NATURE ET ROLE DE L’ÉTAT
possédant le pouvoir de contrainte et de taxation, est chargé de pourvoir aux besoins communs incontestables qui ne peuvent être convenablement satisfaits sous le régime de l’initiative privée, soit par des individus isolés, soit par des sociétés libres; dans cette catégorie rentrent notamment les œuvres qui ont besoin de l’accord absolu et préalable de tous les citoyens, comme des mesures hygiéniques en temps d’épidémie par exemple, le droit d’expropriation pour les travaux publics indispensables, etc.
3° L’État, étant la seule association qui ait un caractère de perpétuité, doit sauvegarder les intérêts perpétuels contre l’imprévoyance des intérêts présents : la conservation des forêts, du régime des eaux, la réglementation de la pêche ou de la chasse, rentrent dans cette catégorie des attributions de l’Etat,
4® L’État, chargé de maintenir la paix entre les citoyens et de garantir les droits de chacun, est le définisseur des responsabilités juridiques. Il est l’organe du droit, non pas en tant qu’il le crée arbitrairement, mais en tant qu’il cherche à le dégager et à le constater, en se conformant à la célèbre définition de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. »
5® L’État est le gardien et le protecteur des êtres faibles qui n’ont pas d’autre soutien. Les lois sur l’éducation, sur le travail des enfants dans les fabriques, sur les aliénés ou les infirmes, lui incombent. Ce n’est pas à dire que l’État soit chargé de procurer le bonheur universel; il a simplement pour mission d’empêcher que les êtres sans défense, comme les mineurs ou les infirmes, soient opprimés par ceux qui ont plus de force.
Les précédents sociaux, les antécédents historiques, qui varient suivant les nations, peuvent, en dehors de
ces attributions fondamentales, valoir à l’État une certaine immixtion dans les affaires d’instruction publique, j de beaux-arts, etc. Ce sont là les attributions facultatives ,j de l’État. ^
Motifs de modestie qui doivent s’imposer à i l’État. — Dans l’accomplissement de ses fonctions 1 diverses, l’État doit agir avec fermeté, mais sans pré- 'j somption ni précipitation; il a, autant que l’individu, • des raisons d’être modeste. Voici les motifs de modestie qui doivent s’imposer à l’État :
1° L’État moderne, sortant de la masse des citoyens, n’est pas plus intelligent qu’eux, surtout que les plus intelligents d’entre eux. 11 est assujetti à tous les préjugés variables et à tous les engouements qui se succèdent dans le genre humain. Il n’est guère de période de l’histoire qui ne soit marquée par un engouement quelconque : l’engouement de la force, l’engouement de la sensibilité, l’engouement pour la tutelle ou la réglementation, l’engouement pour les travaux publics, etc. L’État devrait prendre à tâche de résister à ces engouements : cela lui est très difficile par la nature même et
l’origine des pouvoirs publics.
2“ L’Etat moderne n’a pas une suite complète dans les idées et en a peu dans le personnel. Tous les pouvoirs sortant d’élections, qui se déjugent souvent, le personnel qui représente l’Etat est très instable. 11 en résulte une certaine incohérence dans la conduite de l’État. Quand les attributions de l’État sont peu étendues, cette incohérence est un mal restreint; quand elles se multiplient, il devient très grave. C’est là une infériorité de l’État vis-à-vis des individus ou des associations libres.
3° L’État est, en principe, un être impartial, représentant l’universalité des citoyens. Mais c’est souvent
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^ là une illusion. L’État moderne manque, par définition même, d’impartialité. Les hommes au pouvoir, qui - sortent d’élections, représentent non pas les idées de l’universalité des citoyens, mais simplement celles de la majorité, majorité souvent minime, variable, instantanée. L’État, à l’intérieur du moins, est toujours un parti au pouvoir; d’où il résulte que l’État, quoique en principe le plus désintéressé de tous les êtres, agit > néanmoins au nom d’un parti, d’une catégorie de citoyens qui s’impose à toutes les autres et qui cherche à favoriser les siens, à décourager, parfois à opprimer . les adversaires.
4® L’Etat n’a, pour beaucoup de ses fonctionnaires, ni i le stimulant ni le frein de l’intérêt personnel ; il n’est soumis à aucune concurrence, dont l’action du moins lui soit sensible à chaque instant. Aussi est-il souvent porté à ne pas proportionner les moyens à la fin. Le ' point de vue esthétique domine sur celui de l’intérêt Il bien entendu dans beaucoup de ses œuvres : les chei[ mins, les routes, les écoles. Il en résulte un gaspillage I de forces et de capitaux.
I Les infirmités de l’État, même de l’État moderne,
I sont autant de raisons pour lui d’être modeste, discret, f circonspect, de ne pas étendre indéfiniment ses attriÿ butions. Il doit surtout éviter de pratiquer le socialisme I d’État, c’est-à-dire une intervention excessive des pouh voirs publics pour diriger, au gré des idées dominantes,
I souvent erronées, le commerce, l’industrie, ou pour V diminuer les inégalités de fortune. L’État ne doit pas I faire « la mouche du coche ».
J L’État n’est pas l’agent principal du progrès I dans les sociétés humaines. — L’Etat n’est pas J l’agent exclusif ni même principal du progrès; il est ' ■ plutôt un agent de conservation. Le facteur principal
du progrès, c’est l’initiative des particuliers et des so- i ciétés libres. L’histoire des progrès humains est pleine 1 de noms propres, de noms * d’individualités sans man- ■ dats », d’hommes qui n’étaient investis d’aucune fonc- 1 tion publique décernée ou élective : Gutenberg, 1 Christophe Colomb, Papin, Fulton, Stephenson, et les I hommes d’initiative qui ont fondé ces utiles institu- 1 tions : banques, sociétés de secours mutuels, caisses 1 * d’épargne, assurances, sociétés coopératives, instruction I •populaire; ceux aussi qui aujourd’hui ont établi les I câbles sous-marins et percé les isthmes. 1
L’expérience démontre qu’une très grande activité I de l’État ne se peut obtenir qu’aux dépens de l’activité I des particuliers et de celle des sociétés libres. Mieux 1 vaut que la vie et l’initiative soient diffuses dans tout le | corps social que d’être concentrées dans un seul organe | qui tient à sa disposition un pouvoir infini de contrainte et un pouvoir infini de taxation.
L'idolâtrie de l’État est la superstition dernière qui , tend à séduire et à courber les démocraties. L’économie I politique, fidèle gardienne de la liberté humaine, doit | protester contre les exagérations de ce nouveau culte. |