‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 53 sur 77 · CHAPITRE II I · texte numérisé non relu

CHAPITRE II I

LE LUXE I

Définition du luxe. — Les progrès industriels rendent vulgaires et| I communes beaucoup do consommations jadis de luxe. — Préjugés j M au sujet du luxe. — La suppression du luxe restreindrait le pro- I grès social. I

Définition du luxe. — Le principal usage que || l’homme fait de l’accroissement de sa puissance pro- | ductive, c’est l’augmentation de ses consommations et | de ses jouissances, notamment de ses consommations J de luxe. Plus une société est civilisée, plus le luxe se | répand dans toutes les couches de la population. j

Le luxe a beaucoup d’ennemis. Un grand nombre 1 d’hommes le considèrent comme un abus, comme i un péché, comme un scandale. Ils s’imaginent que si le luxe venait à disparaître, les sociétés seraient plus heureuses et d’une moralité plus élevée. Ils croient aussi que le superflu de quelques-uns est acquis aux dépens du nécessaire de quelques autres.

Cette conception du luxe, si elle peut avoir dans quelques cas un fondement en morale, est en général erronée. Il faudrait d’abord définir ce qu’est le luxe, et t’est chose fort malaisée. ^

oi l’on ouvre le dictionnaire de Littré, on y trouve cette | définition : « Luxe, magnificence dans le vêtement, dans I la table, dans l’ameublement, abondance de choses

LE LUXE

somptueuses. » C’est là une définition bien lâche et qui, si elle répond aux idées de quelques hommes délicats, est beaucoup trop étroite pour exprimer le sens

courant et vulgaire du mot.

On peut dire que le luxe consiste dans cette partie du superflu qui dépasse ce que la généralité des habitants d’un pays considère comme essentiel, non seulement aux besoins de l’existence, mais même à 1 agrément et à la décence de la vie. Le luxe est donc une chose singulièrement variable et qui se déplace sans cesse, la limite en reculant de plus en plus au fur et à mesure que l’ensemble d’une société s’enrichit et se raffine.

Au barbare qui envahissait l’empire romain, le simple mobilier et la garde-robe d’un ménage modeste de notre petite bourgeoisie ou de l’élite de notre classe ouvrière eût paru abonder en objets de luxe . quelques fauteuils peu coûteux, mais capitonnés, un tapis de feutre, des rideaux de fenêtre, un joli papier à bon marché couvrant les murs, une glace, une vaisselle un peu variée, quelques chemises, quelques mouchoirs, quelques cravates, des bas, tout cet attirail, nouveau pour lui, lui eût semblé n’être essentiel ni aux besoins normaux de l’existence, ni même à l’agrément et à la décence de la vie.

Que l’on transporte aujourd’hui encore un berger des Cévennes dans l’appartement d’un rentier ayant une dizaine de mille francs de rente et vivant conformément à ce revenu, il trouvera que cet homme s’encombre d’une foule d’objets inutiles, de riens coûteux et qui ne peuvent procurer que des jouissances artificielles.

L’idée de ce qui constitue le luxe varie de la façon la plus frappante suivant les pays, les temps et les classes de la société. Chaque classe considère comme luxe les objets que sa situation de fortune ne lui permet pas dô

posséder et dont la classe supérieure, au contraire, a les moyens d’user.

Les progrès industriels rendent vulgaires et communes beaucoup de consommations jadis de luxe. — Les progrès industriels et le développement de la richesse générale font peu à peu tomber dans l’usage commun une quantité de marchandises qui, autrefois, étaient regardées comme de grand luxe. A s’en tenir à l’alimentation, le sucre jadis était du luxe, et les épices, et le café, et, dans la partie du pays qui n’en produisait pas, le vin. Les verres à vitres ont longtemps passé pour du luxe; pendant plus longtemps encore les glaces et les rideaux de fenêtre, et les tapis ; une montre et une pendule étaient des objets de luxe de premier ordre jusqu’à ce qu’on fût arrivé à en fabriquer pour 40 à 50 francs d’abord, puis pour 5 à 10 francs. Dans le vêtement, les chemises, les bas, les chaussures, les mouchoirs, les rubans, les dentelles, ont été regardés comme superfluités dont l’homme et la femme, vivant suivant la loi de nature, devaient se passer. Dans l’organisation de la demeure, une salle à manger distincte de la cuisine, un salon distinct de la salle à manger, un cabinet de toilette distinct de la chambre à coucher, une salle de bains et d’hydrothérapie, et jusqu’à ce retrait décent, aéré, pourvu d’eau, pour les besoins naturels, ont été déclarés des inutilités et passent encore pour l’être auprès de certaines gens.

