ou en les desséchant, en y faisant mettre des engrais, en créant de nouveaux corps de ferme avec des laiteries ou des étables mieux appropriées à la production. Dans l’un et l’autre cas, il y a la même dépense faite, les mêmes salaires distribués; seulement dans le premier cas la dépense a été, sinon tout à fait improductive, du moins en grande partie improductive; dans le second cas, au contraire, la dépense a été productive ; la terre ainsi amendée, les bâtiments d’exploitation plus vastes et mieux organisés, produiront ou conserveront plus de céréales, plus de vin, plus de lait ou de fromage, plus de bétail qu’auparavant. L’épargnant aura aussi bien dépensé les sommes qu’il aura économisées que l’aura fait le prodigue; seulement il les aura dépensées d’une façon qui accroît la force productive du pays, qui augmente son propre revenu à lui et l’ensemble du revenu de la société : telle est la différence entre la consommation productive et la consommation improductive.
Si, au lieu de propriétaires ruraux, on considère des capitalistes ou des rentiers, il en est de même. Deux rentiers ont chacun 100,000 francs de rente : l’un dépense tout son revenu à avoir table ouverte et luxueuse, à commander pour sa femme ou ses filles des étoffes fines, des dentelles, etc., à entretenir beaucoup de chevaux dans son écurie et à varier le type de ses voitures ; ce sont là amusements licites, mais qui
disparaissent bientôt sans rien laisser après eux. Le rentier économe, au contraire, sur ses 100,000 francs de rente, en consacre 40 ou 50 mille à son train de vie, et les 50 ou 60 mille autres, il les place. Gela veut dire qu’il achète des actions ou des obligations de chemins de fer, ou des titres de la dette publique, ou des parts d’une société de mines ou de hauts fourneaux. Analysons ces placements : avec ces 50,000 ou 60,000 francs économisés, la compagnie de chemins de fer, ou de hauts fourneaux, ou de mines, ou l’État, commande des rails, des locomotives, fait faire des galeries de mines ou des travaux de ports : tout un monde de commerçants et d’ouvriers sont mis en activité avec ces 50,000 ou 60,000 francs; seulement ce sont des ouvriers mécaniciens, des chauffeurs, des mineurs, des terrassiers pour travaux publics, tandis que dans le premier cas c’étaient des cuisiniers, des pâtissiers, des tapissiers, des tisseurs en étoffes de luxe, des carrossiers, des palefreniers. Les sommes épargnées ont tout aussi bien été dépensées en commandes et en travail : seulement elles laissent un résultat productif, un accroissement des moyens de fabrication ou de transport.
Ce n’est pas que nous condamnions le luxe, on verra plus loin (page 330) que nous lui reconnaissons une utilité quand il est maintenu dans certaines bornes et quand il ne détruit aucune richesse particulière. La destruction d’une richesse particulière est une perte pour la société tout entière. Celui qui convertit son capital, lui procurant un revenu, en des jouissances passagères et périssables, comme des vêtements, un mobilier luxueux, de la mangeaille surabondante et gaspillée, etc., celui-là appauvrit la société. Le prodigue est un destructeur de richesses; il diminue l’a-
voir de l’humanité ; aussi la faveur que lui accordent quelques personnes ne repose-t-elle que sur un préjugé.
Idée fausse que la destruction d’objets utiles fait parfois « aller le commerce ». — On doit classer également parmi les préjugés l’opinion que toute destruction ou tout bris d’objets utiles ou agréables « fait aller » le commerce. A la fin d’une partie de campagne , certaines bonnes gens brisent les verres et les assiettes en croyant faire œuvre pie, parce qu'on sera obligé d’en commander d’autres. De même quelques personnes s’applaudissent d’un incendie qui amènera le propriétaire dont la maison a brûlé à la reconstruire, s’il a des fonds. Cette conception que la destruction peut, dans certains cas, développer l’activité du travail est complètement erronée. Comme on vient de le voir, les sommes qui, dans l’exemple de tout à l’heure, serviront à acheter d’autres assiettes et d’autres verres à la place de ceux que l’on aura brisés, auraient toujours dû être employées en commandes de travail par leur propriétaire, à moins que celui-ci ne les entassât sans en rien faire, ce qui est rare dans la société moderne. De même pour les sommes consacrées à remplacer une maison incendiée, elles auraient toujours, sans l’incendie, été employées d’une façon quelconque, soit à bâtir une autre maison pour la louer, soit à acheter du mobilier, soit simplement à acheter des actions ou des obligations de chemins de fer, des fonds d’État, etc. Or, on l’a vu, tout placement de fonds est, en définitive, une commande de travail, tout placement équiv^aut à mettre â la disposition d une autre personne, État, commune, département, société anonyme, des fonds qui servent à des travaux ou à des dépenses. Seulement, en général, ces dépenses et ces travaux sont productifs d’une utilité
-durable, parce qu’il en est fait un emploi pour des enreprises de commerce, d’industrie, d’agriculture ou de travaux publics, tandis que, des fonds dépensés en futilités, il ne reste rien après le court plaisir qu’ils ont procuré.
