LA POPULATION, LE PAUPÉRISME, LA CHARITÉ
Importance de la question de la population. La eorie de Malthus. — La population du monde tend s accroître. Dans la généralité des familles, en l’absence de toute préoccupation d’avenir, le nombre des enfants dépasse le cbiffre qui serait nécessaire pour
maintenir simplement l'effectif des habitants d’un pays.
Cette question de la population a une importance capitale au point de vue économique. Certains écrivains dont un, Malthus, était doué d’un grand pouvoir e géneiahsation, ont lancé ou soutenu une théorie qui a longtemps effrayé et scandalisé le monde. Raseur protestant anglais, philanthrope dévoué. Malus, recherchant les origines de la misère, crut découvrir qu elles se ramenaient à nne cause primordiale, d ou toutes les autres découlaient : « La tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants a accroître leur espèce plus que ne le comporte quantité de nourriture qui est à leur portée. » Appliquant a 1 homme cette disposition naturelle et voulant en üxer les conséquences dans un langage précis et rappant, Malthus ne craignit pas d’aftirmer que la tendance de la population est de doubler tous les vingtcinq ans et d’augmenter, de période et période, en pro-
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portion géométrique, tandis que, d'autre part, dans les conditions même les plus favorables de l’agriculture et de l’industrie, les moyens de subsistance pour l’homme ne pourraient s’accroître que dans une progression arithmétique. Le sens de ces deux mots « progression géométrique » et « progression arithmétique » est précisé par lui dans la formule suivante, qui marquerait l’augmentation simultanée de la population et des moyens de subsistance par périodes de vingt-cinq ans pour une durée d’un siècle :
Population 1 2 4 8 16 32 64 128 256
Moyens de subsistance.. 1234567 8 9
Ainsi, tandis que la population se serait accrue par exemple de 1 million à 256 millions dans le courant de deux siècles, les moyens de subsistance n’auraient augmenté que dans la proportion de 1 à 9.
Cette tendance de la part de la population à dépasser toujours les moyens de subsistance se heurte, d’après Malthus, à des obstacles ou à des freins qu’on appelle répressifs : c’est la misère, les privations, les morts prématurées, les épidémies, les famines, les guerres, tous les fléaux qui, les uns à des intervalles plus ou moins espacés, les autres agissant d’une manière ininterrompue, contiennent la population, au moyen de beaucoup de souffrances, dans les limites que la nature lui a imposées.
A ces obstacles ou freins répressifs qui sont accompagnés de tant de calamités et de douleurs, Malthus voulait substituer l’obstacle ou le frein préventif. Geui-ci consiste en ce que l’homme, en retardant son mariage, en proportionnant d’une façon vertueuse, par la continence, le nombre des enfants de chaque famille à ses ressources, maintienne par une conduite judi-
cieuse, la population dans le cadre des moyens de subsistance et épargne ainsi au genre humain les terribles fléaux que nous venons d’indiquer.
La doctrine de Malthus ne s’applique pas â la situation actuelle du monde. — La doctrine de Malthus a été longtemps considérée, surtout en Angleterre, comme d’une vérité incontestable. Depuis un quart de siècle, elle s’est trouvée fort ébranlée par le prodigieux développement de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, par l’ouverture à la mce européenne de territoires nouveaux d’une grande fertilité, enfin par la découverte que certaines nations, comme la France et les États de la grande Union américaine qui touchent l’Atlantique, arrivaient d’ellesmêmes spontanément, sans y être contraintes par la disette, les épidémies ou la guerre, à n’avoir plus qu’une population stationnaire.
^ Il est certain que la doctrine de Malthus n’a guère
d’application dans le temps présent et qu’elle ne semble
pouvoir en avoir aucune pendant tout au moins deux
ou trois siècles, sinon bien davantage. Les moyens de
subsistance aujourd’hui, si l’on considère l’ensemble
de 1 univers, tendent à croître plus rapidement que le
genre humain. G est ce dont témoigne la baisse du prix
■des principales denrées communes, le blé, l’orge, même
la viande, la laine, les fruits, les huiles de toutes sortes, etc.