Les frontières du luxe vont sans cesse en se reculant, et c’est un grand bonheur. Le luxe d’autrefois devient sinon le nécessaire d’aujourd’hui, du moins une chose à la portée d’un grand nombre d’hommes.

3lôle économique du luxe. — Il nous est impossible, quant à nous, de maudire le luxe. C’est un des principaux agents du progrès humain. L’humanité doit

LE LUXE

lui être reconnaissante de presque tout ce qui aujourd’hui décore et embellit la vie, d’une grande partie même des améliorations qui assainissent l’existence. Le luxe est le père des arts. Ni la sculpture, ni la peinture, ni la musique, ni leurs accompagnements populaires, la gravure, la lithographie, n’auraient pu se développer dans une société qui aurait déclaré la guerre au luxe.

Sans doute, il y a une sorte d’usage grossier, insolent et absurde du luxe : c’est celui qui ne cherche qu’à éblouir fastueusement la foule et même à l’humilier. La morale condamne cette sorte de triomphe impertinent et lâche de la richesse sur la médiocrité qui l’environne. Le luxe de simple ostentation, comme un grand étalage de valets inutiles, mérite les sévérités de l’opinion publique. Mais cette catégorie de luxe va sans cesse en diminuant. La consommation déréglée de richesses que faisaient les Romains de la décadence, les excentricités

fastueuses que l’opinion publique châtie chez quelques parvenus, ces dérèglements effrontés du luxe se font plus rares de notre temps. Le luxe se montre moins au dehors et sur les places publiques ; il se contient, il se renferme dans l’intérieur, il se fait plus discret, il a une sorte de pudeur qui lui défend, en s’étalant trop brusquement au grand jour, de choquer ceux qui ne peuvent en jouir. Ce luxe de bon goût, il est impossible à l’homme judicieux de le condamner.

Préjugés au sujet du luxe. — Quelques personnes s imaginent que si le luxe n existait pas, la société serait beaucoup mieux pourvue d’objets utiles. Si l’on ne consommait pas, dit-on, pour un milliard de francs d’objets deluxe, on pourrait avoir pour un milliard de plus de blé ou de pommes de terre ou de vêtements communs. Nous croyons ce raisonnement inexact pour deux raisons.

Voici la première : un milliard de francs d’objets de luxe ne correspond nullement à la somme de travail qu’exigerait un milliard de francs de pommes de terre, ou de blé, ou de vêtements et de mobiliers grossiers. Ce que le luxe paye d’une façon si large, ce n’est pas la quantité de la marchandise, ni la quantité du travail : c’est la qualité de la marchandise et du travail. L’hectare de cbâteau-laffîtte, qui produit 15 à 20 hectolitres de vin de choix se vendant 500 francs ou 1,000 francs l’hectolitre et qui donne ainsi un revenu brut de 7,500 à 15,000 francs, ne pourrait pas produire pour une somme égale de vin commun ; en abandonnant la production de vins délicats pour se livrer à celle de vins grossiers, on obtiendrait peut-être 40 à 50 hectolitres là où l’on en récolte aujourd’hui 15 à 20; mais, au lieu de cette valeur de 7,500 à 15,000 francs, l’on n’en aurait plus qu’une de 1,000 à 1,200.

De même, un ouvrier bijoutier très habile gagne dans sa journée 15 ou 20 francs à produire des objets de luxe; il ne faut pas croire que, si l’on supprimait ce genre de production et que l’on mît cet homme à faire de la quincaillerie, il produirait une valeur d’objets communs égale à 15 ou 20 francs : il ne pourrait, sans doute, en produire que pour 3 ou 4 francs. De même encore, un de ces ouvriers ébénistes qui sont de vrais artistes, est rétribué aussi par un salaire d’une quinzaine ou d’une vingtaine de francs pour faire des meubles sculptés ; mettez-le à faire des meubles ordinaires, il n’en fera pas une quantité qui corresponde à la somme qu’il gagnait. Il en est ainsi de la généralité des consommations de luxe. Ce que le luxe paye donc à un très haut prix, c’est la qualité du travail, le don spécial de l’ouvrier ou de l’artiste; mis à une autre besogne, d’une nature grossière et commune, cet artiste ou cet ouvrier

LE LUXE

ne produirait pas une quantité d’objets vulgaires plus forte que celle que fabrique le plus ordinaire manœuvre. Aussi est-ce une erreur de croire que, en supprimant une production de luxe de un milliard, on pourrait obtenir pour un milliard de plus d’objets utiles à l’humanité.