De l’intensité de l’épargne en France et de sa proportion au revenu national. — L’épargne est devenue beaucoup plus intense aujourd’hui qu’autrefois. On peut 1 estimer en France, sous tous ses modes, améliorations agricoles ou industrielles, constructions de bâtiments, placements mobiliers, à 2 milliards et demi ou 3 milliards de francs sur un revenu qui est d’environ 30 milliards pour l’ensemble de la nation. Ce serait 8 à 10 p. 100 de leurs revenus que les particuliers économiseraient en moyenne. Mais il s en faut que toutes les classes de la nation participent également à cette économie incessante. Celles qui s y adonnent le plus sont le haut et le moyen commerce, la classe des très grands et des moyens capitalistes, la bourgeoisie moyenne en général ; il n’est pas rare que dans ces catégories d’habitants l’épargne annuelle atteigne le quart, le tiers, parfois la moitié et même exceptionnellement plus encore du revenu. Ce sont là les classes les plus productives d’épargne : et ce n’est pas un des moindres services rendus à une société par les classes riches et aisées que de contribuer ainsi, par une si forte et si constante proportion d’épargne, à l’accroissement rapide du capital, c’est-à-dire des moyens de production et de progrès. A côté de ces classes spécialement vouées à l’épargne, il faut aussi citer les paysans propriétaires, dont un grand nombre sont d’assidus épargnants, et l’élite, mais l’élite seulement, des ouvriers, des employés, des petits marchands «st des domesliques.
Les causes qui ont augmenté l’intensité de l’épargne. — Si l’épargne augmente considérablement au fur et à mesure du développement de la civilisation, cela tient à trois circonstances : l’éducation et l’exemple • propagent de plus en plus dans toutes les couches sociales le sentiment d e la prévoyance ; la facilité d’épargner s’accroît avec l’augmentation des revenus, notamment des salaires; enfin, notre civilisation ingénieuse a multiplié les mécanismes et les types variés de l’épargne, les adaptant de plus en plus à la diversité des goûts humains et les mettant à la portée de tous.
Les caisses d’épargne. — Le plus connu et le plus populaire des organes de l’épargne, ce sont les institutions que l’on appelle caisses d'épargne. Introduites en France par l’initiative privée en 1818, année où fut fondée la Caisse d’épargne de Paris, ces établissements se sont promptement répandus. Ils reçoivent l’épargne goutte à goutte, c’est-à-dire par sommes de 1 franc et même de 10 centimes pour la Caisse d’épargne postale, instituée par l’État. Elles délivrent à chaque déposant un livret personnel où sont inscrites les sommes qu’il a versées, celles qu’il a retirées et le solde qui lui reste. Ces dépôts, si minces qu’ils soient et quoiqu’on les puisse retirer à volonté, produisent un intérêt assez élevé, 3 p. 100 à la Caisse d’épargne postale et 3 1/2 ou 3 3/4 p. 100 aux caisses d’épargne privées. Le compte total de chaque déposant est limité à 2,000 francs, ces caisses ayant pour objet, non pas d’utiliser les fonds des grands et des moyens capitalistes, mais simplement de faciliter la formation de
l’épargne des ouvriers, paysans, employés, petits commerçants.
En 183o on comptait en France 204 caisses d’épargne ou succursales; en 1830 il y en avait 363; en 1860 on en
trouvait 1,173; en 1880,1,403; en 1883, le nombre des caisses d’épargne privées et de leurs succursales atteignait le chiffre de 1,482. En même temps la Caisse d'épargne postale, dite aussi Caisse nationale d'épargne, créée en 1881, ouvrait ses guichets dans tous les bureaux de poste, qui sont au nombre de près de 7,000. Ainsi, plus de 8,000 établissements, soit un par 500 habitants en chiffres ronds, font fonctions de caisses d’épargne en France.