La moitié au moins du monde, les deux Amériques, toute 1 Australie, la Nouvelle-Guinée, Sumatra, Bornéo, la Nouvelle-Zélande, une grande partie de l’Afrique,' pour ne pas parler des trois quarts de la Russie et de l’Asie occidentale, pourraient nourrir une population, soit quintuple, soit décuple, soit sur certains points centuple de celle qui y existe aujourd’hui. On estime la
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population du monde à moins de 2 milliards d’êtres humains, ce qui représente, relativement aux terres, 1 habitant environ par 7 ou 8 hectares. Si la densité moyenne de la population sur le globe atteignait seulement ce qu’elle est en France, soit 72 habitants par 100 hectares, ou 1 habitant par 1 hectare 38 ares, le genre humain pourrait sextupler. Sans doute, il faut tenir compte des déserts; mais d’autre part il y a de vastes étendues de terres plus fertiles que la France.
Si l’on considère, en outre, que les parties encore insuffisamment habitées du globe, comme les deux Amériques, une partie de l’Afrique et la plus grande partie de l’Océanie, servent de déversoir uniquement à la race européenne, à l’exclusion, au moins jusqu’ici, des races asiatiques, chinoises, hindoues, etc., on voit que les peuples européens n’ont guère à se préoccuper d’ici à plusieurs générations de la célèbre loi de Malthus, ou de la disproportion entre la tendance à l’accroissement Je la population et la possibilité de l’accroissement des subsistances. Le danger ne pourrait commencer pour les races européennes que le jour où les sociétés asiatiques, les Chinois, les Hindous, se mettraient eux-mêmes à essaimer par le monde et à coloniser.
Encore, même dans ces circonstances, les sociétés européennes auraient un assez long répit, jusqu’à ce que le monde fût peuplé d’une façon aussi dense que le sont aujourd’hui les contrées anciennes, et il y faudra plusieurs siècles. Tant que l’on ne sera pas arrivé à cette densité moyenne et uniforme de la population dans le monde, il sera facile au surcroît d’habitants des vieilles contrées d’émigrer dans les contrées neuves, encore insuffisamment peuplées. Il sera aisé aussi à ces jeunes pays d’exporter dans les pays vieux l’excé-
mmm ,é%.
dent de leur production alimentaire pour l’échanger contre des objets fabriqués.
Aussi, le cauchemar que Malthus faisait peser sur
I humanité peut-il se dissiper pendant plusieurs siècles.
II est même très incertain que les craintes du célèbre économiste anglais doivent jamais, même à une échéance lointaine, se réaliser. D’une part, il paraît prouvé que, dans l’ensemble du monde civilisé, les procédés de culture sont encore très primitifs et que, en les perfectionnant suivant les données de la science, on pourrait arriver à des rendements moyens, notamment pour les céréales, qui seraient doubles ou triples des rendements actuels. D’autre part, l’exemple de la France, de l’Autriche, de la partie des États-Unis qu’on dénomme Nouvelle-Angleterre et qui est située sur l’AÜantique, semble indiquer que, à un certain degré d aisance et sous l’inspiration des sentiments démocratiques, la tendance à l’accroissement de la population devient excessivement faible. Il n’est nullement démontré que les autres contrées du monde ne doivent pas un jour se rapprocher de la situation delà France et avoir, elles aussi, une population à peu près stationnaire.
Inconvénients du trop rapide accroissement de la population dans certains pays. — Si l’on ne doit tenir aucun compte de la doctrine de Malthus, en tant qu’elle appréhende une disproportion entre l’accroissement des moyens de subsistance et celui de la population, il n’en est pas moins vrai qu’une trop rapide augmentation du nombre des habitants d’un pays, quand les capitaux et les débouchés industiiels ne s étendent pas dans une proportion analogue, j présente des inconvénients sérieux pour la classe ouviière. G est ce qui arrive en Belgique, dans plusieurs parties de 1 Italie, dans divers districts de l’Allemagne,
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comme la Saxe et plus encore la Silésie. Le nombre des ouvriers se développant considérablement, tandis que les capitaux suivent ce développement d’un pas inégal et que les débouchés à l’extérieur pour l’écoulement des objets fabriqués ne prennent que peu d’extension, il résulte de ces circonstances une baisse des salaires et une situation gênée de la classe ouvrière : l’état précaire et parfois misérable des ouvriers de certains districts de l’Italie, de la Belgique et de l’Allemagne n’a pas d’autre cause. Si l’Angleterre ne ressent pas les conséquences pénibles de l’inégalité entre l’accroissement de la population et celui des capitaux et des débouchés industriels, c’est précisément qu’elle accumule sans cesse les capitaux en quantités énormes, et qu’elle jouit d’une prépondérance commerciale, d’une situation coloniale, qui lui valent une extension continue de ses débouchés extérieurs.