On peut admettre, sans doute, que matériellement et abstraction faite d’une considération que nous présenterons dans un instant, l’humanité, si elle voulait restreindre ses besoins au pain, à la viande, au vin commun, aux vêtements les plus ordinaires et aux ustensiles les plus simples, pourrait se procurer une quantité plus considérable de ces catégories d’objets. Si tous les peintres, ciseleurs, tapissiers en articles riches, dentellières, brodeuses, fileurs et tisseurs de soie, carrossiers de luxe, fabricants de meubles autres que les vulgaires, etc., si tout ce monde retournait au travail de la terre et à celui de la filature et du tissage du coton, à la bonneterie, etc., on obtiendrait une quantité plus ample de marchandises communes, les seules que certaines personnes considèrent comme essentielles à la vie.

On peut admettre qu*’il en serait ainsi, mais ce n’est qu’une conjecture; il n’y a aucune certitude que la suppression du luxe eût pour conséquence une plus grande abondance des objets communs. On ne tient pas assez de compte de l’influence déprimante, assoupissante, qu’exercent sur l’activité humaine, sur l’initiative de l’homme, sur l’esprit d’invention, la monotonie et l’uniformité des occupations. Une société où tous les hommes exercent à peu près la même tâche, vivent dans des conditions identiques, n’ont que des besoins limités, où aucun d’eux ne voit s’ouvrir devant lui des perspectives de vie brillante différant de celle des

- -1 fS.

autres, une semblable société finit par tomber en proie à 1 inertie, à la routine. Son élasticité diminue ; elle devient nécessairement à la longue une société stationnaire, puis une société rétrograde. A notre sens, la suppression du luxe aboutirait, avec le temps, à une diminution des objets même de consommation vulgaire.

La suppression du luxe restreindrait le progrès social. — Le progrès s’est accompli souvent par les efforts d’individus remarquablement doués au point de vue de la volonté et de l’intelligence, mais qui étaient sensibles à l’attrait des récompenses matérielles; or, la plus certaine de ces récompenses, c’est encore la richesse, et la richesse, pour beaucoup d’hommes, perdrait de sa valeur si on les privait du luxe qu’elle peut comporter. Sans doute, parmi les inventeurs, parmi les grands entrepreneurs et les chefs d’usine, il est des hommes d’une nature réellement élevée, que la simple perspective des services qu’ils rendent à l’humanité et de la gloire qui en rejaillira sur leur nom suffit pour soutenir dans leur incessant et pénible travail de recherches. Mais il est d’autres hommes énergiques, capables et ardents, qui sont guidés par un idéal moins noble et qui sont plus sensibles à l’attrait du luxe qu’aux pures

jouissances de 1 esprit ou aux satisfactions d’un amourpropre élevé.

Le goût du luxe peut être en lui-même frivole ; la morale austère peut parfois le condamner, mais il sert souvent d’utile aiguillon à la faible humanité.

Il peut paraître inutile que les femmes portent des robes de soie, des rivières de diamants ou des colliers de perles ; que, pour des courses peu longues, elles se fassent transporter dans de brillantes voitures. Mais c est souvent pour procurer à sa femme ou à ses filles ces biens et à lui-même le lustre qui en résulte, que cer-

LE LUXE

tains hommes auront peiné, inventé, affronté des ris-

ques, créé des industries utiles au monde entier, tandis que ces mêmes hommes se seraient détachés plus tôt du harnais, si on avait voulu les réduire au simple confortable.

On peut croire que les efforts surérogatoires, exceptionnels, que suscite le désir du luxe, augmentent singulièrement la puissance productive de l’humanité même pour les objets nécessaires.

La question du luxe n’est qu’une face d’une question plus vaste, celle de l’inégalité des conditions. Il est prouvé que l’égalité des conditions arrêterait tout progrès dans une société et la ramènerait graduellement à la somnolence intellectuelle et aux privations matérielles des âges primitifs. La suppression du luxe aurait

des effets moindres, mais analogues.

La morale et la religion peuvent donc blâmer les excès et les intempérances du luxe, s’efforcer de lui enlever le caractère insolent qu’il affecte parfois, suggérer aux hommes des mobiles plus nobles et plus désintéressés; c’est une belle tâche qui leur incombe; mais tant que la nature de la généralité des hommes n’aura pas été transformée par la philosophie ou la religion, ce serait, au point de vue économique, une erreur fondamentale que de vouloir supprimer le luxe.

Page 1