Le nombre des livrets d’épargne, c’est-à-dire des déposants, a suivi une progression semblable. Dans les caisses d’épargne privées on comptait 121,500 livrets en 1835, 684,200 en 1845,2,130,800 livrets en 1869, 4,562,000 livrets en 1883, 4,926,391 livrets en 1885. Si l’on y ajoute les 692,000 livrets de la Caisse d’épargne postale ou nationale, on arrive à plus de 5,700,000 livrets en tout. Sans doute, plusieurs de ces livrets peu- • vent appartenir à la même famille, le père, la mère et
chacun des enfants pouvant en avoir un. 11 est possible , aussi que certaines personnes, mais en petit nombre,
aient des livrets dans deux ou trois caisses d’épargne différentes. On ne peut guère admettre, cependant,
. qu’il y ait moins de 2 millions à 2 millions et demi de
familles intéressées dans ces précieuses institutions. Une loi récente qui permet aux femmes mariées de faire et de retirer, en leur nom personnel, sans l’interi» vention de leurs maris, des dépôts aux caisses d’épar-
gne, étendra encore la clientèle de ces établissements.
Quant aux sommes dues par ces caisses aux déposants, elles montaient, pour les caisses d’épargne privées, à 62 millions de francs en 1835, 393 millions en 1845, 711 millions en 1869, 1,280 millions en 1880, 1,816 millions en 1883, enfin 2,212 millions en 1885. Si 1 on y ajoute 154 millions pour la Caisse d’épargne pos-
taie, on arrive à 2 milliards 366 millions de Irancs, qui formaient en 1885 la masse des dépôts.
La France ne fait pas exception, sous ce rapport, parmi les nations civilisées ; en Angleterre, le montant des dépôts aux caisses d’épargne, à la fin de janvier 1887, montait à 2 milliards 461 millions ; en Prusse, dans l’année 1885, il s’élevait à plus de 2 milliards et demi; en Autriche-Hongrie à 3 milliards et quart de valeur nominale, mais en réalité, si l’on ramène le florin de papier à sa valeur fixée par le change, à 2 milliards et demi seulement; en Italie les dépôts aux caisses d’épargne dépassent 1,100 millions.
L’emploi des fonds des caisses d’épargne. — L’emploi des sommes qui sont versées à ces établissements est en France réglé d’une manière très stricte
et tout à fait uniforme : il consiste dans l’achat de
rentes sur l’Etat français ou dans un compte courant ouvert à une grande institution, dite Caisse des Dépôts et Consignations, qui elle-même place ses fonds disponibles en compte courant au Trésor public. Les caisses d’épargne sont ainsi en toute sécurité, puisqu’elles ont l’Etat même pour débiteur ; mais l’emploi de ces énormes dépôts prête, sous un autre point de vue, à la critique. L’Etat, voyant toutes ces sommes affluer dans ses mains et s’augmenter de 2 ou 300 millions de francs régulièrement chaque année, est enclin à accroître ses dépenses extraordinaires, par la facilité de trouver des ressources en dehors des emprunts publics. 11 est ainsi soumis à une grande responsabilité en cas de révolution ou de guerre, les déposants pouvant alors réclamer en masse leurs dépôts. Il serait préférable de limiter à 1,000 francs, au lieu de 2,000, le montant de chaque livret, la Caisse d’épargne ne devant servir qu’à former un premier fonds aux petits épargnants qui, au delà
ri
d une somme minime, peuvent acheter à leurs risques et périls des titres de valeurs mobilières. Le taux de l’intérêt devrait être réduit à 3 p. 100, afin que les caisses d épargne ne soient pas détournées de leur destination et n attirent pas principalement les versements des rentiers aisés ou des moyens commerçants. Il faudrait aussi, comme en Italie, en Autriche, en Belgique et dans différents autres pays, permettre aux caisses d’épargne d employer une partie de leurs fonds en escompte de papier de commerce, particulièrement d’effets de banques populaires ou de sociétés coopératives ayant une bonne et solide situation, en prêts agricoles sur récoltes, même en prêts hypothécaires. On pourrait ainsi beaucoup plus vivifier l’épargne, faire profiter les cantons où elle se forme des économies locales. L’exemple de 1 Italie, de 1 Autriche et de la Belgique semble prouver que ces emplois, sous une bonne direction, n’ont pas d’inconvénient.