L’émigration et la colonisation. — On ne saurait donc pousser les hommes à se multiplier d’une façon désordonnée, sans prévoyance, comme le font des groupes entiers de la population italienne, allemande ou belge. Quand cette surabondance de population se produit, il faut du moins émigrer dans les pays neufs. L’émigration est un phénomène heureux qui dégage d’un excès, au moins temporaire, d’habitants les vieux pays, et qui porte dans les pays jeunes la principale force dont ils ont besoin, des bras actifs et vigoureux. Mais pour que l’émigration soit profitable, il faut qu’elle se compose d’individus encore jeunes, courageux, persévérants, qui veuillent travailler manuellement, non pas de prétendus employés ou commis qui chercheraient dans le nouveau monde des emplois sédentaires et inactifs, comme ceux qui sont trop nombreux dans les vieilles contrées.
’ Un gouvernement peut préparer à l’émigration un terrain spécial, qui reste un terrain national, en créant des colonies. La colonisation, qui consiste à placer sous la direction d’un peuple civilisé, riche en hommes ou en capitaux, des terres soit absolument vacantes, soit habitées par une population barbare et insuffisante, est une des opérations les plus légitimes et, si elle est prudemment conduite, les plus profitables auxquelles puisse se livrer une vieille société européenne. Seulement la colonisation exige de ceux qui l’entreprennent beaucoup de mesure, une résistance aux entraînements, une persévérance prolongée. Après les sacrifices du début, la nation colonisatrice retrouve, d’ordinaire, sous des formes diverses, une compensation fructueuse.
Les pays à population stationnaire. Dangers actuels de cet état. — S’il est des pays où la population tend à trop augmenter, il en est d’autres où, pour l’état actuel du monde, elle est trop stationnaire, par exemple la France. C’est à peine si, chez nous, la population augmente de 100,000 à 150,000 âmes par an. Encore l’afflux des étrangers qui, ouvriers ou capitalistes, viennent se fixer sur notre sol, contribue-t-il pour moitié ou pour les deux tiers à cet accroissement. La France possède 72 habitants par kilomètre carré; l’Allemagne avec une qualité de terre qui ne vaut pas en général la nôtre, mais, il est vrai, avec plus de richesses minérales, compte par kilomètre carré 86 habitants; l’Italie, qui n’est pas partout très bien cultivée, mais où une partie de la population est très misérable, a aujourd’hui 102 ou 103 habitants par kilomètre carré ; la Grande-Bretagne, qui est en partie une gigantesque manufacture et un immense magasin de vente en gros, compte avec l’Irlande 106 habitants par kilomètre carré ; mais l’Angleterre proprement dite en a, à elle seule,
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190; les Pays-Bas, qui font un grand commerce, possèdent une densité kilométrique de près de 130 habitants; enfin la Belgique avec une industrie très développée et des richesses minérales énormes, qui commencent cependant un peu à s’épuiser, offre la seule en Europe l’exemple d’une population de 200 âmes par kilomètre
carré.
La population qu’un pays peut nourrir ne dépend pas seulement de l’étendue de son territoire, ni même de cette étendue combinée avec la qualité de ses terres. Il faut tenir compte aussi du sous-sol, c’est-à-dire des richesses minérales qui parfois, comme pour la Belgique, l’Angleterre et certains districts de l’Allemagne, représentent en quelque sorte un second territoire souterrain, ajoutant dans des proportions énormes à la production nationale. Les côtes et les industries qu’elles permettent, comme la pêche, le développement de la marine, l’étendue du commerce et des débouchés extérieurs, la quantité des capitaux accumulés, sont autant de circonstances qui permettent, sans aucune diminution de bien-être, à la population du pays qui en jouit d’être plus dense que ne le peut être la population d un pays qui ne possède pas ces avantages.
Dans l’état actuel du monde tout au moins, il est mauvais que la population d’un pays soit tout à fait stationnaire. C’est d’abord pour ce pays une cause de graduelle déchéance politique, puisque ses rivaux et se.« voisins voient leur population s’accroître, tandis que la sienne ne change pas. Or, la situation politique des peuples, le prestige dont ils jouissent, l’admiration même déraisonnable qu’ils s’attirent par leurs exploits influent sur la faveur que l’on accorde à leurs produits et à leurs modes. En second lieu, un pays dont la population n’augmente pas n’a que peu d’émigrants qui
aillent porter dans les pays lointains ses mœurs, ses goûts, sa langue, et qui forment une sorte de trait ^ d’union entre la nation qu’ils ont quittée et celle où ils s établissent. Les émigrants sont les meilleurs des commis voyageurs; c’est à ses émigrants dans toutes les contrées du monde que l’Allemagne doit en grande partie son récent développement commercial. En troisième lieu, une population qui reste sta- * tionnaire finit par s’alanguir, s’efléminer : dans les familles peu nombreuses, les enfants sont élevés avec une tendresse trop pusillanime ; ils sont entourés d une affection amollissante qui diminue cbez eux la hardiesse du caractère et de l’esprit. Dans une pa- ' reille nation les hommes finissent par répugner à toutes les tâches pénibles, aux travaux prolongés et rebutants; l’esprit d’initiative aussi s’y émousse. Ce sont les étrangers, provenant des pays prolifiques, qui viennent affluer chez le peuple riche et stationnaire et, ! sinon secouent son inerlie, du moins parent aux incon- ^ vénients de sa torpeur. G est ainsi que la France compte aujourd’hui sur son sol 1,200,000 étrangers. Cet alliage des éléments étrangers est le seul moyen d’empêcher
que la faiblesse de la natalité n’ait pour une nation des I conséquences trop graves. I
Le paupérisme. Tendance légère à la diminution du nombre des pauvres. — A la question de la population s’en est jointe une autre, celle de l’indigence ou du paupérisme. Dans tous les pays et dans tous les états de société, il se rencontre des hommes adultes ou | des familles qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes.
L indigence est un fléau qui n’a jamais épargné aucun groupe nombreux de l’humanité. Si haut que l’on re- I monte dans l’histoire, on en trouve la trace. La Bible ' abonde en passages relatifs aux pauvres.
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Des causes très diverses contribuent à la pauvreté ; elles peuvent se ramener à trois chefs : les infirmités naturelles, les accidents et les vices humains. Certains hommes naissent chétifs, infirmes, d’une force ou d’une intelligence insuffisantes : ils ne peuvent pas pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Si quelques parents bienveillants ne se trouvent pas auprès d’eux pour les assister, ils mourront ou seront à la charge de la société tout entière. Les accidents contribuent aussi beaucoup à l’indigence : un ouvrier, chef de famille, meurt et laisse une femme avec de nombreux enfants en bas âge, ou même ne laisse, étant veuf, que des enfants; ils ne pourront pas se suffire à eux-mêmes jusqu’à l’âge adulte. Les vices humains sont, toutefois, encore de plus grands générateurs de pauvreté que les accidents et les infirmités. La paresse de corps et d’esprit, l’imprévoyance obstinée, l’ivrognerie, le mauvais caractère qui fait perdre les emplois, ou simplement même un excès d’insouciance et de légèreté, acheminent bien des gens sur le chemin de la misère.
On appelle paupérisme l’existence d’un grand nombre de pauvres dans une société. Quelques personnes s’imaginent que le paupérisme, la permanence d’une sorte de classe d’indigents dont beaucoup sont des pauvres héréditaires, est un fléau particulier aux sociétés modernes. Ils disent que c’est la grande industrie qui crée le paupérisme, et que cette plaie cruelle est en quelque sorte la rançon de nos progrès et le châtiment de notre prospérité.
Cette opinion est inexacte et ne repose sur aucune observation sérieuse. La contrée la plus industrielle du monde, l’Angleterre, a moins de pauvres que d’autres pays considérés comme ayant une vie plus patriarcale, tels que la Norvège, la Bavière, le sud de l’Ilalie.