L’assurance et ses diverses formes. — D’autres institutions qui facilitent singulièrement l’épargne, ce sont les sociétés d’assurances. L’assurance est l’application la plus ingénieuse du principe de la prévoyance. Elle consiste à réunir un grand nombre de personnes qui sont assujetties aux mêmes risques, à demander à chacune d’elles une cotisation qui est fixée d’après la moyenne des risques que l’expérience a constatée, et à se servir du montant de ces cotisations pour indemniser pleinement ceux des adhérents qui auront subi le sinistre prévu. Les assurances sont de bien des sortes; mais les plus connues sont celles contre l’incendie, sur la vie, contre les accidents, contre la grêle, contre la mortalité du bétail, les assurances maritimes ou contre les naufrages, etc. Si l’expérience a démontré que, pour une longue période d’années, une maison sur
L’ASSURANCE
mille vient à brûler, la société d’assurances demandera à chacun de ses adhérents une cotisation, non pas exactement de 1 franc pour 1,000 francs de la valeur de la maison assurée, mais, comme elle a des frais divers d’administration, de 1 franc 30, par exemple, de cette valeur. En réalité, comme il ne brûle pas d’ordinaire une maison sur 1,000, la cotisation réclamée pour l’assurance contre l’incendie dépasse rarement 1 p. 1,000 et reste souvent au-dessous. Gela veut dire que le propriétaire d’une maison de 30,000 francs sera complètement indemnisé de l’incendie dont sa maison pourrait être atteinte, en payant régulièrement une coti sation, appelée prime, de 30 francs par an. L’assurance contre l’incendie est un instrument d’épargne en quelque sorte négatif, puisque son action consiste à faire que celui dont la maison ou les meubles ont brûlé ne subit aucune perte. L’assurance sur la grêle, ou sur la mortalité du bétail, ou les assurances maritimes contre les naufrages opèrent de la même manière.
L assurance sur la vie fonctionne d’une manière différente. Un examen attentif de la mortalité humaine a permis de se rendre compte d’une manière assez précise de la durée moyenne de vie qui appartient aux hommes des différents âges. Si l’on prend un seul homme de vingt à trente ans, on ne peut savoir quand il mourra,, quelle que soit sa santé ; mais si l’on réunit cent hommes, et à plus forte raison mille hommes du même âp, soit de vingt ans, soit de trente ans, on peut dire d une manière précise, sans risque d’erreur, du moins d erreur importante, combien de ces hommes vivront encore au bout de dix ans, au bout de trente ans, au bout de quarante ans. Se fondant sur ces calculs de la durée moyenne de la vie humaine aux différents âges,, les compagnies d’assurances sur la vie ont imaginé des
combinaisons très variées, soit pour constituer des ; rentes ou un capital à leurs adhérents, quand ils arrivent à un âge déterminé, à cinquante ou à soixante ans par exemple ; soit pour former un capital qui est payé à la famille de l’assuré quand celui-ci vient à mourir. Ainsi, la famille n’est plus plongée dans la misère par la mort de son chef, qui la soutenait. L’homme de vingt à trente ans qui s’assure sur la vie peut, moyennant un versement annuel de 2 ou 300 francs par an pendant toute son existence, assurer ainsi à sa famille un capital de 10,000 francs. S’il meurt dans la première année après avoir payé sa prime, le capital de 10,000 francs est acquis à la famille, quoique l’assuré n’ait fait qu’un versement unique de 2 ou 300 francs.
L’assurance sur la vie est singulièrement précieuse pour toutes les familles qui n’ont pas de fortune, mais dont le chef, par son activité personnelle, fait des gains de quelque importance. Tout négociant, tout industriel, tout fonctionnaire, tout médecin, tout avocat, tout artiste, tout bon ouvrier, devrait s’assurer sur la vie. En France ces assurances ne sont pas assez répandues; en Angleterre et en Amérique, c’est le procédé favori de Üépargne.
L’assurance sur la vie crée littéralement des capitaux, à la différence de l’assurance contre l’incendie, qui ne fait que reproduire d’avance la contre-partie des capitaux détruits. L’assurance sur la vie enrichit donc littéralemant et l’associé et la société.