On ne trouve aujourd’hui dans le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande que 285 pauvres par 10,000 habitants, soit 2,85 p. 100, tandis que, en Norvège, on estime qu’il s’en trouve 7 p. 100, en Suède 4,25, en Bavière 3,22 p. 100. Dans la Grande-Bretagne même, depuis un demi-siècle, le paupérisme a décru. Dans la période de 1849 à 1858 le nombre moyen des indigents pour 100 habitants y était de 4,67; dans la période de 1859 à 1868 il est descendu à 4,61 ; de 1869 à 1878 il est tombé à 3,81 ; enfin de 1879 à 1885 il est en moyenne de 3,03. On a vu que, en 1886, il était , encore inférieur à ce cbilire. Le progrès est donc considérable et continu. En France on estime qu’il y a un indigent sur 23 habitants, ce qui est une proportion plus forte qu’en Angleterre. Au commencement de ce siècle la proportion était plus élevée (1).
L’indigence a donc plutôt perdu que gagné en étendue dans les pays civilisés, au fur et à mesure que l’industrie s’y est développée. Elle a en outre diminué d’intensité. On ne voit pas dans l’Europe occidentale, comme autrefois au moyen âge ou dans les contrées asiatiques et africaines, la Chine, l’Inde, l’Algérie, des populations entières enlevées, au nombre de plusieurs centaines de mille habitants ou même de plusieurs millions, par une famine ou par une épidémie. Les légions et les bandes de mendiants qui infestaient l’ancienne Europe ou bien ont disparu ou se sont réduites.
On peut espérer amoindrir graduellement la part de l’indigence, sans jamais se flatter de l’illusion qu’on arrivera à la faire disparaître. Certaines institutions charitables, comme les hospices d’aliénés, les maisons d’aveugles ou de sourds-muets, ne diminuent pas, sans
(I) Voir sur ce point notre Essai sur la répartition des richesses, 3* édition.
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doute, le nombre de ces malheureux, mais leur font une situation assurée et tolérable, et parfois même mettent certains d’entre eux en état de gagner leur vie.
Les sociétés de secours mutuels, les caisses d’épargne, les combinaisons diverses de l’assurance, la propagande faite en faveur de la prévoyance sous ses diverses formes, une éducation bien entendue, pourront, avec le temps, prévenir ou diminuer la misère qui résulte des accidents ou des défauts secondaires de l’homme, comme l’insouciance et la légèreté. C’est surtout sur les enfants qu’il importe d’agir. Ce sont les enfants des pauvres beaucoup plus que les pauvres adultes qu’on peut tirer de la misère.
11 restera toujours un élément réfractaire à toute amélioration sociale, c’est l’indigence qui provient des vices de l’homme : la fainéantise incurable, l’inconduite, la prodigalité, l’ivrognerie. Tous les efforts humains se briseront contre cet obstacle; ou si l’on peut partiellement l’entamer, on ne parviendra pas à le supprimer. Yoilà pourquoi est éternellement vrai le mot : ^ « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Ce que l’on doit s’efforcer de faire, c’est que du moins il n’y ait de pauvres que par leur faute.
La charité légale et la charité privée. — Pour lutter contre la misère deux systèmes sont en pré- . sence, la charité légale et la charité privée. La charité légale ou administrative reconnaît à l’indigent un droit positif contre la société, crée des administrations communales ou nationales pour entretenir les pauvres et établit des impôts pour leur distribuer des secours. C’est là un mauvais système; il ne repose sur aucune idée de justice; car, tout au moins, le pauvre par sa faute — et le plus grand nombre des indigents sont dans ce cas — n’a aucun droit positif à exercer contre l’en- L.-B. — ÉcoN. PoL. 20
Semble de la société. En outre, la charité légale en garantissant à chacun, quelle que soit sa conduite, la nourriture, le logement, le vêtement, pousse à l’imprévoyance et à la fainéantise : elle donne une sorte de prime aux vices humains.
La charité privée, procédant soit par des fondations qui s’accumulent d’âge en âge, soit par des secours que l’on renouvelle librement, est le seul système justifiable en morale et vraiment utile en pratique. Encore faut-il que la charité se fasse avec beaucoup de discernement, qu’elle évite de rendre trop commode et trop aisée la destinée des pauvres volontaires; elle doit s’efforcer de prévenir la pauvreté, de relever le pauvre déchu et éviter toutes les exagérations qui seraient de nature à rendre l’indigence acceptable à toutes les âmes molles et insouciantes. Rien n’est plus méritoire et plus rare que la charité intelligente; rien n’est plus pernicieux, par ses conséquences, que la charité aveugle.