L’assurance contre les accidents est en quelque sorte un complément de l’assurance sur la vie, et il serait désirable que tous les hommes en général, mais particulièrement tous ceux qui exercent une profession assujettie à des risques fréquents et sérieux, y fussent affiliés.
L’ASSURANCE. 325
Outre le bien positif et matériel qu’elles procurent, les sociétés d’assurances donnent à leurs adhérents un inappréciable avantage : c’est la sécurité d’esprit, le calme; on sait que si un malheur survient, ses conséquences matérielles pour la fortune et pour la famille seront compensées par l’indemnité à échoir.
Les sociétés d’assurances peuvent être de deux sortes : ou des compagnies dites « mutuelles » ou celles dénommées « compagnies à primes fixes ». Les premières sont des sortes d’associations coopératives où les associés eux-mêmes fournissent le fonds de roulement et le fonds de garantie, et où l’assurance se fait à prix coûtant, puisqu’il n’y a aucun capital d’actions à rémunérer. Les primes représentent seulement ce qui est nécessaire pour payer les sinistres, les frais généraux, les courtages aux intermédiaires et pour constituer les réserves que la prudence exige. Dans les compagnies d’assurances mutuelles les primes sont souvent variables, et accrues en fin d’exercice quand les sinistres ont été plus considérables qu’on ne le prévoyait.
Les compagnies d’assurances à primes fixes sont de véritables associations de capitaux, où un groupe d’actionnaires ayant constitué un fonds cherche à le faire valoir de la manière la plus avantageuse pour lui. Ce mode d’assurances paraît au premier abord plus coûteux et il l’est quelquefois; mais il offre certains autres avantages : le montant de la prime est connu d’avance et ne peut jamais être accru pour l’exercice soit en cours soit expiré ; le règlement des sinistres, c’est-à-dire le payement de l’indemnité, est souvent plus rapide. Enfin, l’intérêt pécuniaire des administrateurs et des actionnaires étant plus considérable dans ces assurances que l’intérêt des directeurs et des simples adhérents dans les compagnies d’assurances mutuelles, il y a des L.-B. — ÉcoN. PoL. 19
immwmrnMi-iiWmmmmÊixmmmumimm» mmKmummmu
chances pour que la propagande soit plus énergique et les combinaisons inventées pour attirer le public plus variées dans la première sorte d’assurance que dans la seconde.
Les compagnies à primes fixes et lescompagnies mutuelles se partagent le domaine de l’assurance contre l’incendie : en France les compagnies à primes fixes ont une beaucoup plus forte clientèle que les mutuelles dans le champ de l’assurance sur la vie ; mais il en est différemment en Amérique, où les assurances mutuelles sur la vie sont très répandues. Pour l’assurance sur la grêle, risque excessivement variable et parfois très élevé, ce sont les compagnies mutuelles qui font le plus d’affaires. Au contraire, les assurances maritimes et celles sur les transports échoient surtout aux compagnies à primes fixes. Quant aux compagnies contre les accidents, elles sont encore peu développées en France; mais jusqu’ici ce sont surtout les compagnies à primes fixes qui les exercent.
Il est probable que toujours les deux sortes de compagnies, qui correspondent à diverses catégories de besoins et de sentiments, vivront à côté l’une de l’autre.
Les sociétés de secours mutuels. — Il est une catégorie d’assurances qui est tout entière organisée sous le régime de la mutualité, c’est celle contre la maladie et pour les frais de funérailles. C’est l’objet des sociétés de secours mutuels, qui sont surtout répandues parmi les ouvriers, mais qui devraient s’étendre aussi aux employés, aux petits commerçants, aux petits propriétaires. Moyennant une rétribution minime, 1 ou 2 francs par mois, l’adhérent peut obtenir en cas de maladie les soins médicaux gratuits et une indemnité qui, si elle n’égale pas la valeur de sa journée de travail, en approche. En 1883, ces sociétés étaient au
L’ASSURANCE
nombre de 7,500 en France, comprenant 1,167.700 sociétaires, dont 200,000 environ dits honoraires, philanthropes qui payent des cotisations sans avoir droit aux secours. Ces sociétés recueillaient 24 millions de francs de recettes en chiffres ronds, soit une vingtaine de francs par membre, et dépensaient 21 millions 200,000 francs. Elles étaient ainsi arrivées à se constituer un fonds de réserve de 65 millions de francs.
Quelques-unes de ces sociétés de secours mutuels donnent de petites pensions de retraite, 50 ou 60 francs, rarement 100, à un très petit nombre de membres : l’intention est louable; mais il vaut mieux laisser les pensions de retraites ou l’assurance sur la vie à d’autres institutions demandant à leurs adhérents des cotisations plus élevées.
Si les sociétés de secours mutuels contre la maladie et pour les frais de funérailles se répandaient parmi les ouvriers agricoles, les employés, les petits commerçants, les petits propriétaires, si les femmes aussi y adhéraient en masse, le nombre des membres devrait s’élever à 7 ou 8 millions, sinon même à 10 ou 12 millions; on n’a fait encore qu’un premier pas dans la voie de la mutualité. Un préjugé a pendant longtemps écarté les femmes de ces sociétés : on croyait qu’elles étaient beaucoup plus malades que les hommes ; on s’est aperçu que si les maladies sont pour elles plus fréquentes, elles ont moins de durée ; il n’y a donc nulle raison pour repousser les femmes.
Agissant en toute liberté, par l’initiative des philanthropes et des hommes ayant le sens de l’intérêt bien entendu, les combinaisons de mutualité peuvent singulièrement se développer, par exemple pour l’assurance des mobiliers des ouvriers, pour l’assurance contre le chômage, etc. Les compagnies à primes fixes
également pourront inventer et vulgariser bien des combinaisons usuelles. Il y a sans doute des fauaticjues ' et des utopistes de l'assurance, ceux, entre autres, qui s’imaginent qu’on peut couvrir ainsi les risques de faillite ; mais on est loin d’être arrivé, même en théorie, à épuiser complètement le champ qui s’offre aux combinaisons ingénieuses de la prévoyance. Graduellement la mutualité et l’assurance diminueront, dans les diverses sphères de l’activité humaine, par l’application de la loi des grands nombres, la part autrefois si redoutable du hasard et de la fatalité.
Un moyen d’épargne qui, dans un champ réduit, donne d’excellents résultats, ce sont les sociétés coopératives de consommation. Nous avons dit plus haut (page 277) en quoi elles consistent. Ces associations, formées en vue de vendre à leurs adhérents, et parfois à tout le public, des denrées de bonne qualité et à bon compte, procèdent de différentes manières. Les unes vendent au prix coûtant, c’est-à-dire sans rechercher aucun bénéfice, et en constituant seulement les réserves auxquelles la prudence oblige. Les autres vendent à un prix qui n’est que légèrement au-dessous du prix des détaillants individuels; elles cherchent à réaliser des bénéfices ; à la fin de l’année elles distribuent à leurs adhérents, au prorata des achats de chacun, la partie disponible de ces bénéfices. Elles fontionnent ainsi comme des institutions d’épargne; car ce produit distribué, en fin d’exercice, représente pour le participant une somme qu’il a graduellement et lentement accumulée.
Influence des Bourses de valeurs mobilières sur l’épargne. — L’épargne est encore facilitée de nos jours par la forme des titres de rente et des valeurs mobilières. La généralité des actions de sociétés est émise au prix de
L’ASSURANCE
Î500 fr., et celle des obligations au prix de 3 à 400; cellesci, comme les rentes sur l’État, sont parfois divisées en coupons de 100 francs. On a inventé, pour les villes et certaines institutions d’intérêt public, des obligations à lots, qui, en réduisant d’un dixième environ l’intérêt annuel, donnent des primes de 150,000, 50,000, 20,000 et 10,000 francs. C’est une combinaison qui diffère de la loterie en ce sens que, si quelques participants gagnent des sommes énormes, aucun des participants ne perd sa mise. L’épargne, aussitôt formée et montant à peine à une centaine de francs, trouve ainsi à se placer immédiatement en valeurs de toute nature, dont quelques-unes sont d’une absolue sécurité et facilement négociables. Rien de pareil n’existait il y a cent ans.
Ce n’est guère que depuis un siècle, et plus particulièrement depuis la Restauration (1815) que l’on s’applique à perfectionner et à diversifier les combinaisons de l’épargne. Si la civilisation a singulièrement mulliplié les occasions et les tentations de dépenses, elle a aussi, parune compensation qui jusqu’ici s’est montrée fort efficace, proportionnellement multiplié les occasions et les tentations d’épargner.
HNRWimKi